Le cinéma indien adore les destins plus grands que nature, les héros cabossés et les retours en grâce. Avec Khashaba, Nagraj Manjule ajoute une pièce de plus à cette machine à mythes, en s’attaquant à l’histoire d’un champion olympique longtemps resté dans l’ombre.
Jio Studios et Aatpat Productions ont levé le voile sur un teaser et sur une sortie mondiale pour ce long métrage en langue marathi, centré sur Khashaba Dadasaheb Jadhav, lutteur et premier médaillé olympique individuel de l’Inde indépendante. Rien que ça. On parle d’un biopic sportif, oui, mais pas du genre qui se contente de faire courir un type au ralenti sur une musique qui gonfle les bronches. Ici, le projet touche à quelque chose de plus sensible : la mémoire nationale, la fabrication des héros et la manière dont le cinéma peut réparer, ou au moins raviver, une légende que l’histoire officielle a trop vite rangée au placard.
Pour rappeler d’où vient Manjule, il faut revenir à Fandry, récompensé au National Film Award, puis à Sairat, énorme succès populaire de 2016 qui a transformé le cinéaste en fer de lance du cinéma marathi contemporain. Depuis, son nom circule avec cette petite musique particulière qu’on réserve aux auteurs capables de parler du social sans se noyer dans le sermon. Avec Khashaba, il ne change pas seulement d’échelle : il change de mythe.
Un héros oublié, une revanche en cinémascope
Le choix de Khashaba Jadhav n’a rien d’anodin. L’Inde a produit des stars du sport, des figures de sacrifice, des récits de dépassement de soi à la pelle, mais la mémoire collective adore aussi ses angles morts. Jadhav, lui, coche toutes les cases du grand récit national : discipline, lutte, humiliation, persévérance, reconnaissance tardive. Un matériau en or pour un cinéaste comme Manjule, qui a toujours filmé les rapports de force, la dignité et la violence sociale avec une précision de scalpel.
Le biopic sportif, en Inde comme ailleurs, fonctionne souvent comme une petite usine à émotions calibrées. Sauf que Khashaba peut aller plus loin que l’habituel parcours du combattant en survêtement. Le sujet appelle une lecture politique : qui a le droit d’entrer dans le panthéon, qui reste au bord du tapis, qui récolte les honneurs après coup ? Le film a là un terrain bien plus intéressant que la simple glorification du champion. Le vrai combat, ce n’est pas seulement dans l’arène, il est dans la façon dont une nation choisit ses demi-dieux.
Marathi, donc pas tiède
Le retour de Manjule au cinéma marathi compte, lui aussi, énormément. Dans une industrie indienne dominée par les mastodontes hindi, le choix de revenir à cette langue-là dit quelque chose de la fidélité du cinéaste à son territoire, à ses rythmes, à ses visages. Le marathi n’est pas ici une couleur locale décorative, c’est le sol même du récit. Et ça change tout, parce qu’un biopic pris dans sa langue d’origine évite souvent le piège du grand emballage nationaliste prêt-à-consommer.
On peut aussi lire cette décision comme un geste de mise au point. Après avoir été associé à des œuvres plus largement circulantes, Manjule revient à un espace où le détail social, l’accent, le corps, la communauté pèsent plus lourd que le simple prestige du sujet. C’est là que son cinéma respire le mieux. Le risque, bien sûr, c’est le biopic trop sage, trop propre, trop respectueux de sa statue. Mais si le réalisateur garde sa manière de gratter sous le vernis, on peut espérer un film qui ne se contente pas de brandir un trophée. Un héros sans aspérité, c’est juste une affiche. Manjule, lui, sait filmer la poussière autour du podium.
Jio Studios, la grosse artillerie derrière le souvenir
La présence de Jio Studios n’est pas un détail de production qu’on range dans un coin de tableau Excel. Depuis quelques années, le studio s’est imposé comme un acteur capable de soutenir des projets à forte visibilité, de la série au long métrage, avec une logique très claire : miser sur des récits identifiables, exportables et suffisamment chargés en émotion pour traverser les frontières linguistiques. La mention d’une sortie mondiale va d’ailleurs dans ce sens. Le film n’est pas pensé comme une petite affaire régionale, mais comme une pièce susceptible de voyager.
Reste la question qui fâche un peu, celle du dosage. Le biopic sportif contemporain adore les envolées lyriques, les ralentis de victoire et les discours en mode tambour de guerre. Très bien. Mais le meilleur cinéma sportif, celui qui tient vraiment, sait que la gloire a une odeur de sueur, de frustration et parfois de solitude. Si Khashaba évite de transformer son sujet en statue de bronze, il peut devenir autre chose qu’un simple hommage. Il peut redevenir un film de cinéma, avec du souffle, du nerf et un peu de nerf de bœuf dans la mise en scène. Ce qui, franchement, ne serait pas du luxe.
Le teaser, lui, sert surtout de promesse : celle d’un retour de Manjule à un territoire qu’il connaît intimement, et d’un récit qui pourrait faire sortir Khashaba Jadhav du musée des noms qu’on cite sans les regarder. On verra bien si le film choisit la révérence ou la friction. Dans ce genre de cas, c’est souvent là que tout se joue. Entre la légende et le cliché, il n’y a qu’un mauvais cadrage.
Et puis, soyons honnêtes : un film sur un lutteur olympique, écrit ou mis en scène par un cinéaste qui aime les rapports de classe et les corps qui résistent, ça a quand même une autre gueule qu’un biopic en pilotage automatique. On attend donc de voir si Khashaba va soulever la barre ou juste la regarder de loin. Le pari, lui, est déjà lancé.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




