Mungiu is back, encore, toujours
Pour rappel, on parle du même homme qui a décroché la Palme d’or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, un long-métrage sur l’avortement clandestin dans la Roumanie de Ceaușescu qui vous laissait sur le trottoir à vous demander si la vie avait encore un sens. Depuis, Mungiu a présenté chacun de ses films à Cannes, en compétition officielle, raflant à chaque passage un prix ou une reconnaissance critique : Prix de la mise en scène pour Au-delà des collines (2012), Prix du scénario pour Baccalauréat (2016), récompenses ex æquo pour R.M.N. en 2022. C’est la définition du monstre sacré qui n’a jamais raté son rendez-vous avec la Croisette.
Avec Fjord, son sixième long-métrage en compétition, coproduit entre la Roumanie, la France, la Norvège, la Suède et le Danemark, distribué en France par Le Pacte pour une sortie prévue le 19 août 2026, Mungiu poursuit son obsession de toujours : l’Europe qui se fissure, les communautés qui se regardent en chiens de faïence, la foi comme bombe à retardement. Le terrain change, la cartographie morale reste identique.
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Synopsis : l’arche de Noé débarque en Scandinavie
Les Gheorghiu, Mihai, ingénieur informatique roumain et évangéliste fervent, sa femme Lisbet et leurs cinq enfants, quittent Bucarest après la mort des parents de Mihai pour s’installer dans le village natal de Lisbet, quelque part au bout d’un fjord norvégien. Inspiré de plusieurs faits divers récents, le film suit ce que Le Monde qualifie d’« affaire kafkaïenne » : des ecchymoses découvertes sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants, alertent le corps enseignant, les services de protection de l’enfance s’emballent, et la machine judiciaire avec eux. Sauf que l’enquête dérive vite : moins les prétendues violences physiques, plus les valeurs étrangères de la famille, leur foi, leur éducation biblique, leur rapport au corps et à la discipline, qui posent problème à la communauté nordique progressiste.
Le pitch, c’est du Mungiu pur jus : une situation concrète, documentée, qui devient le prisme d’une fracture civilisationnelle. World of Reel résume l’enjeu avec une franchise qu’on apprécie : « This is a film about how extremism feeds extremism. Everybody believes they’re morally right. Everybody becomes trapped inside ideology, fear, and self-righteousness. » Bien vu. Sauf que pointer un problème n’est pas encore le résoudre, et encore moins le filmer.

Stan the Man, Reinsve dans le brouillard
Sebastian Stan, roumain d’origine, enfant de l’ère Ceaușescu, déjà primé à Los Angeles pour A Different Man, livre ici une performance qui cloue au siège. Jouer en roumain, en anglais et en norvégien un patriarche évangéliste dont la rigidité n’exclut pas la sincérité, en évitant le piège du monstre caricatural, c’est un numéro de haute voltige qu’il réussit. Movierama parle d’une performance « qu’on ne peut qualifier autrement qu’exceptionnelle ». On souscrit.
Renate Reinsve, c’est plus compliqué. L’actrice norvégienne, Prix d’interprétation féminine à Cannes 2021 pour Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, porte ici le personnage de Lisbet, mère de cinq enfants dans une famille évangéliste. Le problème, formulé sans détour par la presse critique : son aura, son élégance naturelle, son incarnation lumineuse entrent en collision frontale avec le quotidien austère qu’exige le rôle. On y croit un peu, beaucoup, pas du tout, selon les scènes. Ce n’est pas un manque de talent, c’est un manque de justesse dans le casting, et ça se voit.
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Mungiu Contro Mungiu
Voilà le vrai sujet. Fjord est un film de Cristian Mungiu qui joue contre lui-même. Tous les thèmes de l’auteur sont là, la migration roumaine, le lien entre deux adolescentes, la religion comme outil de contrôle, la bureaucratie qui broie, mais leur assemblage manque de cette étincelle de mise en scène tranchante qui transforme le constat sociologique en cinéma viscéral. La Croix note que Mungiu « porte son cinéma dans la plaie de nos préoccupations contemporaines ». Très bien. Mais une plaie bien décrite n’est pas encore une œuvre.
