Un chant ignoble, une rivalité gonflée à bloc, et voilà qu’un journaliste de Canal+ part en Argentine comme on ouvre une boîte de Pandore : avec un ballon dedans, mais aussi de la mémoire, de la politique et quelques gros malentendus bien français.
À première vue, C’est pas grave d’aimer l’Argentine pourrait ressembler à un simple prolongement de C’est pas grave d’aimer le football, le documentaire qu’Hervé Mathoux avait déjà signé six ans plus tôt. Sauf que le terrain a changé de taille. Depuis la Coupe du monde 2022, la victoire argentine contre la France a laissé derrière elle un résidu bien sale : un chant raciste et transphobe repris par des supporteurs, puis relayé en 2024 par des joueurs argentins dans un bus après la Copa America, au point d’installer une tension qui dépasse largement le cadre du sport. On parle ici d’un pays champion du monde, remis en jeu du 11 juin au 17 juillet pour la Coupe du monde organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, et d’un imaginaire collectif où l’Albiceleste tient à la fois du mythe, du refuge et de la machine à fantasmes. Le documentaire ne cherche pas à blanchir la tribune ; il cherche à comprendre pourquoi elle déborde.
Mathoux, qu’on connaît depuis 2008 comme l’une des voix et des figures de Canal Football Club, ne débarque pas en touriste avec un micro et trois idées préfabriquées. Il prend le temps, ce qui est déjà une petite révolution dans un paysage audiovisuel qui adore les opinions en kit. Il rencontre des figures du football argentin, comme Carlos Bianchi, Renato Civelli, passé par Marseille et Nice, ou encore Amadou Gaye, dit « Capi », joueur issu de la communauté sénégalaise. Et ce choix n’a rien d’anodin : en allant voir ceux qui ont vécu le football argentin de l’intérieur, le film évite le piège du reportage de surface, celui qui confond une banderole avec une sociologie. On n’est pas dans le folklore de comptoir, mais dans une enquête sur la manière dont un pays se raconte à travers son équipe.
Le tango, la tribune et les nerfs à vif
En réalité, l’intérêt du film tient à sa manière de faire glisser le sujet du terrain vers le hors-champ. L’Argentine n’est pas seulement une patrie de football ; c’est aussi un pays qui a fait du ballon rond un langage national, une religion profane, un récit de classe et d’identité. Le documentaire semble s’attaquer à cette zone grise où l’admiration pour une culture se mélange à la crispation diplomatique, où la rivalité sportive devient un raccourci pour parler d’immigration, de multiculturalisme, de domination symbolique. Et là, le titre prend tout son sel : aimer l’Argentine, dans ce contexte, ce n’est pas s’encanailler en buvant un maté devant un maillot rétro. C’est accepter qu’un amour de cinéphile ou de supporter passe aussi par les contradictions du réel. Le foot, ici, n’est pas un loisir : c’est un révélateur chimique.
La force du projet, c’est aussi son point de départ très précis. Le chant relayé après la finale de 2022 n’est pas traité comme une anecdote virale, mais comme un symptôme. Il dit quelque chose des débordements de la victoire, de la circulation des insultes à l’ère des réseaux, et de la façon dont une équipe nationale peut devenir le support de toutes les projections. Le film pose alors une question plus fine que le sempiternel « ils nous aiment ou pas ? » : les tensions entre Argentins et Français relèvent-elles d’une hostilité ancienne, d’un malentendu amplifié par la passion, ou d’un théâtre où chacun joue son rôle avec un peu trop d’application ? À ce stade, on comprend que Mathoux ne cherche pas le grand verdict, mais la bonne distance. Et ça, franchement, ça change du commentaire de plateau qui tourne en rond comme un latéral sans solution.
Hervé Mathoux, passeur sans costume trois-pièces
Il y a dans ce documentaire une continuité assez nette avec la manière dont Mathoux occupe depuis longtemps l’espace médiatique : ni star hystérique, ni professeur de morale, plutôt un passeur qui connaît ses classiques et ne méprise pas le terrain. Son parcours à Canal+ lui donne une légitimité rare pour parler du foot sans le sacraliser. Il sait que l’émotion d’un match tient autant à une action qu’à ce qu’on projette dessus. Il sait aussi que les grandes équipes nationales, surtout quand elles gagnent, deviennent des objets politiques malgré elles. L’Argentine de C’est pas grave d’aimer l’Argentine n’est donc pas seulement celle de Messi, des titres et des célébrations ; c’est une Argentine traversée par ses propres mythes, ses fractures, ses fiertés et ses angles morts. Le film regarde le football comme un pays regarde son miroir : avec amour, agacement et un petit paquet de mauvaise foi.
Ce qui rend l’ensemble stimulant, c’est que le documentaire ne se contente pas d’aligner des témoignages pour faire joli. Il semble vouloir comprendre comment une image se fabrique, se déforme, se transmet, puis se transforme en certitude collective. Dans un monde saturé de séquences courtes et de réactions instantanées, le choix du voyage et de la rencontre a presque quelque chose de subversif. On prend le temps de parler, d’écouter, de laisser les contradictions s’installer. Et tant mieux, parce que le football a toujours été plus intéressant quand il déborde du score. Sinon, on finirait tous par croire qu’un bus filmé sur Instagram suffit à résumer un pays entier.
Au fond, le documentaire de Canal+ a une ambition simple et pas si courante : remettre un peu d’épaisseur là où les réseaux ont tendance à aplatir tout le monde en caricatures. L’Argentine y apparaît comme une patrie de football, oui, mais surtout comme un territoire de projections, de blessures et de fiertés mal rangées. Et si le titre a l’air léger, le regard, lui, ne l’est pas du tout. On peut aimer l’Argentine sans acheter son folklore en kit. On peut même la regarder en face. Ce qui, dans le foot comme ailleurs, est déjà pas mal.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




