Le bois, la chair et le mauvais goût ont trouvé un terrain d’entente : Pinocchio entre dans le Poohniverse de Rhys Frake-Waterfield, où les icônes pour enfants finissent en viande hachée conceptuelle.
Depuis Winnie-the-Pooh: Blood and Honey en 2023, le cinéaste britannique a compris un truc que Hollywood adore quand il manque d’idées et qu’il veut quand même faire semblant d’en avoir : transformer des personnages de domaine public en franchise d’horreur. Le principe est simple, presque vulgaire dans sa franchise commerciale. On prend une figure ultra-identifiable, on lui colle une couche de gore, on agite le tout comme une promesse de transgression, et on espère que la curiosité fera le reste. Jusqu’ici, la méthode a surtout fonctionné comme une blague devenue modèle économique. Et franchement, il fallait oser bâtir un univers partagé sur des souvenirs d’enfance massacrés à la tronçonneuse. Le cynisme a parfois le sens du timing.
Avec Pinocchio Unstrung, annoncé comme la nouvelle pièce de ce puzzle tordu, Frake-Waterfield ajoute au tableau un pantin qui n’a plus grand-chose de mignon. Le pitch, tel qu’il se dessine, joue sur l’image du corps artificiel contaminé par la chair, le sang et la dégénérescence. Rien de neuf sous le soleil du cinéma d’exploitation, bien sûr, mais la force du projet tient ailleurs : dans sa capacité à recycler un imaginaire commun pour en faire une marque. On n’est plus dans le simple détournement potache, on est dans la logique du shared universe appliquée au bis le plus décomplexé. Le studio ne vend pas seulement un film, il vend une promesse de retrouvailles avec une galerie de monstres nés de la littérature enfantine. Le cauchemar, ici, a un plan de licence.
Le pantin, la franchise et le petit business du blasphème
En réalité, le cas Frake-Waterfield dit beaucoup de l’époque. Le cinéma d’horreur indépendant a toujours aimé les détournements, les mashups et les créatures de récupération. Mais le Poohniverse pousse la logique plus loin : il ne s’agit plus seulement de refaire peur avec un personnage connu, il s’agit de constituer un écosystème. Après Winnie l’ourson, Bambi et Peter Pan, Pinocchio vient élargir la ménagerie. On imagine déjà la réunion de famille chez les monstres, avec un budget modeste, des effets parfois brinquebalants, et cette énergie de série B qui compense l’absence de moyens par une vraie idée de départ. C’est cheap, oui. Mais le cheap, quand il est assumé, peut devenir une esthétique. Le bricolage, parfois, fait office de doctrine.
Ce qui amuse, ou agace, selon l’humeur du jour, c’est la manière dont cette saga se construit sur une contradiction très hollywoodienne : elle prétend dynamiter les mythes tout en les exploitant jusqu’à l’os. Pinocchio, dans l’imaginaire collectif, c’est déjà le mensonge, la transformation du bois en chair, la promesse de devenir un vrai petit garçon. Le détourner en objet d’horreur revient presque à révéler la face sombre du conte au lieu de le trahir. Sauf qu’ici, la nuance n’est pas le moteur principal. Le moteur, c’est la série de titres qui claquent, la curiosité des fans de gore, et ce petit frisson de voir des figures sacrées traînées dans la boue. On appelle ça du mauvais goût, mais le mauvais goût sait parfois très bien compter. La provocation sert de carburant, pas de décor.
De Disney à la boue : le retour de bâton du domaine public
Autre valeur du projet : il prospère sur une zone grise culturelle devenue un supermarché. Dès qu’un personnage tombe dans le domaine public, il devient une matière première. Les studios, les producteurs et les artisans du bis s’en emparent, chacun à sa façon, et le résultat peut aller du bricolage inspiré à la purge opportuniste. Frake-Waterfield a choisi la deuxième voie en la rendant presque lisible comme stratégie. Il ne cherche pas à réinventer le conte, il cherche à le défigurer assez fort pour qu’on en parle. Et ça marche, au moins au niveau de la circulation médiatique. Le film n’existe pas encore complètement qu’il a déjà gagné sa bataille la plus importante : entrer dans la conversation. Dans ce jeu-là, l’attention vaut parfois plus que les effets spéciaux.
Reste une question, la seule qui compte vraiment pour ce genre d’objet : est-ce qu’on tient un vrai petit laboratoire de série B ou juste une franchise qui confond accumulation et invention ? Le Poohniverse a pour lui une idée de départ assez folle pour tenir debout, et contre lui le risque classique de l’usure. À force de multiplier les figures, les croisements et les promesses de grand final façon Avengers de la crasse, le concept peut vite se transformer en parc d’attractions sans âme. Mais tant que Frake-Waterfield garde ce mélange de culot, de dérision et de goût du sabotage, on peut au moins reconnaître une chose : il a compris que le cinéma d’horreur adore les mauvaises idées quand elles sont menées avec une conviction de forcené. Le pantin a perdu ses fils, mais la machine, elle, tient encore debout.
Et puis, soyons honnêtes : voir Pinocchio arriver en compagnie de Winnie, Bambi et Peter Pan, c’est un peu comme assister à une réunion de famille qui tourne au règlement de comptes. On sait déjà que ça va mal finir. La vraie question, c’est à quel point ce sera réjouissant de regarder le désastre.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




