Le pire accident radiologique que vous n’avez jamais vu au cinéma
Pour rappel, l’accident de Goiânia reste, à ce jour, le pire accident radiologique jamais survenu en dehors d’une centrale nucléaire. La hiérarchie de la catastrophe est vertigineuse : une capsule d’un appareil de radiothérapie abandonnée dans un bâtiment désaffecté de l’Institut de radiothérapie de Goiás, récupérée par deux chiffonniers le 13 septembre 1987, revendue à un ferrailleur du coin, un certain Roberto dos Santos Alves, qui la démantèle à la maison, éparpillant la poudre de chlorure de césium aux quatre coins de la ville.
Ce qui tue, dans cette histoire, c’est précisément ce qui la rend si cinématographique : la poudre brille dans le noir. D’un bleu spectral, presque surnaturel. Des enfants jouent avec. Des voisins en reçoivent en cadeau. Une femme s’en frotte le corps comme si c’était du fard à paupières. L’ignorance transforme la mort en fête foraine. Résultat : 4 décès confirmés, 249 personnes contaminées dont 104 en contamination interne, 7 sites urbains souillés, et une région entière qui apprend ce qu’est la demi-vie d’un isotope radioactif de la pire façon possible.
C’est sur ce matériau brut, réel, documenté, mesuré par l’AIEA elle-même dans un rapport de 1988, que la série de Netflix s’attaque. Créée par Gustavo Lipsztein, réalisée par Fernando Coimbra et Iberê Carvalho, produite par Caio et Fabiano Gullane (les frères derrière quelques-unes des meilleures productions brésiliennes des vingt dernières années), elle n’avait pas le droit de foirer. Spoiler : elle ne foire pas. Pas complètement.
Johnny Massaro dans sa combinaison de survie, ou comment porter un scaphandre avec l’air de quelqu’un qui ne veut vraiment pas être là.Antônia, l’héroïne qu’on mérite
Le cœur battant de la série, c’est Antônia, incarnée par Ana Costa avec une intensité qui vous prend à la gorge dès le premier épisode. Inspirée directement de Maria Gabriela Ferreira, la femme réelle qui, première, a compris que son mari ferrailleur venait de ramener la mort à la maison,, Antônia porte sur ses épaules tout ce que la série a de plus juste : la classe populaire comme vigie, la femme ordinaire comme héroïne malgré elle, l’instinct maternel comme premier système d’alerte nucléaire du pays. C’est elle qui apporte les restes de la capsule au Centre de contrôle sanitaire de la ville, stoppant la propagation comme une digue posée à la main sur un torrent. Dans la vraie vie, Maria Gabriela Ferreira mourra quelques semaines plus tard des suites de la contamination. La série a le décence de ne pas transformer ça en arc rédempteur téléphonique.
Face à elle, Johnny Massaro incarne Márcio, physicien nucléaire qui débarque avec sa boîte à détecteurs et sa conscience à fleur de peau pour mener le travail de traçage des contaminations. Le personnage est composite, inspiré de plusieurs experts de la CNEN, la Commission nationale de l’énergie nucléaire brésilienne, mais Massaro lui donne une densité qui évite l’archétype du sauveur blanc en blouse blanche. Leandra Leal complète un casting qui tient la route, dans des seconds rôles qui auraient pu n’être que silhouettes mais auxquels le scénario de Lipsztein prend la peine de donner un peu de chair.
Tchernobyl au Brésil, l’analogie qu’on attendait et le piège qu’elle tend
Impossible de regarder Emergência Radioativa sans penser à Chernobyl (HBO, 2019). Pas parce que la série brésilienne est un clone, elle ne l’est pas, mais parce que Craig Mazin a tellement bien défini le genre « catastrophe radiologique + négligence institutionnelle + héros ordinaires » que tout ce qui vient après lui est évalué à l’aune de ce point de comparaison. Sauf que.
Sauf que l’accident de Goiânia n’est pas Tchernobyl. Il n’y a pas d’explosion, pas de graphite en feu, pas de centrale à évacuer. Il y a une poudre invisible qui se colle aux mains, aux vêtements, aux lèvres. Il y a une ville qui continue de vivre normalement pendant deux semaines pendant que la contamination s’étend. Fernando Coimbra l’a bien compris, et Variety rapporte qu’il a volontairement voulu filmer la menace comme quelque chose « d’imperceptible, diffus, qui pénètre la vie ordinaire sans klaxon ni sirène ». La tension de la série est une tension de la normalité contaminée, ce qui est, franchement, bien plus flippant qu’une explosion.
Là où Emergência Radioativa trébuche un peu, c’est dans son rythme. Cinq épisodes de cinquante-trois à soixante-cinq minutes, et une narration qui prend sa respiration pendant un long moment avant d’accélérer vraiment. Le site The Pop Break parle de « slow burn disaster drama », et c’est exact, dans les deux sens du terme : ça couve, ça monte, mais ça nécessite une vraie patience dans les deux premiers épisodes. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire. Mais si vous venez chercher la catastrophe dans le sens spectaculaire du terme, retournez sur The Day After Tomorrow et laissez les adultes regarder.
