La Suisse aime se vendre comme une mécanique propre, précise, presque immaculée. Avec A Happy Family, Jan-Eric Mack vient gratter la peinture jusqu’au bois, et ce qu’on découvre dessous n’a rien d’un chalet de pub pour chocolat premium.
Le film, présenté à Karlovy Vary, s’inscrit dans une tradition bien plus féroce qu’il n’y paraît : celle du cinéma européen qui prend les pays réputés stables, prospères, policés, et les retourne comme des poches après une nuit trop longue. Depuis les années 1970, la Suisse a souvent été filmée à travers son image de coffre-fort alpin, de neutralité tranquille, de prospérité sans aspérités. Sauf que le cinéma, lui, adore les fissures. Il adore les familles qui tiennent debout en façade et s’effondrent à l’intérieur. Et dans ce registre, le long métrage de Mack semble viser juste : pas de grand fracas, pas de melodrama à l’italienne, mais une corrosion lente, presque administrative, de l’intime.
Le titre lui-même, A Happy Family, a déjà l’air d’une petite provocation. On entend la promesse avant de sentir le mensonge. C’est précisément là que le film semble mordre : dans l’écart entre l’image sociale et la boue émotionnelle.
Le chalet, la façade, le gouffre
Dans ce type de récit, tout repose sur la manière de filmer le silence. Pas le silence chic, celui des intérieurs design où personne ne parle parce que la mise en scène veut faire profond. Non, le vrai silence, celui des familles qui ont appris à survivre en évitant les sujets qui fâchent, en contournant la honte, en enterrant les conflits sous les habitudes. Le titre de Variety parle d’ailleurs d’un pays où « people don’t talk », selon la publication américaine. La formule est simple, presque brutale, et elle colle parfaitement à ce que le cinéma suisse peut produire de plus sec : des personnages qui ne se hurlent pas dessus, mais se défont à petit feu.
On pense évidemment à cette lignée de films européens où l’ordre bourgeois devient un piège. De Michael Haneke à certaines œuvres de Ruben Östlund, en passant par les drames familiaux les plus acides du cinéma germanophone, le décor policé n’est jamais qu’un couvercle. Mack, lui, semble préférer la pression à l’explosion. Et c’est souvent là que ça fait le plus mal. Quand personne ne parle, le film parle à leur place.
Une Suisse de carte postale, version verso
Le cinéma helvétique n’a jamais été condamné à la discrétion, mais il a longtemps dû composer avec une double image : d’un côté, le pays des montagnes, de la stabilité, du confort ; de l’autre, un territoire plus nerveux qu’on ne le croit, traversé par les tensions de classe, les héritages familiaux, la culpabilité religieuse ou morale. Depuis quelques années, plusieurs cinéastes suisses ont justement cessé de polir cette image pour en montrer les angles morts. Jan-Eric Mack s’inscrit dans cette veine-là : il ne cherche pas à réhabiliter la Suisse, encore moins à la caricaturer. Il la regarde comme un espace social où la retenue peut devenir une violence.

Et c’est là que le film gagne en intérêt. Parce qu’un drame familial n’a rien d’automatique : il faut que la mise en scène sache faire sentir les rapports de force dans un geste, un regard, une porte qui se ferme trop vite. Le sujet n’est pas seulement la famille, mais la manière dont une communauté fabrique de la pudeur jusqu’à l’asphyxie. Le vrai monstre, ici, n’a pas de masque : il porte un sourire de bonne tenue.
Le non-dit comme sport national
Ce qui rend ce genre de récit si efficace, c’est qu’il ne demande pas au spectateur de croire à l’exceptionnel. Il lui demande de reconnaître le banal. Le repas qui tourne mal. Le secret qu’on connaît tous sans jamais le nommer. La loyauté familiale qui sert de chaîne plus que de refuge. Dans un film comme A Happy Family, le drame ne vient pas forcément d’un événement spectaculaire, mais d’une accumulation de petites lâchetés, de phrases retenues, de compromis qui pourrissent de l’intérieur. Et franchement, c’est souvent plus glaçant qu’un coup de théâtre bien propre sur lui.
Le titre de Variety insiste sur l’idée que les gens ne parlent pas. C’est presque un programme esthétique : faire du mutisme non pas un manque, mais une matière dramatique. Le cinéma a toujours adoré les familles qui se déchirent, mais il aime encore davantage celles qui se taisent trop longtemps. Parce que le silence, à l’écran, n’est jamais neutre. Il accuse. Il isole. Il condamne. Et quand une famille se tait, c’est rarement pour préserver la paix. C’est surtout pour retarder l’implosion.
Le malaise, ce vieux compagnon de route
On ne va pas se raconter d’histoires : ce type de film ne cherche pas à séduire à tout prix. Il préfère l’inconfort à la caresse, la tension à la consolation. Et c’est tant mieux. Le cinéma européen a trop souvent été sommé d’être sage, élégant, propre sur lui. Là, au contraire, Jan-Eric Mack semble vouloir rappeler qu’un film peut être feutré sans être mou, retenu sans être timide, et cruel sans faire le malin. Pas besoin de hurler pour laisser une trace. Parfois, il suffit d’un salon trop bien rangé et de trois personnes incapables de se dire la vérité.
Au fond, A Happy Family a tout du titre ironique qui promet une harmonie de façade pour mieux révéler la casse derrière le papier peint. Et si la Suisse devient ici le décor idéal du malaise, ce n’est pas par hasard : les pays les plus lisses font souvent les meilleures chambres d’écho pour les saloperies ordinaires. Le vernis craque, et c’est là que le film commence vraiment.
Reste à voir jusqu’où Jan-Eric Mack pousse cette dissection. Mais une chose est déjà claire : derrière le sourire poli, il y a du sang froid, du refoulé, et probablement quelques drames bien planqués sous le tapis. Le genre de ménage qu’on ne fait pas avec un balai, mais avec un scalpel.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




