À Shanghai, Albert Serra et Bi Gan ont transformé un panel sur l’adaptation littéraire en duel d’esprits : d’un côté la chair, le doute, le cinéma qui bave ; de l’autre la tentation de la machine qui promet tout et ne comprend rien. Et, sans surprise, l’IA a pris une petite claque morale.
Le décor, c’était le Shanghai International Film & TV Market, où le panel “Stories Travel Further: Literature & Cinema in Spain-China […]” a réuni pour la première fois les deux cinéastes, rencontrés seulement le mois précédent à Paris. Variety nous apprend que la discussion a vite quitté le simple terrain de l’adaptation pour toucher à ce qui fait tenir un film debout : la langue, la mémoire, la part d’intraduisible, bref tout ce que les algorithmes adorent simuler sans jamais le sentir. On est en 2026, les machines ont déjà colonisé les notes d’intention et les pitch decks, mais pas encore le trouble. Pas encore.
Dans un marché où les studios, les plateformes et les vendeurs internationaux cherchent des récits exportables comme on cherche une poule aux œufs d’or, la question de l’adaptation n’a rien d’un hobby de cinéphile en goguette. Elle touche à l’économie même du cinéma : comment faire circuler un roman, un mythe, une mémoire nationale, sans le réduire à un produit lisse pour fenêtre de diffusion globale ? Les gros budgets, les franchises, les remakes et les reboots ont déjà avalé une bonne partie du paysage ; le reste se bat pour garder une voix. C’est là que Serra et Bi Gan deviennent précieux : deux auteurs qui ne parlent pas du cinéma comme d’un contenu, mais comme d’une forme de résistance.
Et c’est précisément là que le débat a basculé : l’adaptation n’est pas une traduction, c’est un acte de trahison contrôlée.
Serra, Bi Gan et le roman qui fait de la résistance
Albert Serra, avec son goût pour les corps fatigués, les figures historiques décentrées et les récits qui refusent de se tenir sages, n’a jamais été du genre à confondre fidélité et soumission. Chez lui, adapter, c’est arracher le texte à sa vitrine pour le remettre dans le monde, avec ses aspérités, ses silences, ses zones de frottement. Bi Gan, de son côté, travaille depuis longtemps une matière plus flottante, plus onirique, où le récit avance comme un souvenir qui hésite à se reconnaître lui-même. Leurs filmographies ne se ressemblent pas, mais elles partagent une même méfiance envers le récit prêt-à-consommer.
Leur échange à Shanghai a donc quelque chose de logique, presque de naturel. L’un et l’autre savent qu’un long-métrage digne de ce nom ne se contente pas d’illustrer un livre : il le contredit, le déplace, le réinvente. C’est vieux comme le cinéma parlant, et même avant. Déjà à l’époque du Nouvel Hollywood, les cinéastes les plus intéressants comprenaient qu’une adaptation réussie n’était pas un exercice de respectabilité, mais une prise de pouvoir. Le roman donne l’ossature, le film prend les nerfs. Et parfois, il les arrache.
Le vrai sujet n’est pas la fidélité. C’est le droit de faire du texte un corps étranger.
Machine à fantasme, cerveau en panne sèche
Surtout, la conversation a servi de contre-feu à l’obsession du moment : l’IA comme solution miracle pour écrire, résumer, traduire, adapter, lisser. Sauf que le cinéma n’a jamais été une industrie de la pure efficacité ; c’est une machine à fantasme, donc à ratés, à accidents, à intuitions impossibles à industrialiser proprement. L’IA peut imiter une structure, recycler des motifs, produire du “semblable”. Elle ne sait pas fabriquer l’innocence d’un regard, ni le doute d’un plan, ni cette petite vibration qui fait qu’une scène bascule du côté du vivant. Elle peut faire semblant. Pas plus.
Et c’est là que le propos devient politique. Quand les majors, les plateformes et les marchés internationaux rêvent d’optimiser le développement de projets, ils cherchent souvent à neutraliser ce qui dérange : l’ambiguïté, la lenteur, la singularité, le risque. Bref, tout ce qui fait qu’un film n’est pas un PowerPoint avec des acteurs. Serra et Bi Gan, chacun à leur manière, rappellent qu’un récit n’existe pas pour être uniquement rentable ; il existe pour faire apparaître une forme de pensée. L’IA, elle, peut accélérer le chantier. Elle ne sait pas pourquoi on bâtit la maison.
La machine calcule. Le cinéma, lui, trébuche – et c’est sa dignité.
De Paris à Shanghai, le petit théâtre des auteurs
Le détail savoureux, c’est que les deux hommes ne s’étaient rencontrés qu’un mois plus tôt à Paris. Et pourtant, à en croire Variety, ils avaient déjà l’air de vieux complices en train de se disputer sur la littérature comme deux monstres sacrés au comptoir d’un festival. Cette rapidité dit quelque chose de la circulation actuelle des auteurs : les marchés internationaux ne servent plus seulement à vendre des films, mais à fabriquer des affinités, des alliances, des récits de légitimité. Shanghai devient alors moins une foire qu’un salon diplomatique du cinéma d’auteur (oui, avec la même tension qu’un sommet du G7, mais en plus chic et en plus fumeux).
Dans ce contexte, Serra et Bi Gan jouent une partition rare : ils ne vendent pas une méthode, ils défendent une position. Celle d’un cinéma qui refuse de se laisser avaler par la logique du contenu interchangeable. Et ça, franchement, ça fait du bien. Parce qu’à force de voir des projets calibrés pour les tableurs, on avait presque oublié qu’un film pouvait encore être un geste de désobéissance.
Quand deux auteurs parlent littérature, ils parlent surtout de liberté.
Le futur a beau coder, il ne sait pas rêver
Reste cette petite ironie très contemporaine : on convoque des cinéastes pour parler d’adaptation, et on finit par mesurer tout ce que la technique ne peut pas absorber. Le cinéma a toujours aimé les outils qui promettent de simplifier la vie – du son au numérique, du montage virtuel aux effets visuels – mais il s’est construit sur une chose que les logiciels ne savent pas modéliser : l’accident de pensée. L’IA peut aider à écrire plus vite, à traduire plus proprement, à prévoir plus large. Elle ne peut pas inventer l’innocence, ni même en simuler la fragilité sans se trahir.
Alors oui, le débat de Shanghai parlait d’adaptation littéraire. Mais en creux, il parlait surtout de ce qui distingue encore un auteur d’un générateur de variantes. Et tant que des cinéastes comme Serra et Bi Gan continueront à rappeler que le cinéma n’est pas une chaîne de montage pour idées tièdes, on pourra respirer un peu. Pas longtemps. Mais un peu.
Le jour où l’IA aura de l’innocence, on aura déjà perdu le film.
Deux cinéastes, un marché, et la machine qui regarde la porte en silence. Mauvais signe pour les tableurs, bon signe pour le cinéma.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




