À Annecy, on a parfois l’impression que les films d’animation viennent se battre pour savoir lequel saura le mieux nous rappeler qu’un bout de carton, trois fils et un peu de patience peuvent encore faire vaciller le réel. Avec Into the Forest, Antonin Niclass ne se contente pas de cocher la case du joli court suisse : il transforme la fabrication même du film en geste de libération.
Le court métrage en stop-motion a remporté vendredi le Young Audience Award du Festival international du film d’animation d’Annecy, une distinction qui dit toujours quelque chose de la circulation des œuvres entre les générations, mais aussi du goût du public pour les objets qui ne sentent pas la machine industrielle à plein nez. Produit par Milos-Films et fabriqué dans les studios d’Hélium Films à Lausanne, le film suit trois singes artisanaux qui métamorphosent un studio d’animation froid et aseptisé en jungle foisonnante. Rien que ça. Et, dans la grande tradition des petits films qui ont plus d’idées que bien des mastodontes à gros budget, le dispositif raconte déjà tout : l’imagination comme sabotage joyeux, la matière comme revanche, la main comme arme secrète.
Autrement dit : sous ses airs de fable minuscule, Into the Forest parle très fort de ce que l’animation fait de mieux quand elle ne cherche pas à imiter le monde, mais à le reconfigurer.
La fabrique du miracle, ou comment un studio devient savane
Le stop-motion a toujours eu ce petit parfum de contrebande élégante. On y voit les coutures, les articulations, le temps passé, les micro-accidents, tout ce que le numérique lisse d’ordinaire avec un sourire de commercial. Ici, Antonin Niclass joue précisément avec cette matérialité-là : des personnages fabriqués à la main, un décor de studio, puis la bascule vers une jungle mentale où le cadre se défait au profit du vivant. Le film ne raconte pas seulement une évasion ; il met en scène la possibilité même de l’évasion par l’image. C’est plus malin qu’un simple “message” sur la créativité. C’est du cinéma qui pense avec ses outils.
À Annecy, ce genre de proposition trouve forcément son public, parce que le festival a toujours aimé les œuvres qui prennent le parti de la forme avant celui du bavardage. Depuis des années, la compétition y sert de laboratoire à ciel ouvert, entre longs métrages ambitieux, séries en embuscade et courts qui, en quelques minutes, viennent rappeler que l’animation n’est pas un sous-genre mais un champ de bataille esthétique. Et quand un film suisse de ce format-là repart avec un prix du jeune public, ce n’est pas un détail décoratif : c’est un signal.
Trois singes et un grand pied de nez
Le choix de faire porter le récit par trois singes a quelque chose de délicieusement pervers. D’abord parce que l’animal stylisé, surtout en stop-motion, permet toutes les fantaisies de texture, de rythme et de mouvement. Ensuite parce que le singe, au cinéma, reste une figure de l’imitation, du jeu, de la reprise, donc du cinéma lui-même, art du mimétisme par excellence. Niclass semble s’amuser de cette boucle : ses créatures bricolées ne se contentent pas d’habiter le décor, elles le contaminent, elles le retournent, elles le rendent poreux. Le studio, lieu de contrôle par définition, devient terrain d’insurrection poétique. Pas besoin d’en faire des caisses, l’idée suffit à tenir debout.
On pourrait y lire une petite fable sur la création en Suisse, pays où l’animation a longtemps dû composer avec des moyens plus modestes que ceux des grandes places européennes, mais où la précision artisanale fait souvent office de signature. Ce n’est pas un hasard si le film a été produit par Milos-Films et tourné dans les installations lausannoises d’Hélium Films : le contexte de fabrication compte autant que le résultat. Dans l’animation, la géographie n’est jamais neutre. Elle imprime sa cadence, ses contraintes, ses trouvailles. Le décor n’est pas un décor : c’est déjà la dramaturgie.
Le jeune public, ce juge qu’on prend trop souvent de haut
Le Young Audience Award d’Annecy a ceci de précieux qu’il rappelle une évidence que l’industrie adore oublier : le jeune public n’est pas un public simplifié. Il repère très vite quand on lui sert un produit tiède, et il sait reconnaître une proposition qui a du nerf. Into the Forest a manifestement trouvé cette ligne de crête entre accessibilité et singularité. Pas besoin de dialogue tonitruant ni de grand discours sur la nature pour faire sentir l’élan de liberté. Le film passe par la sensation, par la transformation visuelle, par le plaisir presque enfantin de voir un espace se métamorphoser sous nos yeux. Et ça, franchement, ça vaut bien des scénarios qui se prennent pour des cathédrales.
Le plus intéressant, c’est que cette reconnaissance intervient dans un festival où la compétition est devenue un thermomètre assez fiable des directions prises par l’animation mondiale. Entre les grosses machines qui cherchent le prestige et les œuvres plus modestes qui défendent encore une idée du cinéma comme artisanat de l’émerveillement, le court de Niclass s’inscrit du bon côté de la barricade. Celui où l’on préfère la trouvaille à la démonstration, la pulsation à l’esbroufe. En clair : Into the Forest n’a pas seulement gagné un prix, il a rappelé qu’un film peut encore respirer à la main.
Et c’est peut-être là que se niche sa vraie victoire. Pas dans le trophée, pas dans la photo de fin de festival, mais dans cette petite sensation tenace qu’un studio peut devenir jungle, qu’un objet fabriqué peut battre le cœur plus fort qu’une armée d’effets numériques, et qu’au fond le cinéma d’animation reste l’un des derniers endroits où l’on peut encore croire à la magie sans rougir. Après ça, difficile de regarder un atelier de production de la même façon. Tant mieux.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




