La Blumhouse n’avait qu’à y penser
Pour rappel, Obsession a été tourné en vingt jours dans l’Alabama pour 750 000 dollars. Vingt jours. C’est à peu près le temps qu’il faut à un département marketing d’un grand studio pour valider la police d’une affiche. Curry Barker, acteur-réalisateur-comédien révélé via la chaîne YouTube That’s a Bad Idea qu’il co-animait avec Cooper Tomlinson, qui joue d’ailleurs dans le film,, avait déjà tâté le terrain avec Milk & Serial : un found-footage tourné pour 800 dollars, sorti directement sur sa chaîne, encensé pour sa proximité avec The Blair Witch Project. Un film à 800 dollars. Huit cents dollars. On vous laisse méditer.
À Toronto (TIFF 2025, section Midnight Madness, là où les films d’horreur ont l’habitude de faire leurs scènes), Focus Features a flairé la pépite et signé l’acquisition pour une somme estimée entre 15 et 20 millions de dollars, selon les indiscrétions de The Hollywood Reporter, négociée via CAA et le financier Capstone. C’est déjà vingt fois le budget de production, avant une seule séance publique. Pour comparaison, A24 avait déboursé moins sur Talk to Me des frères Danny et Michael Philippou, et ça avait déjà fait scandale dans les couloirs de Sundance.
« Focus’ acquisition of Curry Barker’s feature caps the 25-year-old’s rise from social media comedian to bona fide filmmaker. », The Hollywood Reporter
Bona fide filmmaker, on dit. On peut aussi dire : cauchemar pour les directeurs de studios qui ont passé les cinq dernières années à expliquer pourquoi un film Marvel à 200 millions ne pouvait pas se permettre de prendre de risques narratifs.

Un vœu, une malédiction, et 97% sur Rotten Tomatoes
Le pitch d’Obsession tient sur une serviette de bar : Bear (Michael Johnston), employé dans un magasin de disques, est raide dingue de Nikki (Inde Navarrette), sa meilleure amie inaccessible. Incapable de lui dire quoi que ce soit, il tombe sur un One Wish Willow, un jouet des années 1960 qui promet d’exaucer un vœu, et souhaite qu’elle tombe amoureuse de lui « plus que de n’importe qui au monde ». Vœu immédiatement accordé. Nikki tombe amoureuse. Et le film bascule dans quelque chose d’autrement plus dérangeant qu’une comédie romantique.
Barker s’empare du mythe de la patte de singe, le souhait exaucé qui se retourne contre son auteur, et en tire quelque chose de résolument contemporain : un film sur le consentement, la masculinité toxique façon nice guy, et la façon dont même un garçon sincère et bienveillant peut, par faiblesse et désir mal canalisé, franchir une ligne irréversible. Bear n’est pas un monstre. C’est pire que ça : c’est quelqu’un de bien qui fait une chose horrible. Et Barker nous oblige à rester dans son camp jusqu’au bout, ce qui est franchement inconfortable à vivre en salle.
La critique américaine s’est enflammée. Obsession affiche actuellement 97% sur Rotten Tomatoes, meilleure note de l’année 2026, tous genres confondus, pour une sortie large. IndieWire le place directement dans le panthéon de l’horreur indépendante contemporaine aux côtés de Talk to Me. Le Los Angeles Times salue la partition de Rock Burwell et surtout la performance d’Inde Navarrette, capable de passer en une fraction de seconde de la jeune femme lumineuse au monstre consumé par l’amour. Ce n’est pas un compliment anodin : c’est cette dissonance permanente, le visage familier, l’attitude surnaturelle, qui constitue le cœur battant du film.