Le film choisit un réalisme social quasi intégral, refusant toute rupture de ton, tout jeu avec le spectateur. C’est un choix cohérent avec la tradition du cinéma roumain de la Nouvelle Vague (Puiu, Porumboiu, Jude), mais là où ses compatriotes trouvent dans la rigueur formelle une ironie acérée ou une poésie sèche, Mungiu s’enlise dans une séquentialité qui ressemble parfois à de la répétition. Movierama est direct : le film devient « une histoire impuissante sur la foi et les convictions, certes portée par une très belle production au cœur de paysages norvégiens pittoresques ». La carte postale est magnifique. Le tremblement de terre, lui, se fait attendre.
Il y a bien un détail de réalisme magique planqué dans le récit, un fil discret qui se noue entre Elia et sa voisine Noora, et qui resurgit à la toute fin avec une élégance poétique réelle. Mais cette flamme-là arrive trop tard, après trop longtemps de dogmes répétitifs côté évangéliste et côté institutionnel norvégien. The Guardian parle d’un Mungiu « at sea », perdu en mer, et d’un film qui « laisse trop de questions sans réponse ». On ne serait pas aussi sévères, mais on comprend.
La guerre froide des valeurs, version Fjord
Ce qui reste, et c’est loin d’être rien, c’est la pertinence du sujet. Mungiu s’empare d’une question qui déchire l’Europe du Nord depuis dix ans : jusqu’où l’État peut-il s’immiscer dans l’éducation des enfants au nom de valeurs progressistes universelles ? La Norvège a été secouée par plusieurs affaires réelles impliquant son agence de protection de l’enfance, le Barnevernet, et des familles immigrantes, roumaines, polonaises, africaines, dont les pratiques éducatives, jugées trop autoritaires ou trop religieuses, ont entraîné des retraits d’enfants. Fjord s’en inspire directement, et c’est là que le film touche juste : en refusant de trancher, il montre que l’intolérance n’a pas de camp.
El País résume bien la tension : le film est un « portrait ambigu du choc entre les préjugés progressistes et l’extrémisme religieux ». Et c’est précisément parce que Mungiu refuse le manichéisme que certains critiques lui reprochent une forme d’indécision. C’est, paradoxalement, sa plus grande qualité et son plus gros boulet narratif. On n’est pas là pour lui donner tort ou raison, on est là pour lui dire que la prochaine fois, l’ambiguïté morale a besoin d’un peu plus de feu sous la glace.
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Le Verdict : ovation de douze minutes, mais pour quoi au juste ?
Douze minutes d’ovation debout sur la Croisette. On ne remet pas en question le respect dû à l’homme, Mungiu est l’un des cinq ou six cinéastes européens qui comptent depuis vingt ans, et cette reconnaissance-là est méritée. Mais une ovation cannoise récompense autant une carrière qu’un film, et Fjord, aussi solide, ambitieux et bien interprété soit-il (Stan, immense ; Reinsve, mal employée), n’est pas 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Ce n’est pas Au-delà des collines. C’est un Mungiu de haute tenue qui n’explose jamais tout à fait, un drame social rigoureux coincé dans sa propre rigueur. 79 sur Metacritic, et on comprend pourquoi ça ne monte pas plus haut.
Distribuée par Le Pacte, la sortie française est calée au 19 août 2026, en plein été, dans les salles art et essai climatisées où les cinéphiles fuient la chaleur et les gros spectacles. C’est exactement le public qu’il mérite, et qui mérite ce film, même imparfait.
Fjord de Cristian Mungiu, Roumanie/France/Norvège/Danemark/Suède, 2026. Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc. Distribution France : Le Pacte. Durée : 2h26. Sortie en France : 19 août 2026. Présenté en Compétition officielle au Festival de Cannes 2026.
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