À Long Island, Lloyd Kaufman continue de jouer les forçats du bis avec l’aplomb d’un type persuadé d’avoir, au passage, inventé une partie du cinéma moderne. Et franchement, quand on regarde l’histoire de Troma, on se dit qu’il n’a pas complètement fumé la moquette.
Le patron de Troma Entertainment, maison fondée au milieu des années 1970 avec Michael Herz, n’a jamais vendu du rêve en costume trois pièces. Son affaire, c’est le cinéma fauché, cradingue, irrévérencieux, bricolé à la sueur, au latex et à l’énergie de la débrouille. Depuis The Toxic Avenger en 1984, devenu l’emblème d’un studio qui a transformé le mauvais goût en doctrine esthétique, Troma a cultivé une logique à contre-courant du système hollywoodien : petits budgets, tournages rapides, humour toxique, gore cartoonesque, et une fidélité presque militante à l’underground. À l’époque où les majors misaient déjà sur la concentration des franchises, Kaufman faisait l’exact inverse : il empilait les films comme on monte une barricade. Le paradoxe, c’est que ce cinéma de marges a fini par contaminer le centre.
Dans les années 1980 et 1990, Troma s’est imposé comme une sorte de laboratoire de la culture pop déglinguée. On y croisait des monstres, des mutants, des punks, des ados en roue libre et une vision du monde où tout passe par la satire, le corps abîmé et la farce sanguinolente. Ce n’était pas seulement de la provocation pour faire rire les amateurs de nanars bien élevés ; c’était aussi une manière de répondre à l’industrie par l’excès, de détourner les codes du film de genre en les poussant jusqu’au point de rupture. Avec des moyens minuscules comparés aux standards actuels, Troma a fabriqué une mythologie artisanale, exportée en VHS, en festivals et en séances de minuit. Le studio a vécu comme un parasite brillant : minuscule, mais impossible à arracher.
Dans ce contexte, l’idée de Lloyd Kaufman selon laquelle Troma aurait “engendré” le Marvel Cinematic Universe n’a rien d’une simple fanfaronnade de vieux punk en goguette. Évidemment, personne ne va prétendre que Iron Man ou Avengers descendent directement de Tromeo and Juliet comme un arbre généalogique bien propre. Mais il existe une filiation plus diffuse, plus perverse aussi : l’amour des personnages fêlés, la circulation d’un même esprit de série, le goût des univers interconnectés et la capacité à faire exister une marque au-delà d’un seul film. Troma a compris très tôt qu’un long métrage pouvait devenir un morceau d’un tout plus vaste, un objet de culte qui appelle d’autres objets de culte. Marvel, des décennies plus tard, a industrialisé ce principe avec des budgets de blockbuster et une discipline de fer. Même recette de base, mais avec des casseroles en or massif.
Le bis comme école du grand cirque
Ce qui rend Troma si intéressant, c’est qu’on ne parle pas seulement d’un studio fauché devenu culte par accident. On parle d’une machine à fantasmes qui a formé des spectateurs, des cinéastes et toute une culture du détournement. Avant que les studios ne rêvent d’univers étendus comme d’une poule aux œufs d’or, Kaufman avait déjà compris qu’un personnage pouvait survivre à son film, qu’une tonalité pouvait devenir une signature, qu’un public pouvait revenir non pas pour la perfection, mais pour le plaisir de reconnaître un monde. C’est là que le parallèle avec Marvel devient moins absurde qu’il n’en a l’air : dans les deux cas, il faut fidéliser, sérialiser, bâtir une attente. La différence, c’est que Troma le faisait avec trois bouts de ficelle et une insolence de sale gosse.
Le studio a aussi servi de pépinière à une certaine idée du cinéma indépendant américain, celle qui préfère le système D à la respectabilité. Quand Hollywood a commencé à absorber les codes du comic book, du pulp et du spectacle outrancier, il avait déjà sous la main des décennies de bricolage, de fan culture et de circulation souterraine des images. Troma n’a pas inventé le super-héros, évidemment, mais il a participé à faire entrer dans le langage courant une forme de pop culture où l’excès, la répétition et la franchise deviennent des moteurs narratifs. Le grand cirque Marvel n’est pas né dans le vide ; il a aussi poussé sur un terreau de séries B, de VHS et de cinéastes qui n’avaient peur de rien.
Le mauvais goût, ce bon vieux moteur
Il y a chez Lloyd Kaufman une manière très américaine de transformer le déchet en drapeau. Là où d’autres cacheraient le budget minuscule, lui le brandit. Là où d’autres lissent leurs angles, lui les aiguisent. Et c’est précisément cette obstination qui donne à Troma sa place dans l’histoire du cinéma populaire : non pas comme un ancêtre noble et propre, mais comme un cousin embarrassant qu’on finit par respecter parce qu’il a tenu plus longtemps que tout le monde. Dans un paysage où les franchises dominantes se ressemblent de plus en plus, cette vieille école du chaos a presque des airs de contre-modèle salutaire. On peut rire de Troma, bien sûr. On peut aussi constater qu’elle a compris très tôt ce que l’industrie allait mettre des décennies à industrialiser : la fidélité des fans, la logique de marque, la circulation d’un imaginaire commun.
Et puis il y a la figure de Kaufman lui-même, monstre sacré du bis, producteur, réalisateur, agitateur, vendeur de chaos en série. Son discours sur l’héritage de Troma n’est pas seulement une boutade de plus dans une carrière construite sur la provocation ; c’est aussi une manière de rappeler que le cinéma de genre, même dans ses formes les plus déglinguées, travaille souvent l’avenir sans le savoir. Les grands studios adorent se raconter comme des visionnaires. Les petits, eux, bricolent dans l’ombre et laissent parfois des traces plus durables que prévu. C’est peut-être ça, le vrai gag : le futur a souvent une gueule de film fauché.
Alors oui, on peut lever un sourcil devant l’idée qu’un studio de trash underground ait “bâti” Marvel. Mais à bien y regarder, l’histoire du cinéma est pleine de ces filiations bancales, de ces transmissions honteuses que les grands systèmes préfèrent oublier. Troma n’a pas fabriqué le box-office à coups de milliards, mais elle a contribué à rendre pensable un certain rapport à la série, au culte et au recyclage des mythes. Et ça, mine de rien, c’est déjà pas mal pour une bande de joyeux déglingués qui ont passé leur vie à faire du cinéma comme on lance une grenade. Le centre a toujours besoin de sa périphérie pour ne pas s’endormir.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