São Paulo se prend pour Goiânia (et les gens ne l’ont pas bien digéré)
Il y a un détail qui a mis en rage une partie du public brésilien et que la presse internationale a largement sous-estimé : Netflix a décidé de tourner la série à São Paulo, capitale économique du pays, à plus de 900 kilomètres de Goiânia. Les habitants de Goiânia, et surtout les survivants de la catastrophe, ont fait savoir sur les réseaux sociaux qu’ils auraient accueilli l’équipe avec plaisir, que la ville offrait des décors authentiques, et que cette décision ressemblait à une gifle symbolique supplémentaire dans une longue liste de gifles institutionnelles.
IMDb mentionne ce fait comme « trivia », ce qui est peut-être la façon la plus froide possible d’évoquer la douleur des témoins directs d’une catastrophe qu’on a décidé de reconstituer à 900 kilomètres de chez eux par commodité logistique. Dans la plus pure tradition hollywoodienne, ou plutôt pauliste, en l’occurrence,, la production a choisi l’efficacité sur l’authenticité. C’est exactement le genre de péché originel qu’on peut noter sans condamner toute la série, mais qu’on se garde bien d’oublier.
1990 avait déjà essayé, et raté
Il y a un précédent que personne ou presque ne cite dans les articles sur Emergência Radioativa : en 1990, trois ans seulement après les faits, le réalisateur brésilien Roberto Pires signait Césio 137, O Pesadelo de Goiânia, un long-métrage avec Nelson Xavier et Joana Fomm, construit à partir de témoignages directs des victimes. Le film était brut, urgent, parfois maladroit, mais il avait l’honnêteté de la proximité temporelle. Pires faisait du cinéma dans l’urgence du traumatisme encore frais.
Trente-six ans plus tard, Netflix arrive avec un budget de production autrement plus conséquent, des cinq épisodes tirés au cordeau et une grille d’écriture moderne qui maîtrise le découpage émotionnel mieux que n’importe quel film de 1990. La question que pose Emergência Radioativa sans se la poser explicitement : est-ce qu’on raconte mieux une catastrophe quand on la reconstitue avec du recul et de l’argent, ou quand on la filme avec les mains qui tremblent encore ? La réponse honnête : les deux approches se complètent, elles ne se remplacent pas. Et la version 2026 a l’intelligence de ne pas chercher à faire oublier son aînée de 1990.
Le film de Roberto Pires (1990), restauré et disponible, pour replacer la série Netflix dans sa généalogie.
Le vrai procès : pas la série, le système
Ce qui fait la force d’Emergência Radioativa, et que la critique anglophone, notamment latinamedia.co, a très bien identifié, c’est que la série ne cherche pas un coupable humain unique pour catharsis narrative. Elle fait de la pauvreté et de la négligence institutionnelle les vrais antagonistes. L’Institut de radiothérapie de Goiás n’a pas sécurisé ses équipements en partant. La mairie de Goiânia n’a pas assuré un démantèlement réglementaire. La CNEN n’a pas veillé. Chaque maillon a failli, et quand le dernier maillon cède, ce sont les plus vulnérables qui trinquent, les ferrailleurs, les gosses du quartier, les voisins qui croient avoir reçu un cadeau magique.
En 2026, alors que la question de la gestion des déchets nucléaires et des équipements médicaux radioactifs reste d’une brûlante actualité dans une douzaine de pays en voie de développement (l’AIEA répertorie régulièrement des « sources orphelines » à travers le monde), la série ne tombe pas dans le piège de la « leçon universelle » empaquetée proprement. Elle laisse la blessure ouverte. Une des victimes réelles de l’époque, Odesson Alves Ferreira, l’a formulé mieux que n’importe quel scénariste dans une interview au journal argentin La Nación : « Nous n’avons rien appris. Et rien n’empêche que des accidents comme celui-ci se reproduisent. » Si la série parvient à ce que cette phrase résonne chez des gens qui ne la connaissaient pas avant, elle aura fait son boulot.
Verdict : le césium-137 méritait cette série
Cinq épisodes. 5h30 environ au total. Un rythme qui demande du temps avant de s’emballer. Un casting brésilien irréprochable. Une reconstitution historique qui préfère la rigueur au spectacle, ce qui est, après tout, la seule façon honnête de traiter une catastrophe dans laquelle quatre personnes sont mortes et des centaines d’autres ont eu la vie brisée par une poudre lumineuse qu’elles prenaient pour de la magie.
Emergência Radioativa ne réinvente pas la mini-série catastrophe. Elle la digère, la contextualise, et lui donne un accent brésilien qui sonne juste. Ce n’est pas Chernobyl. Ce n’est pas Dans leur regard. C’est autre chose : un récit de classe ouvrière face à la négligence d’État, filmé avec retenue dans un pays où la retenue cinématographique est souvent la première victime du budget Netflix. Odesson Alves Ferreira pourrait regarder cette série sans que ça lui fasse honte. C’est déjà pas mal.
Et quelque part, dans les ruines de l’Institut de radiothérapie de Goiás, il reste peut-être d’autres capsules qu’on n’a pas encore trouvées. (Attention euphémisme.)
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.

![[Critique] Chien 51 méritait mieux que ça avec Gilles Lellouche CHIEN 51](https://www.nrmagazine.com/wp-content/uploads/2026/05/CHIEN-51-450x253.webp)
![[Critique] The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate débarque sur Netflix handmaid](https://www.nrmagazine.com/wp-content/uploads/2026/05/handmaid-450x253.webp)
