Lyon : là où tout a commencé (et on ne plaisante pas)
Si vous ne deviez faire qu’une seule étape dans ce tour de France cinéphile, ce serait Lyon. Pas par chauvinisme rhodanien, mais parce que c’est ici, le 19 mars 1895, que Louis Lumière a filmé La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, le premier film de l’histoire du cinéma, tourné rue du Premier-Film (le nom n’a pas été choisi par hasard). Le film lui-même est consultable sur NRmagazine, pour les puristes qui veulent voir ce que 50 secondes de génie fondateur ressemblent à l’écran.
L’Institut Lumière, installé dans la Villa Lumière de Monplaisir, est aujourd’hui un musée unique : le tout premier Cinématographe y est exposé, aux côtés d’un Kinétoscope Edison et d’une collection d’objets d’époque qui retracent l’invention du langage des images animées. Une centaine de plaques dans le quartier immortalisent les passages de Godard, Alain Resnais ou Wim Wenders, autant de pèlerinages pour qui se respecte. En octobre, le Festival Lumière transforme la ville en capitale mondiale du cinéma classique pendant une semaine entière. Et si la Villa et ses salles ne suffisaient pas, le Musée Cinéma & Miniature, installé dans un bâtiment Renaissance classé au patrimoine mondial, expose plus de 10 000 pièces originales : costumes, accessoires, décors de Star Wars, Matrix, Indiana Jones. Lyon, putain de berceau.

La Ciotat : l’arrivée du train et vous ne l’avez pas vue venir
Moins connue que Lyon dans le circuit cinéphile, La Ciotat est pourtant une étape que tout amateur sérieux doit cocher. C’est là, à l’été 1895, que Louis Lumière passe ses vacances familiales au Palais Lumière et en profite, comme on le ferait, pour tourner une trentaine de films. Parmi eux, L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, peut-être le plan le plus cité de toute l’histoire du médium. La légende veut que les spectateurs aient fui la salle en croyant à une vraie locomotive. La vérité est plus subtile, mais l’image a traversé les siècles.
L’Eden-Théâtre de La Ciotat, inauguré comme théâtre puis devenu salle de cinéma, est reconnu comme le plus ancien cinéma du monde encore en activité. Le 21 mars 1899, 250 habitants de la ville y assistent à la première séance payante, programme Lumière en dix-neuf films. La salle a rouvert après restauration et programme aujourd’hui encore : aller y voir un film, c’est s’asseoir dans la mémoire même du 7e art. Difficile de faire plus dingo comme expérience.
Cannes : les marches ou la mort
Aller à Cannes hors festival en se disant « c’est quand même la ville du cinéma » tient un peu du pèlerinage à Lourdes en dehors du 15 août : il faut de la foi. Mais la ville mérite le détour pour qui sait regarder. Le Palais des Festivals, avec son Chemin des Étoiles et ses empreintes de mains de stars dans le ciment, est visitable toute l’année. On peut monter les marches rouges librement, et l’exposition permanente à l’intérieur retrace l’histoire du festival, de sa création en 1946 à aujourd’hui. Rappelons que le Festival de Cannes 2026 se tient du 12 au 23 mai, avec Na Hong-jin en compétition officielle pour ce qui s’annonce comme l’un des films les plus attendus de l’année.
La Croisette elle-même est un décor vivant : les hôtels Carlton, Majestic et Martinez ont vu défiler toutes les gloires et toutes les disgrâces du cinéma mondial depuis des décennies. Une promenade vaut un cours d’histoire du glamour hollywoodien, avec en prime une vue sur la Méditerranée qui compense les prix des cafés. C’est cher, c’est snob, c’est indispensable.
Paris : 7 000 jours de tournage par an, c’est pas fait pour les chiens
Paris est la ville qui accueille le plus de tournages de toute la France, près de 7 000 jours de tournage en 2021 selon Film Paris Region. Ce n’est pas un hasard : les perspectives haussmanniennes, la Seine, les toits en zinc, les cafés de zinc, tout est en zinc en fait, tout ça constitue un décor inépuisable que les réalisateurs du monde entier viennent se farcir. Pour le cinéphile-touriste, l’approche la plus intéressante est de choisir un quartier et de le traverser avec une filmographie en tête.
Le Champo, Espace Jacques Tati, rue des Écoles, est une institution que Claude Chabrol, Isabelle Huppert et Cédric Klapisch ont défendue par pétition en 1999 quand elle menaçait de fermer. Une salle Art déco lovée dans le 5e arrondissement, à deux pas de la Sorbonne, programmant du cinéma d’auteur depuis des décennies, voilà ce qu’on appelle un temple. L’Arc de Triomphe, le Palais-Royal : autant de monuments nationaux qui ont servi de décors à des dizaines de productions. Et pour les cinéphiles des origines : au Grand Café du boulevard des Capucines, le 28 décembre 1895, a eu lieu la toute première séance publique et payante de cinématographe. La salle n’existe plus, mais la plaque est là. Et ça, ça vaut le détour à pied.
Carcassonne : Jacquouille avait bon goût
Le château Comtal de Carcassonne est classé au patrimoine mondial de l’Humanité par l’UNESCO. C’est déjà bien. Mais pour la bonne partie du public français, ce sera d’abord et avant tout le décor des Visiteurs, le château où habite la promise de Godefroy de Montmirail, incarnée par une Valérie Lemercier magistralement hystérique. Produit en 1993 par Gaumont, le film a réalisé plus de 13 millions d’entrées en France, record à l’époque. Carcassonne a aussi servi pour Peau d’Âne (1970), Jeanne d’Arc de Luc Besson (1999), et bon nombre de productions historiques qui avaient besoin de remparts convaincants.
La ville médiévale elle-même, la Cité, est un décor total, un plateau à ciel ouvert qui donne l’impression de traverser une production de prestige à chaque coin de rue. Sauf que là, les pavés sont vrais et les touristes aussi. Soyez indulgents.
Deauville : l’Amérique, mais en Normandie (et avec de la pluie)

