Un 38 % sur Rotten Tomatoes, et voilà qu’Olivia Wilde y voit une forme de libération. Oui, on parle bien de ce genre de gymnastique hollywoodienne où l’échec critique devient carburant créatif, presque un passe-droit pour repartir au combat.
Dans le petit théâtre des retours de bâton, Hollywood adore faire semblant que les scores ne comptent pas. Sauf qu’ils comptent, évidemment, surtout quand ils collent à une réalisatrice déjà scrutée comme un phénomène de foire par une partie de la presse et du public. Don’t Worry Darling, sorti en 2022, a cristallisé cette mécanique avec son mélange de buzz toxique, de récit de tournage plus commenté que le film lui-même, et de réception critique tiède à franchement hostile. Le fameux 38 % sur Rotten Tomatoes n’est pas une médaille, mais il a tout de même servi de révélateur : Wilde dit aujourd’hui que cette claque lui a donné l’espace mental pour avancer vers The Invite, un projet qui semble vouloir moins plaire à tout le monde qu’affirmer une voix. À Hollywood, la mauvaise note peut parfois faire office de cure de désintox.
Et c’est là que le sujet devient intéressant : non pas le score, mais ce qu’une cinéaste en fait.
Le mauvais goût du chiffre, la bonne odeur du contre-pied
Le réflexe, face à un pourcentage affiché en rouge, c’est de réduire un film à sa température critique. C’est pratique, c’est bête, et ça évite de parler du cinéma lui-même. Or Wilde, en liant explicitement son expérience à The Invite, fait exactement l’inverse de la posture défensive attendue : elle transforme la sanction en autorisation. Pas une autorisation morale, hein, on n’est pas dans un conte de fées de studio, mais une permission de tenter autre chose, de ne plus polir chaque angle jusqu’à l’aseptisation. Le cinéma américain contemporain adore les récits de rédemption ; ici, la rédemption passe par le droit de rater autrement. Le flop n’efface pas la carrière, il peut la décaler.
Ce n’est pas anodin venant d’Olivia Wilde. Depuis Booksmart en 2019, elle s’est installée dans une zone rare : celle d’une actrice devenue réalisatrice que l’industrie aime observer avec un mélange de curiosité et d’impatience. Son premier long métrage avait l’allure d’une comédie générationnelle bien tenue, presque trop propre pour le cirque qui a suivi. Don’t Worry Darling, lui, a pris la foudre médiatique en plein visage, au point que le film a souvent servi de prétexte à commenter autre chose que sa mise en scène, son découpage ou sa direction d’acteurs. Autrement dit : le péché originel n’était pas forcément dans le film, mais dans la manière dont il a été consommé. Le cinéma, parfois, perd la bataille avant même la première projection.

La fin, ce petit caillou dans la chaussure
Wilde donne aussi son point de vue sur la fin de The Invite, et là encore, on sent qu’elle préfère la friction au consensus. Une fin qui divise, c’est souvent le signe qu’un film refuse de se laisser ranger sagement sur l’étagère des produits calibrés. Dans une industrie qui adore les arcs fermés, les résolutions bien repassées et les émotions sous cellophane, choisir une conclusion qui laisse un goût de trouble, c’est presque un acte de mauvaise éducation. Et franchement, tant mieux. On a déjà assez de films qui s’excusent d’exister.
Ce rapport à la fin dit quelque chose de plus large sur la trajectoire de Wilde : elle semble chercher moins à rassurer qu’à laisser une trace de déséquilibre. C’est souvent là que les cinéastes intéressants se distinguent des exécutants dociles. Une fin qui dérange peut rater sa cible, bien sûr, mais elle peut aussi révéler une ambition formelle que le marché déteste parce qu’elle ne se vend pas en trois bullet points. Le confort est l’ennemi juré du cinéma qui mord un peu.
De la punition au terrain de jeu
Il y a aussi, derrière cette histoire, une leçon très hollywoodienne sur la manière dont les artistes recyclent leurs propres défaites. Le box office, les notes agrégées, les polémiques de plateau : tout cela finit par devenir une matière première. Certains s’y cassent les dents, d’autres s’en servent comme d’un ressort. Wilde appartient manifestement à la deuxième catégorie, celle qui préfère reprendre la main sur le récit plutôt que de le subir. C’est plus risqué, plus exposé, et souvent plus intéressant que la stratégie du silence poli. Le studio, lui, rêve d’une machine à fantasmes qui tourne sans grincer ; Wilde semble plutôt vouloir entendre le moteur tousser un peu.
Reste que cette posture n’a rien d’une pose romantique. Elle dit quelque chose de la place des femmes derrière la caméra, encore sommées de prouver qu’elles savent encaisser, rebondir, se justifier, recommencer, tout en gardant le sourire de façade qu’on exige des têtes d’affiche. Dans ce contexte, revendiquer qu’un échec critique a libéré une nouvelle impulsion, ce n’est pas juste une phrase bien tournée pour la presse. C’est une manière de reprendre la main sur le montage de sa propre carrière. Le vrai luxe, à Hollywood, c’est peut-être ça : ne plus demander la permission de recommencer.
Alors oui, on peut toujours gloser sur les pourcentages et les petites guerres de perception. Mais au fond, la question la plus piquante reste la même : quand une cinéaste cesse de vouloir plaire à tout prix, est-ce qu’elle se met enfin à faire du cinéma, ou est-ce qu’elle commence seulement à le faire pour de bon ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




