Jet Li n’a tourné qu’un seul western, et c’est précisément ce qui rend Once Upon a Time in China and America si délicieusement bancal. Entre folklore chinois, mythologie du Far West et chorégraphies qui partent dans tous les sens, le film de Sammo Hung ressemble à un coup de tête de studio devenu objet culte malgré lui.

Pour comprendre le morceau, il faut remonter à la saga Once Upon a Time in China, lancée et produite par Tsui Hark au cœur de l’âge d’or du cinéma hongkongais. Dans les années 1990, cette franchise a fait de Jet Li une star planétaire en l’installant dans la peau de Wong Fei-hung, héros populaire du XIXe siècle déjà passé par mille incarnations à l’écran. La série a connu plusieurs remaniements, des changements d’interprètes et même une adaptation télévisée au milieu des années 1990, signe qu’on était face à une vraie machine à fantasmes locale, pas à une petite lubie de vidéoclub. Le sixième opus, sorti à Hong Kong le 1er février 1997, pousse le principe jusqu’au bout du délire : envoyer Wong Fei-hung aux États-Unis, histoire de voir ce qui se passe quand le kung-fu débarque dans un décor de western. Le résultat n’a rien d’un simple changement de décor : c’est un choc de mythologies.

Dans cette configuration, le film ne cherche pas à faire du western “à l’américaine” avec révérence muséale. Il préfère le froisser, le tordre, le traverser à coups de pied retournés. Sammo Hung, qui signe la mise en scène et participe à la chorégraphie des combats, orchestre un long métrage qui assume son côté excessif : zooms nerveux, coupes sèches, bastons qui frisent la surenchère, et un héros qui perd la mémoire après un accident avant d’être recueilli par une tribu amérindienne. Oui, on est dans le grand n’importe quoi, mais dans le bon sens du terme. C’est du cinéma d’action qui ne demande pas la permission.

Le Far West prend un coup de poing dans la gueule

Le plus drôle, c’est que Once Upon a Time in China and America n’a pas besoin de toute la saga pour fonctionner. On peut débarquer dedans sans avoir vu les cinq films précédents ni la série télé : le récit se tient surtout comme prétexte à envoyer Jet Li dans un territoire iconique du cinéma américain. La présence de Bucktooth So, l’un de ses apprentis, sert de fil conducteur, mais le moteur réel du film reste ailleurs : comment faire cohabiter l’imaginaire du western classique et celui du film de kung-fu hongkongais ? La réponse est simple, brutale, presque insolente : en laissant Jet Li distribuer les mandales comme si l’Ouest n’attendait que ça.

Le tournage à Alamo Village, à San Antonio, ajoute une couche de cinéphilie très concrète à l’affaire. Ce décor, déjà associé à l’échec retentissant de The Alamo de John Wayne en 1960, devient ici le théâtre d’un renversement symbolique assez savoureux : au lieu du mythe patriotique américain qui se prend les pieds dans sa propre légende, on a un héros hongkongais qui traverse les façades poussiéreuses et transforme le lieu en terrain de jeu. Là où le western classique sacralisait l’espace, le film de Sammo Hung le met au service du mouvement.

Jet Li, Wong Fei-hung et le petit jeu du double fond

Ce qui tient aussi le film debout, c’est le retour de Jet Li dans un rôle qu’il avait déjà quitté après Once Upon a Time in China III pour aller jouer le même personnage dans Last Hero in China, une variation plus franchement comique. Entre-temps, Vincent Zhao avait repris le flambeau sur les quatrième et cinquième volets officiels, ainsi que dans la série télé. Bref, la saga a déjà la souplesse d’un univers étendu avant l’heure, avec ses remplacements, ses bifurcations et ses petits arrangements de continuité. Jet Li revient donc pour le sixième épisode comme on revient à une vieille veste trop serrée : avec aisance, mais sans illusion sur le sérieux de l’opération.

Et c’est peut-être là que le film devient intéressant au-delà de sa réputation de curiosité. Wong Fei-hung n’y est plus seulement le héros national, ni même le symbole d’une résistance culturelle face à l’impérialisme occidental, comme dans certains épisodes précédents. Il devient un corps de cinéma pur, un vecteur de vitesse, de précision et de chaos contrôlé. Le scénario lui colle même une scène de combat contre son propre élève, qui recycle des styles vus chez d’anciens adversaires pour tenter de lui rendre la mémoire. C’est absurde ? Oui. C’est aussi une manière très maligne de faire de la série elle-même une réserve de gestes, de motifs et de variations. Le film ne raconte pas seulement une aventure : il recycle sa propre mythologie en mode coup de tatane.

Le bazar comme méthode

On pourrait chipoter sur l’édition frénétique, les crash zooms qui donnent parfois l’impression qu’un opérateur a avalé trois cafés de trop, ou sur la logique narrative qui préfère l’énergie à la clarté. Mais ce serait passer à côté de ce que le film cherche vraiment : une forme de plaisir immédiat, presque enfantin, où le western n’est pas un monument à respecter mais une scène à investir. Dans cette perspective, le film a quelque chose d’assez réjouissant, parce qu’il ne s’excuse jamais d’être hybride. Il ne demande pas qu’on le prenne pour un chef-d’œuvre. Il veut juste qu’on regarde Jet Li faire du kung-fu au milieu des saloons. Et franchement, ça suffit souvent à faire le job.

Le plus beau, c’est peut-être que cette curiosité reste encore aujourd’hui l’un des titres les moins connus d’une saga pourtant très estimée par les amateurs de cinéma d’action hongkongais. Les deux premiers volets sont souvent cités parmi les sommets du genre, mais ce sixième épisode, plus bizarre, plus frontalement ludique, a son charme de petit monstre hybride. Un western sans westernien, un kung-fu movie en bottes de cow-boy, et Jet Li qui traverse tout ça comme si c’était la chose la plus naturelle du monde : voilà le genre de collision qu’on aime voir quand le cinéma ose sortir du rang.

Au fond, Once Upon a Time in China and America pose une question très simple, très bête, donc très cinéphile : et si le meilleur moyen de réveiller un mythe était de le faire traverser l’Atlantique pour lui coller un coup de poing dans le décor ?

Part.
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