Rencontre du quatrième type de problèmes
Pour rappel, voilà le pitch : Daniel Kellner (Josh O’Connor, décidément partout), ancien expert en cybersécurité pour une organisation non-gouvernementale secrète, se retrouve sur la liste noire de son ancien patron Noah Scanlon (Colin Firth, en mode froid clinique parfait) après avoir décidé de balancer des preuves irréfutables de contact extraterrestre. À ses côtés, Hugo Wakefield (Colman Domingo, once again impeccable) veut coûte que coûte diffuser l’information en direct à la télévision. Et puis il y a Margaret Fairchild, Emily Blunt en météorologue de Kansas City qui se met à parler une langue indéchiffrable en plein bulletin météo. Une météorologue qui parle extraterrestre en direct sur une chaîne locale du Midwest : difficile de trouver un point de départ plus spielbergien.
Le scénario est signé David Koepp, compagnon de route historique du réalisateur, déjà responsable de Jurassic Park et d’Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal (on ne lui en tient pas trop rigueur pour le deuxième). L’histoire, elle, vient directement de Spielberg lui-même, et ça se voit : il ne s’agit pas d’une commande de studio, mais d’une obsession personnelle qui remonte à Rencontres du troisième type (1977) et qu’il n’a jamais vraiment lâchée. Comme quoi, certains réalisateurs font des thérapies, d’autres font des films. Spielberg, lui, fait les deux en même temps.
Le tournage s’est déroulé en 2025 entre le New Jersey, Atlanta et New York. John Williams est à la partition, évidemment, comme si le vieux Steven pouvait s’en passer. À 79 ans, Williams livre une bande originale que les premières critiques qualifient déjà de l’une des plus remarquables de sa carrière tardive. On ne va pas cracher dessus.
Margaret Fairchild et la conspiration de l’empathie
Ce qui distingue Disclosure Day de la concurrence, et qui va diviser les spectateurs autant que les critiques, c’est son vrai sujet, qui n’est pas la révélation extraterrestre mais ce qu’elle implique sur l’espèce humaine. Quelque part dans les décennies de dissimulation gouvernementale, les extraterrestres ont développé un plan : identifier deux humains, leur insuffler des capacités hors-normes, la maîtrise instantanée des mathématiques complexes et des langues pour l’un, la capacité à réfléchir l’âme de l’autre, afin qu’ils servent de représentants diplomatiques. Daniel et Margaret, sans jamais l’avoir su, sont les émissaires d’une civilisation qui n’a pas encore décidé si elle voulait nous envahir ou nous sauver de nous-mêmes.
La scène-clé se déroule dans une reconstitution parfaite de la chambre d’enfance de Margaret, construite par Hugo : les deux protagonistes y revivent leur enlèvement commun, enfants, débloquant les capacités dormantes implantées des décennies plus tôt. C’est la séquence qui structure tout, celle qui transforme rétrospectivement le film en quelque chose de plus grand qu’un simple thriller de conspiration. Spielberg appelle ça de l’empathie. D’autres appelleront ça de la manipulation émotionnelle. On a un peu de mal à trancher.
Sauf que le film termine sur un cliffhanger assumé : un extraterrestre vivant et respirant est amené dans le studio de télévision, il chuchote un message à Margaret, et on coupe au générique. Ce que ce message contient, on ne le saura pas. Aucune suite n’est annoncée à ce jour. La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant qu’Universal commence à y réfléchir sérieusement dès lundi matin.
« Mon film est plus proche de la réalité que de la fiction en ce qui concerne les OVNIs et les extraterrestres », a déclaré Spielberg dans un entretien relayé par AlloCiné. On note l’euphémisme (attention euphémisme).
Spielberg et ses extraterrestres : une obsession de cinquante ans
On ne peut pas parler de Disclosure Day sans parler de l’homme qui le porte sur cinquante ans de carrière. Rencontres du troisième type (1977), E.T. l’extra-terrestre (1982), La Guerre des mondes (2005), à chaque fois, une variation sur le même thème : que se passe-t-il quand l’humanité doit faire face à ce qu’elle ne comprend pas ? La réponse de Spielberg n’a jamais varié : elle a peur, elle tire des balles, puis elle apprend à aimer. Disclosure Day en est la synthèse la plus aboutie sur le plan conceptuel, même si elle n’est pas forcément la plus aboutie sur le plan de la mise en scène.
Car le film est aussi, à sa manière, une œuvre autobiographique déguisée. Spielberg, qui s’est confronté à la question de sa propre identité dans Les Fabelmans (2022, sept nominations aux Oscars), place ici deux humains qui découvrent qu’ils ne sont pas ce qu’ils croyaient être. Le parallèle biographique est tellement appuyé qu’il en devient presque gênant. C’est le rêve ultime du Spielberg Movie : se raconter tout en prétendant parler d’autre chose.
