Le saké japonais a déjà eu droit à mille reportages sages, à des pubs léchées et à des cartes postales un peu trop propres. Avec Taste of Water, la boisson nationale passe au filtre du documentaire animé, ce qui change tout : on ne regarde plus seulement une tradition, on la met en mouvement.
Le projet réunit Supersub et Toonz Media Group autour d’un objet hybride, à mi-chemin entre le film documentaire et l’animation d’auteur. Et franchement, il était temps qu’on sorte la culture du saké du simple registre patrimonial pour la faire respirer autrement. Le Japon adore les récits de transmission, les gestes précis, les savoir-faire qui se transmettent comme un secret de famille ; le cinéma, lui, adore quand ces gestes-là deviennent matière visuelle. Depuis quelques années, l’animation documentaire s’est taillée une petite place à part, loin du gadget et du cours illustré. On pense à des œuvres qui utilisent le dessin pour aller là où la prise de vues réelle ne peut pas toujours aller : la mémoire, l’évocation, le sensible, le non-dit. C’est là que Taste of Water vient se glisser, avec une idée simple et maligne : faire sentir une culture plutôt que la décrire à plat. Et ça, mine de rien, c’est déjà un parti pris.
Le saké n’est pas un décor exotique. C’est un pan entier de l’histoire japonaise, un marqueur social, rituel, économique, parfois même politique. Sa fabrication engage des territoires, des saisons, des gestes millimétrés, des communautés entières. Le documentaire classique peut bien aligner les interviews et les plans de cuves ; l’animation, elle, peut traduire la texture d’une vapeur, le rythme d’un brassage, la mémoire d’un lieu. C’est là que le projet devient intéressant : il ne s’agit pas seulement de “raconter” le saké, mais de lui donner une forme visuelle qui épouse sa lenteur, sa précision, son côté presque cérémoniel. On n’est pas dans la fiche Wikipédia avec des jolis dessins, on est dans une tentative de cinéma.
Dans la plus pure tradition des productions internationales qui regardent vers le Japon sans vouloir le réduire à trois clichés, Taste of Water semble miser sur la rencontre entre plusieurs savoir-faire. Supersub apporte l’ossature documentaire, Toonz Media Group la puissance de fabrication et l’expérience de l’animation. Ce genre d’alliance dit beaucoup de l’état du secteur : aujourd’hui, les projets les plus singuliers naissent souvent de coproductions transnationales, parce que le long métrage documentaire pur et dur a parfois du mal à exister seul dans l’économie actuelle. L’animation devient alors un fer de lance, pas seulement esthétique mais aussi industriel. Elle ouvre des marchés, contourne certaines limites de production, et permet de toucher des festivals, des plateformes, des diffuseurs spécialisés. Bref, elle fait le boulot de la poule aux œufs d’or quand elle est bien pensée. Sinon, elle finit en gadget chic et tout le monde s’ennuie poliment.
Le dessin comme alambic
Ce qui rend ce type de projet stimulant, c’est sa capacité à transformer un sujet a priori “sage” en terrain de cinéma. Le saké, sur le papier, ça peut vite sentir la brochure touristique. Mais dès qu’on passe par l’animation, tout change : les matières deviennent expressives, les temporalités se déforment, les gestes prennent une dimension presque chorégraphique. On peut imaginer un film qui travaille la condensation, les reflets, les variations de lumière, tout ce qui fait le sel visuel d’un liquide culturellement chargé. Et là, on touche à quelque chose de plus vaste qu’un simple portrait de boisson : on parle de transmission, de mémoire artisanale, de rapport au temps. Le documentaire animé, quand il est bien tenu, ne simplifie pas le réel ; il lui donne une seconde peau.
Il faut aussi voir ce que ce choix raconte de l’époque. Le public des festivals et des plateformes est devenu plus réceptif aux formes hybrides, à condition qu’elles aient une vraie nécessité formelle. L’animation n’est plus réservée aux enfants ni aux grands récits fantastiques ; elle sert aussi à explorer l’intime, le politique, l’ethnographique. Depuis Waltz with Bashir jusqu’à Flee, le champ s’est ouvert, et les producteurs ont compris qu’un film d’animation pouvait porter une charge documentaire sans perdre sa force émotionnelle. Taste of Water s’inscrit dans cette lignée-là, avec une promesse assez séduisante : faire du saké non pas un sujet “sur” le Japon, mais une porte d’entrée vers sa manière de penser le monde. Autrement dit, la bouteille n’est pas le sujet ; c’est le regard qu’on verse dedans.
Une gorgée, puis le vertige
Reste la grande question, celle qui sépare les projets malins des vrais objets de cinéma : est-ce que la forme saura tenir la durée, ou est-ce qu’on restera dans l’élégance de concept ? Parce qu’un documentaire animé, sur le papier, peut vite se prendre les pieds dans son propre dispositif. Trop explicatif, il s’assèche. Trop contemplatif, il se regarde faire. Tout l’enjeu sera donc de trouver le bon dosage entre information, sensation et rythme. Et ça, ce n’est pas du petit bricolage de salle de montage ; c’est le cœur battant du film. Quand on choisit l’animation pour parler d’une tradition vivante, il faut que chaque image ait du jus.
En attendant, Taste of Water a au moins le mérite de rappeler qu’un film sur le saké peut être autre chose qu’un objet de dégustation pour cinéphiles en quête de rareté. Il peut devenir une vraie proposition de mise en scène, une façon de faire circuler la culture japonaise hors des sentiers battus, sans la figer dans le folklore. Et ça, pour une industrie qui adore recycler les mêmes recettes jusqu’à l’ivresse, ça fait presque figure de bonne cuvée. Reste à voir si le film saura fermenter longtemps ou s’il se contentera d’un joli premier nez.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




