Avec Supergirl, Hollywood rejoue son vieux numéro : promettre une héroïne de fer et livrer un objet qui ne sait jamais s’il doit pleurer, cogner ou faire semblant d’être profond. Le problème n’est pas seulement un film raté. Le vrai sujet, c’est cette incapacité chronique des studios à laisser une super-héroïne exister autrement qu’en version corrigée, édulcorée, ou vaguement honteuse d’être là.
Depuis plus d’une décennie, l’industrie américaine s’est persuadée qu’il suffisait de cocher la case “female-led blockbuster” pour réparer des décennies d’aveuglement. Sauf que le box office n’a jamais validé cette superstition à lui seul, et que les échecs comme les demi-succès ont souvent été lus de travers. Wonder Woman (2017), avec ses quelque 822 millions de dollars mondiaux, a servi de totem ; Captain Marvel (2019), au-delà du milliard, a prouvé qu’une héroïne pouvait porter une machine Marvel à elle seule ; mais d’autres tentatives ont vite rappelé que le problème n’était pas le genre du personnage, plutôt la façon dont les studios le regardent de haut, comme un pari à moitié assumé. Hollywood adore les super-héroïnes, à condition de ne pas trop leur faire confiance.
Dans le cas de Supergirl, l’affaire semble encore plus perverse, parce que le film ne se contente pas de rater son ton : il rate sa promesse. Kara Zor-El, incarnée par Milly Alcock, passe par la case désespoir, boisson, renaissance et costume, comme si le scénario avait confondu profondeur psychologique et checklist de rédemption. Le résultat, d’après la critique de Variety, tient moins de la tragédie que du grand écart mal négocié. Et ce n’est pas nouveau : dès qu’Hollywood veut “humaniser” une héroïne surpuissante, il lui colle souvent une couche de douleur psychologique si épaisse qu’on ne voit plus ni le personnage ni le film. À force de vouloir la rendre “accessible”, on la rend surtout plombée.
Le syndrome de la cape qui gratte
Le péché originel est là : les studios continuent de traiter les super-héroïnes comme des exceptions à justifier, là où les super-héros masculins ont longtemps eu droit au bénéfice du doute, puis à la machine à fantasmes, puis aux suites, puis aux suites des suites. On a vu passer des films qui faisaient de leur héroïne un symbole avant d’en faire un personnage, ou l’inverse, avec une maladresse de stagiaire sous caféine. Le moindre décalage de ton devient alors suspect : trop drôle, pas assez grave ; trop grave, pas assez fun ; trop pop, pas assez “prestige”. Bref, le fameux piège du “on ne sait pas quoi en faire”, qui sent la peur du comité de lecture à plein nez.
Ce qui frappe dans Supergirl, c’est cette impression d’un long métrage qui veut simultanément embrasser la mythologie kryptonienne et l’angoisse existentielle, sans jamais choisir son axe. Or le cinéma de super-héros fonctionne rarement à la demi-mesure. Il faut un point de vue, une pulsation, une idée de mise en scène. Pas une héroïne qui traverse son propre film comme si elle cherchait encore la sortie de secours. Le costume ne suffit pas à faire un mythe.

Le grand malentendu du “female-led”
Autre valeur : Hollywood adore vendre la représentation comme un argument marketing, mais hésite encore à lui donner une vraie colonne vertébrale dramatique. C’est là que le bât blesse. Une super-héroïne n’a pas besoin d’être “forte” au sens paresseux du terme ; elle a besoin d’être écrite avec la même liberté de contradiction, de désir, de colère et de ridicule que n’importe quel demi-dieu masculin. Sinon, on obtient un produit sous cloche, propre sur lui, et mort à l’écran.
Le cas Supergirl rappelle aussi une vieille habitude industrielle : faire porter à l’actrice le poids de toutes les attentes, puis s’étonner que le film vacille. Milly Alcock, déjà remarquée pour sa présence nerveuse et sa capacité à faire passer l’instabilité intérieure sans grand discours, se retrouve ici au cœur d’un dispositif qui semble ne jamais lui faire totalement confiance. C’est presque cruel, et très hollywoodien. On demande à l’interprète de sauver un film que le scénario a déjà saboté.
La vieille recette du reboot en talons
Depuis les années 2010, les studios ont multiplié les tentatives de reboot, de spin off et de relance d’univers étendus en espérant qu’une héroïne viendrait rafraîchir la soupe. Parfois, ça marche. Parfois, ça sent le recyclage premium. La différence tient souvent à une chose simple : est-ce que le film veut raconter une histoire, ou seulement corriger une absence historique ? Dans le second cas, on obtient un objet de bonne conscience, pas une œuvre. Et la bonne conscience, au cinéma, ça fait rarement un bon plan de travail.
Le plus agaçant, c’est que les super-héroïnes n’ont jamais manqué de potentiel. Elles ont même souvent offert des terrains plus intéressants que leurs homologues masculins, précisément parce qu’elles arrivent dans un espace déjà saturé de codes virils. Mais pour que ça prenne, il faut du nerf, du style, une vraie idée de cinéma. Pas un vernis de modernité posé sur une structure qui sent la peur de déplaire. Le problème n’est pas l’héroïne. Le problème, c’est le studio qui tremble derrière elle.
Alors oui, Supergirl s’inscrit dans une longue série de ratages qui disent moins quelque chose sur les femmes que sur Hollywood lui-même : son conformisme, sa panique, son besoin de tout lisser avant même d’avoir tenté le geste. On peut toujours repeindre la cape, changer le logo, promettre un nouveau départ. Mais tant que les studios continueront à traiter leurs héroïnes comme des exceptions à sécuriser plutôt que des forces de cinéma à part entière, on aura droit au même spectacle : de la puissance en vitrine, et du vide derrière. La vraie kryptonite, ici, c’est la frilosité des majors.
Bande-annonce VF de Supergirl
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




