Edward Burns revient avec Finnegan’s Foursome, son seizième long-métrage, et il continue de faire du Burns du Burns : bavard, un peu bancal, souvent attachant, parfois trop écrit. Le film prend l’allure d’une petite comédie dramatique de famille qui a troqué les grands élans pour le putting et les vieux comptes à régler. Pas de miracle, mais pas non plus de naufrage. Juste un objet modeste, calibré pour le streaming, qui sait très bien où il met les pieds – ou plutôt les clubs.
Pour rappeler le terrain de jeu : Edward Burns s’est construit depuis The Brothers McMullen une carrière de cinéaste indépendant obstiné, à la fois acteur, scénariste, réalisateur et producteur, avec cette manière très new-yorkaise de filmer les liens familiaux comme des zones de friction permanente. Dans les années 1990, il incarnait une certaine idée du cinéma post-Nouvel Hollywood en format réduit : budget serré, dialogues en rafale, affect sans sucre ajouté. Trois décennies plus tard, le modèle a muté. Les salles ne sont plus l’horizon naturel de ce type d’opus ; la fenêtre de diffusion s’est déplacée, et les plateformes ont récupéré ces films intermédiaires que l’exploitation en salles laisse souvent sur le bord de la route. Finnegan’s Foursome s’inscrit pile dans cette économie-là : un film de niche, pour une niche, qui a trouvé son parking idéal en streaming.
Variety nous apprend que le film est disponible dès aujourd’hui en streaming, et le constat est assez net : Burns continue de travailler dans une zone située entre le téléfilm chic et le long-métrage indépendant à budget contenu. Le style est devenu plus lisse, plus fonctionnel, presque télévisuel dans sa manière d’aligner les scènes et de faire circuler la parole. C’est propre, ça roule, ça ne déborde pas. Mais ça ne mord pas toujours non plus. On sent le geste, on voit la mécanique, et parfois ça sent un peu la phrase qui se regarde écrire. Oui, encore.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas le golf : c’est la thérapie de famille déguisée en partie de quatre balles.
Le green, c’est le nouveau divan
En apparence, Finnegan’s Foursome pourrait passer pour une petite comédie de mecs qui tapent dans une balle blanche en se racontant des choses qu’ils n’ont jamais su se dire à table. Sauf que Burns n’a jamais été un grand styliste du non-dit ; lui préfère le conflit verbal, la confession en biais, le malaise qui s’installe entre deux répliques soi-disant légères. Le golf devient alors un prétexte très malin – ou très commode, selon l’humeur – pour mettre en scène la transmission, la rivalité, la fatigue des liens familiaux et cette vieille idée américaine selon laquelle on se répare en parlant. Ou en ratant son swing. Même combat.
Le film joue donc sur une tension classique chez Burns : l’envie de faire naturel, alors que tout sonne un peu comme une page de script bien repassée. C’est là que le bât blesse. Les dialogues ont du mordant par endroits, mais ils restent souvent suspendus dans une forme de semi-souplesse qui empêche l’émotion de vraiment mordre. On sourit, on suit, on accepte le pacte. Mais on ne se prend pas le coup de fer de la scène qui reste dans la gorge. Le film veut être léger sans être creux ; il finit surtout par être aimable, ce qui n’est pas la même chose.
Burns au club-house, pas au sommet de l’Olympe
Autre valeur : la mise en scène. Burns filme avec une fluidité discrète, presque invisible, qui colle à son économie de moyens. Pas de grands mouvements de caméra pour faire semblant d’avoir du souffle, pas de démonstration de mise en scène pour masquer le manque de budget de production. Le résultat tient debout, mais sans cette petite étincelle qui transforme un film modeste en objet singulier. On est plus près d’un artisan consciencieux que d’un monstre sacré en train de passer le flambeau. Et ce n’est pas une insulte : c’est juste que le film ne cherche jamais à sortir du cadre.
Dans le contexte actuel, ce genre d’opus a presque quelque chose de politique, à sa manière. Hollywood a longtemps laissé vivre ces comédies dramatiques intermédiaires, ni blockbuster ni pur cinéma d’auteur, avant de les voir se faire broyer par la logique des franchises, des mastodontes et des budgets marketing à trois zéros. Aujourd’hui, un film comme celui-ci ne peut plus vraiment prétendre à une vraie exploitation en salles. Il se glisse donc là où il peut respirer. Et, pour une fois, la plateforme n’est pas un cimetière : c’est plutôt un abri. Pas glorieux. Mais viable.
Reste la question qui fâche un peu : Burns a-t-il encore quelque chose à dire, ou recycle-t-il avec élégance sa propre marque ? La réponse est moins tranchée qu’on aimerait. Il y a chez lui une fidélité à un territoire, à une manière de filmer les hommes, les familles, les petites humiliations du quotidien. Mais il y a aussi une forme d’auto-répétition qui commence à sentir la boucle. Pas de quoi tirer une balle dans le pied, mais assez pour que le film donne parfois l’impression de rejouer un match qu’on connaît déjà par cœur.
Finnegan’s Foursome n’est pas un grand swing, c’est un coup propre, modeste, et un peu trop sage pour laisser une trace profonde. Ce qui, dans le monde de Burns, passe presque pour un aveu de franchise. Et puis au moins, ici, personne ne finit dans un bunker métaphysique. Enfin, pas tout à fait.
Un film qui préfère le fairway aux grands gestes : chic, mais pas de quoi sortir le champagne du club-house.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