Chaque septembre depuis 1975, Deauville se mue en antenne du cinéma américain sur le sol français. Le Festival du Cinéma Américain de Deauville est l’un des plus anciens festivals thématiques de France, un rendez-vous où les stars hollywoodiennes descendent sur les planches pour présenter leurs films en avant-première européenne. L’atmosphère est unique : la belle architecture normande, les villas Belle Époque, les parasols rayés sur la plage, et tout à coup Sean Penn ou Meryl Streep qui signe des autographes sur le front de mer. La dissonance est totale et parfaitement délicieuse.
Hors festival, les planches et le Casino évoquent les tournages de Claude Lelouch, Un homme et une femme (1966), Palme d’Or à Cannes, a immortalisé la station. Le genre d’endroit qui justifie qu’on loue une voiture et qu’on y passe un week-end de novembre sous la flotte.
Annecy : l’animation a aussi ses cathédrales
On parle peu d’Annecy dans les listes de destinations cinéphiles, parce qu’on a tendance à oublier que le cinéma d’animation est du cinéma. Erreur grossière. Chaque juin, la ville alpine accueille le Festival International du Film d’Animation d’Annecy, le plus grand événement mondial dédié au genre, Miyazaki y a été primé, Pixar y présente ses projets, les studios du monde entier y tendent l’oreille. La ville elle-même, avec son lac, ses canaux et ses vieilles rues, a quelque chose d’un décor de film d’animation à taille réelle.
C’est l’endroit idéal pour rappeler que la France ne fait pas que du cinéma d’auteur mélancolique avec des personnages qui parlent beaucoup en fumant. Le monde entier prend l’animation au sérieux depuis longtemps. Nous aussi, normalement.
Gérardmer : là où les monstres font peur pour de bon
Moins glamour que Cannes, plus honnête que beaucoup d’autres : le Festival du Film Fantastique de Gérardmer, dans les Vosges, est l’un des festivals les plus anciens de France dédiés aux genres de l’imaginaire, horreur, science-fiction, fantastique. Chaque janvier depuis 1994, la station de montagne se transforme en antre pour amateurs de frissons cinéphiles. Le cadre, lac, forêt vosgienne, brouillard naturel en option, est à lui seul un hommage involontaire aux films au programme.
C’est là que des films comme Raw de Julia Ducournau, avant sa Palme d’Or à Cannes pour Titane, ont commencé à construire leur réputation. L’endroit où le cinéma de genre, souvent méprisé par les sphères officielles, trouve enfin son tapis rouge dans la neige.

Clermont-Ferrand : le court, le vrai, l’essentiel
Le Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand est, en volume, le deuxième festival de cinéma au monde après Cannes. Deuxième festival. Au monde. On dit ça, on dit rien. Chaque février, la capitale auvergnate accueille des milliers de professionnels et de cinéphiles pour deux semaines consacrées au format court, ce format que beaucoup de grands cinéastes ont pratiqué avant de passer au long. C’est ici que se repèrent les talents de demain, que les agents signent les réalisateurs du prochain Festival de Cannes, que les distributeurs flairent les programmes de demain.
Pour le cinéphile exigeant qui cherche à voir du cinéma avant tout le monde, Clermont en février est une évidence. Moins cher que Cannes, plus radical, et les volcans en arrière-plan ne se plaignent pas.
Voilà pour ce tour de France à l’œil de caméra. On aurait pu ajouter Marseille et ses tournages en pagaille, Strasbourg avec son Odyssée classée monument historique , Dijon et son Eldorado Art déco . La liste n’a pas de fond, ce qui, finalement, est exactement ce qu’on demande à un pays qui a inventé la chose. La prochaine fois qu’on vous propose un city break, répondez : « Oui, mais il y a un festival de cinéma quand ? »
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



