La porte d’Auteuil, côté pile et côté payant

On est le 18 mai 2026, le tournoi a commencé. Porte d’Auteuil, le soleil tape sur la terre battue, Carlos Alcaraz s’échauffe, et vous, vous avez deux accès possibles : la télé du salon, gratuitement, ou l’appli d’Amazon sur votre téléphone, à condition d’être abonné. Le deal est en place depuis l’édition 2021, et la FFT l’a reconduit en mars 2023 «de gré à gré», sans appel d’offres, pour les éditions 2024-2027. Traduction en langage humain : personne d’autre n’a eu le droit de soumissionner.
Pour cette édition 2026, le schéma est donc le même depuis cinq ans : France 2, France 3 et France 4 couvrent l’intégralité des matchs en journée, qualifications comprises, sur tous les courts dont le Simonne-Mathieu, que France TV avait arraché à Amazon lors de la dernière négociation . Prime Video, de son côté, verrouille les 11 sessions de soirée sur le Philippe-Chatrier du 24 mai au 3 juin, incluant deux quarts de finale . Les demi-finales et finales ? Co-diffusées par les deux acteurs. Une architecture d’apparence équilibrée, jusqu’au moment où on réalise que les matchs les plus regardés, les plus commentés, les plus symboliques se jouent systématiquement le soir.
Allez jouer dans la nuit (c’est 6,99€ par mois)

Amazon Prime Video propose ces sessions nocturnes sans surcoût pour ses abonnés, à 6,99 €/mois ou 69,90 €/an . Ce n’est pas non plus le prix d’un appartement à Paris, mais c’est quand même un abonnement supplémentaire que des millions de foyers ne déboursent pas, et qui crée de fait une fracture d’accès sur l’un des quatre Grands Chelems, organisé en France, porté par des décennies de financement public (le terrain appartient à la Ville de Paris, la FFT à l’État). Pour rappel, Roland-Garros a affiché 52 millions d’euros de bénéfice net en 2024 selon les comptes de la FFT. On ne va pas chialer pour eux.
La nouveauté 2026 ? Depuis 2025, france.tv est intégrée directement au sein de Prime Video . Ce qui signifie que les abonnés Amazon peuvent accéder aux matchs de journée sans quitter l’application. Une convergence très propre, pour Amazon. On appelle ça «l’enrichissement de l’expérience utilisateur», d’autres appelleront ça «la digestion progressive du service public par une plateforme privée américaine».
Discovery + Eurosport : l’Europe a tranché avant nous

Pendant ce temps, hors de France, Warner Bros. Discovery (WBD) et la FFT ont signé en juin 2025 une prolongation de leur accord de diffusion jusqu’en 2030 couvrant plus de 50 territoires européens via Eurosport et TNT Sports, ainsi que les plateformes Discovery+ et HBO Max . Sportspro rapportait en juin 2025 que «the deal covers all matches from the tournament and includes digital and social rights», autrement dit, WBD a blindé sa position continentale pour la fin de la décennie. Un voisin européen qui regarde Roland-Garros a donc une visibilité jusqu’en 2030. Un Français, lui, sait ce qu’il a jusqu’en 2027. Et après 2027 ? C’est là que ça devient drôle (enfin, façon de parler).
2027 : l’appel d’offres qui va tout changer

Le contrat actuel entre la FFT, France Télévisions et Amazon Prime expire après l’édition 2027. Et contrairement à 2023, le prochain cycle ne pourra pas forcément se négocier «de gré à gré» aussi facilement, la pression politique sur l’accès aux grands événements sportifs gratuits s’est nettement renforcée depuis les débats autour des Jeux olympiques de Paris en 2024 et de la Coupe du monde 2026 . Des voix s’élèvent au Parlement, et pas que celles des clubs de randonnée, pour que Roland-Garros reste intégralement accessible en clair. L’argument est simple : si le tournoi se joue en France, sur des infrastructures cofacilitées par l’État, les sessions de soirée n’ont pas à être derrière un péage.
Amazon, de son côté, n’est pas du genre à lâcher un droit exclusif sans négociation serrée. La plateforme a investi massivement dans le sport français, Premier League, Ligue des champions, Roland-Garros, et chaque contrat reconduit est un argument supplémentaire pour ses 10 millions d’abonnés Prime en France (estimation 2025). Perdre les night sessions de Roland-Garros serait un signal désastreux pour son positionnement sport en Europe. Le chèque sera donc très lourd. Et France Télévisions, groupe public sous pression budgétaire chronique, dont la fusion avec Radio France patine depuis deux ans, n’a pas les reins aussi solides qu’en 2023.
Le vrai sujet : qui décide de ce qu’on voit le soir ?
Derrière la mécanique contractuelle, il y a une question plus inconfortable : la FFT optimise ses revenus (ce qui est son droit), mais le tournoi bénéficie de décennies d’exposition publique gratuite qui en ont fait une institution nationale. Diffuser les finales sur les deux plateformes en co-exclusivité, c’est bien. Mettre 11 soirées, dont deux quarts de finale, en exclusivité sur Prime, c’est fragmenter l’audience d’un événement que la moitié des Français suivent sans abonnement. Le modèle n’est pas scandaleux, il est juste cohérent avec une logique de marché que la FFT applique avec beaucoup de naturel depuis 2021. «L’offre est très lisible pour les fans», disait en 2023 Gilles Moretton, président de la FFT. Lisible, oui. Égalitaire, c’est une autre conversation.
Pour l’édition 2026, qui se tient du 18 mai au 7 juin Porte d’Auteuil, rien ne change. Le soleil appartient à tout le monde, la nuit appartient à Jeff Bezos. L’appel d’offres 2028 et ses 200 millions d’euros estimés sont encore loin. Mais dans les couloirs de la rue Lauriston, siège de la FFT, on doit déjà négocier sévère, et cette fois, le «de gré à gré» sera peut-être plus compliqué à avaler.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



