Il faut d’abord poser les faits sur la table, parce que la situation est légèrement absurde. Nouveaux copains à Puffin Rock a été produit en 2023, première irlandaise en juillet de cette année-là, tournée à Derry chez Dog Ears et à Kilkenny chez Cartoon Saloon, les mêmes qui t’ont filé des frissons avec Le Peuple Loup et Le Chant de la mer. Le film a récolté 273 000 dollars dans le monde, distribué au Royaume-Uni, en Pologne, en Norvège. Et il arrive chez nous en juin 2026, en plein milieu d’un programme chargé. Gebeka Films, spécialiste du cinéma d’animation exigeant, a choisi sa fenêtre. On peut comprendre, ou presque.
La série originale Puffin Rock, créée par Lily Bernard, Tomm Moore et Paul Young, a été streamée plus de 170 millions de fois sur Tencent en Chine. Sur les plateformes mondiales, la petite Oona et son frère Baba sont devenus les compagnons de sieste des 2-5 ans du monde entier. Un long métrage était, dans ce contexte, la suite logique. Et franchement prévisible.
Oona la bien nommée (ou presque)
L’intrigue tient en une phrase, ce qui est à la fois son charme et sa limite : une tempête chasse des macareux de leur île natale, ils débarquent à Puffin Rock, Oona les accueille à bras ouverts, un œuf disparaît, tout le monde cherche l’œuf, une autre tempête arrive, la solidarité triomphe. Scénario de Sara Daddy, réalisation de Jeremy Purcell. C’est, en gros, un épisode de 79 minutes.
Et c’est exactement ce que c’est censé être, un épisode XXL pour les tout-petits qui adorent déjà la série. Les nouveaux personnages sont attachants : Isabelle la petite macareux adoptive, Phoenix son frère, et surtout Marvin la loutre, dont les scènes sous terre constituent le moment visuellement le plus impressionnant du film. La séquence souterraine, une mosaïque animale façon vitrail irlandais, rappelle que Cartoon Saloon est capable, même sur un projet mineur, de balancer des plans qui coupent le souffle. On appelle ça « tout donner même quand c’est pas nécessaire ».
Chris O’Dowd ne fait pas vraiment un film, il fait de la voix off
Chris O’Dowd assure la narration. C’est chaleureux, c’est irlandais, c’est exactement ce qu’il faut pour le cœur de cible. Amy Huberman et Eva Whittaker complètent le casting vocal. On n’est pas sur du casting spectaculaire, pas de star hollywoodienne recrutée pour gonfler les bandes-annonces, mais sur de vrais artistes vocaux qui connaissent leurs personnages. C’est une honnêteté rare dans le genre.
La bande originale mérite le détour. Entraînante, pop, avec un générique qui reste en tête, le genre de mélodie que tu fredonneras dans le métro trois jours après la séance sans comprendre pourquoi. L’équipe musicale a bossé, et ça s’entend. Pour les 3 ans, c’est redoutable. Pour les parents, disons que c’est fonctionnel (attention euphémisme).
Gebeka Films contre vents et tempêtes
La question du distributeur est presque plus intéressante que le film lui-même. Gebeka Films, qui avait sorti Le Peuple Loup de Cartoon Saloon en France, revient avec ce petit frère sage et inoffensif. Le pari est risqué : le film n’est clairement pas dimensionné pour cartonner, il est dimensionné pour trouver son public dans les ciné-clubs jeunesse, les cinémas Utopia, les salles art et essai qui programment pour les familles sans se plier au diktat des franchises. C’est un projet militant, dans le bon sens du terme.
Rappel de contexte qui rend le truc encore plus touchant : Nouveaux copains à Puffin Rock est le premier long métrage d’animation entièrement produit en Irlande du Nord. Dog Ears, studio basé à Derry, a co-produit avec Cartoon Saloon à Kilkenny et China Nebula Studio à Tianjin. Trois sites de production, un budget non communiqué, et une ambition clairement calibrée pour le circuit familial-intimiste plutôt que pour l’assaut des multiplexes.
La note 3/5 de la presse, ou l’art du compliment poli
La presse française lui accorde 3/5. C’est la note du film qu’on recommande sans conviction aux parents d’enfants en bas âge, le film qu’on ne déteste pas mais qu’on ne reverrait pas non plus. « L’esthétique est très jolie mais le récit est trop classique et peu prenant », résume un spectateur AlloCiné avec une franchise qu’on apprécie. De l’autre côté, les parents adorent, mention spéciale pour « la leçon sur la force du groupe et l’amitié » et les « compositions musicales pop et entraînantes ». Voilà le paradoxe du film familial sans aspérité : il fait exactement son travail, et c’est à la fois sa qualité et sa malédiction.
Le critique irlandais de Scannain a résumé le truc avec une honnêteté désarmante : « I actually found myself falling asleep in the cinema because it was so comforting ». Traduction libre : c’est tellement doux et apaisant qu’il a roupillé. On n’a pas de mal à le croire. C’est le cinéma d’animation comme couverture chauffante, et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin.
Cartoon Saloon n’est pas une vache à lait, mais elle a des petits
Cartoon Saloon a bâti sa réputation sur la trilogie folklorique irlandaise, Le Secret de Kells (2009), Le Chant de la mer (2014), Le Peuple Loup (2020), cinq nominations aux Oscars, une identité visuelle reconnaissable entre mille, un ancrage dans le patrimoine culturel irlandais. Nouveaux copains à Puffin Rock est autre chose : c’est le produit dérivé assumé d’une marque TV, le passage du studio dans le terrain des franchises familiales douces. Pas de honte là-dedans, Pixar fait bien des suites. Mais la différence de registre est notable, et ce serait malhonnête de prétendre que ce long métrage joue dans la même cour que Le Peuple Loup.
Ce qui est rassurant, c’est que même sur ce terrain balisé, le studio ne fait pas semblant. L’animation est propre, les choix graphiques sont cohérents avec l’esthétique de la série, et la séquence souterraine prouve qu’il y a encore des gens qui se lèvent le matin pour faire quelque chose de beau, même dans un film pour enfants de 3 ans. On ne leur en demande pas plus, et c’est déjà pas mal.
Verdict : Oona, on t’aime, mais t’as 3 ans
Si vous avez un enfant entre 3 et 6 ans qui connaît déjà la série et qui va au cinéma pour la première ou deuxième fois de sa vie, Nouveaux copains à Puffin Rock est probablement l’un des meilleurs choix de ce mois de juin, bien plus apaisé et bien moins épileptique que ce que les gros studios vont proposer. La durée (1h19) est calibrée pour les petites vessies. La narration de Chris O’Dowd est une berceuse. Les chansons restent en tête. Et la séquence souterraine vaut le déplacement pour les parents qui regardent encore l’écran.
Pour les cinéphiles sans enfants qui espèrent une nouvelle claque irlandaise façon Le Peuple Loup : passez votre chemin. Ce n’est pas ce soir que Cartoon Saloon vous brise le cœur en beauté. Mais ça viendra, le studio a trop de talent pour rester longtemps dans les eaux calmes de Puffin Rock. On patiente. En espérant que l’attente vaille mieux que trois ans de retard à la distribution française.
Nouveaux copains à Puffin Rock, En salles depuis le 3 juin 2026. 1h19. Réalisé par Jeremy Purcell. Scénario de Sara Daddy. Avec les voix de Chris O’Dowd, Amy Huberman, Eva Whittaker. Distribué par Gebeka Films. Dès 3 ans. Note presse : 3/5.
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