Collider a qualifié le long-métrage de « plus proche en esprit de A.I. Intelligence artificielle que d’E.T. », ce qui est à la fois un compliment et une alerte. Ces films sont brillants et imparfaits, sophistiqués et froids. Disclosure Day hérite des deux défauts.
Colin Firth en méchant, ou l’art de recycler les idées reçues
Il faut parler du casting, parce que c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes. Emily Blunt est, une fois de plus, la raison principale d’aller voir ce film. Elle porte une partition impossible, jouer quelqu’un qui ne sait pas ce qu’elle joue, avec une précision qui force le respect. Josh O’Connor, en lanceur d’alerte épuisé et paranoïaque, confirme qu’il est en train de construire tranquillement l’une des carrières les plus solides de sa génération. Colman Domingo en Hugo Wakefield apporte la chaleur nécessaire pour que l’ensemble ne se transforme pas en exercice de style glacial.
Colin Firth en Noah Scanlon, lui, est plus discutable. Il joue l’antagoniste, l’homme qui veut enterrer la vérité parce qu’il est convaincu que l’humanité ne survivra pas à la révélation, avec ce flegme britannique qui lui sert depuis Le Discours d’un roi. Le problème, c’est que le personnage est écrit comme une variation du Grand Méchant Corporatif Sans Nuance. David Koepp, qui est pourtant capable du meilleur, scénariste de Jurassic Park et de Jurassic World : Renaissance,, lui offre exactement deux scènes d’humanité et bâcle le reste. Pour un film dont la thèse centrale est l’empathie, c’est un putain de paradoxe.
Eve Hewson complète le tableau en Jane Blakenship, dont la fonction narrative reste elliptique jusqu’au bout, ce qui soit dit en passant est soit un choix d’auteur audacieux, soit un problème de montage. Le film dure 2h25 (oui, encore), et quelques scènes auraient pu rejoindre la salle de montage sans que personne ne pleure.
44 millions de dollars, ou la résilience du cinéma d’auteur à grand budget
Le box-office américain a parlé : 44 millions de dollars au premier week-end d’exploitation, dans 3 824 salles nord-américaines, selon Deadline. C’est le meilleur démarrage de toute la carrière de Spielberg sur un film original, entendre un film qui n’est pas une suite, un reboot ou une adaptation de franchise pré-existante. Universal, qui distribue le film, peut sabrer le champagne. Le score sur Rotten Tomatoes oscille entre 87 et 90% selon les agrégations (127 à 137 critiques consultées à l’heure de publication), avec un score spectateur à 75%, l’écart habituel entre les enthousiastes de la presse spécialisée et le public qui, lui, voulait peut-être plus d’extraterrestres et moins de philosophie.
Variety nous apprend que le film a surpassé les prévisions initiales dès le jeudi de prévisionnement, avec 6,5 millions récoltés en avant-premières, battant ainsi le précédent record de Spielberg sur ses productions originales, Ready Player One (2018) était jusqu’alors la référence. Que Spielberg, à 79 ans, avec un film original sur les extraterrestres, devienne la meilleure ouverture de l’été 2026, c’est soit rassurant soit le signe que tout le reste est vraiment naze.
La fin que tout le monde va débattre (et Spielberg aussi, apparemment)
Entertainment Weekly a publié une longue analyse de la fin du film avec Emily Blunt, Josh O’Connor, Colman Domingo et le scénariste David Koepp, signe que le studio sait pertinemment que l’épilogue va diviser. Et pour cause. L’extraterrestre qui chuchote à l’oreille de Margaret, les crédits qui tombent sans réponse, la caméra qui s’attarde sur le visage d’Emily Blunt sans jamais nous dire ce qu’elle a entendu : c’est soit un chef-d’œuvre d’économie narrative, soit une pirouette pour éviter d’avoir à répondre à une question que le scénario a passé 2h25 à poser.
Koepp a déclaré à People que la fin est « un cliffhanger intentionnel sur la puissance de l’empathie ». Spielberg, lui, garde le silence calculé du vieux routier qui sait exactement ce qu’il fait. On peut supposer, et on se trompe peut-être, que le message chuchoté sera au cœur d’une hypothétique suite que personne n’a officiellement commandée mais que tout le monde imagine déjà.
Disclosure Day est imparfait, parfois trop long, parfois trop sage là où on attendait de la sauvagerie. Mais il est signé par quelqu’un qui sait encore ce que signifie mettre une caméra quelque part et espérer que ça change quelque chose chez le spectateur. Dans ce contexte de franchises recyclées à l’infini, c’est déjà presque un acte subversif.
Et si l’extraterrestre avait chuchoté « arrêtez les suites » ? La question mérite d’être posée.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




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