Le deuxième week-end ou l’anomalie statistique
Sorti le 15 mai 2026 sur 2 615 salles nord-américaines, Obsession a démarré à 17,2 millions de dollars, honorable pour un premier film d’horreur indépendant sans franchise derrière lui. Et puis quelque chose d’inhabituel s’est produit. Le deuxième week-end, le film a progressé, grimpant à près de 24 millions de dollars, soit une hausse de 39,4% par rapport à l’ouverture. Pendant le long week-end de Memorial Day, il a ajouté 30 millions supplémentaires aux États-Unis. Dans l’histoire du box-office moderne, pour un film en exploitation sur plus de 2 500 salles hors période de fête, ça ne s’est quasiment jamais vu.
NBC News le résumait avec une sobriété chirurgicale : « Obsession pulled off a rare box office feat, earning 30% more in its second weekend in theaters than in its opening. » En clair : le bouche-à-oreille a tout fait. Pas les 80 millions de budget marketing d’un film de super-héros. Pas les placements produits. Pas les avant-premières mondiales dans douze villes simultanément. Des gens qui sortaient de la séance et en parlaient à leurs potes. Le truc que le cinéma industriel a décidé de remplacer par des algorithmes de recommandation.
À l’heure où on tape ces lignes, Obsession dépasse les 224 millions de dollars de recettes mondiales selon Deadline, détrônant Downton Abbey (2019) comme film le plus rentable de l’histoire de Focus Features. Le ratio budget/recettes est quelque chose qu’on n’ose même plus calculer pour ne pas pleurer en pensant à certaines franchises à 250 millions.

Ce n’est pas Barbare (et c’est tant mieux)
La tentation de coller une étiquette sur Obsession a été forte dans la presse anglophone. Barbarian de Zach Cregger a été convoqué en référence à peu près partout. C’est paresseux. Barbarian est un film de monstres premier degré, haletant et quasi dépourvu d’humour, Georgina Campbell et Bill Skarsgård s’y retrouvaient dans un cauchemar souterrain sans la moindre respiration. Obsession est traversé d’un humour noir constant, des éclats de comédie qui surgissent au moment où on s’y attend le moins, et qui créent une tonalité singulière, presque raïmienne dans sa façon d’assumer l’excès et le grand-guignol maîtrisé. La vraie filiation, si on veut en chercher une, c’est Talk to Me des frères Philippou, cette capacité à faire surgir l’horreur surnaturelle d’une situation émotionnelle très concrète, très humaine, très contemporaine, avec une touche de Sam Raimi pour le plaisir de la mise en scène décomplexée.
Et puis il y a la dimension politique du film, qu’une partie de la critique américaine a pudiquement évitée. Obsession est un film sur ce que les anglophones appellent la culture du nice guy, l’homme qui se perçoit comme bienveillant, qui « mérite » l’amour de la femme qu’il désire, et dont la bienveillance se révèle être une forme de possession déguisée. Bear ne force rien. Il n’agresse personne. Il fait un vœu. Et c’est ça qui est troublant. Barker pose la question avec une clarté brutale : est-ce que vouloir quelqu’un « plus que tout au monde » sans son consentement, même magiquement, c’est déjà une violence ? La réponse du film est sans équivoque.

A24 a déjà appelé
Avant même que les chiffres définitifs du box-office soient comptabilisés, A24 avait signé Curry Barker pour réaliser un nouveau film dans la franchise Texas Chain Saw. La machine s’est emballée à une vitesse qui rappelle le parcours des frères Philippou après Talk to Me, ou celui de Jordan Peele après Get Out, dans un registre plus grand public. Barker a 26 ans, deux longs-métrages au compteur, et il vient de battre un record vieux de sept ans chez un distributeur qui diffusait déjà du cinéma indépendant quand il était au lycée.
La question que personne n’ose vraiment poser, et qu’on va poser quand même, c’est la suivante : est-ce que le succès d’Obsession va changer quelque chose dans la façon dont les studios financent le cinéma de genre ? L’histoire dit que non. L’histoire dit qu’après chaque miracle à petit budget, les studios tentent de reproduire la formule avec dix fois plus d’argent et dix fois moins d’âme, et obtiennent quelque chose d’uniformément médiocre. Mais peut-être que cette fois, peut-être, quelqu’un dans une salle de réunion de la Warner ou de la Paramount regardera ces 224 millions face à ces 750 000 dollars et se posera la question qui tue.
On n’y croit pas vraiment. Mais on aime bien se raconter des histoires. On travaille dans le cinéma, après tout.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




