Thierry Bros (Sciences Po Paris) et Jean-Pierre Mas (médiateur du tourisme) refont effectivement le monde, et le monde en question est assez flippant.
Shell We Panic ? Le kéro à 1 700 $ et ça n’arrête pas

Tout part du détroit d’Ormuz, ce corridor maritime qui avale chaque jour environ 21 % du pétrole mondial. Depuis le déclenchement du conflit iranien le 28 février 2026, le passage est fermé au trafic pétrolier commercial. Résultat mécanique et brutal : les importations européennes de kérosène ont reculé à 1,064 million de tonnes en mars contre 1,111 million en février. La tonne de kérosène a bondi de 1 528 $ à 1 700 $ en Europe du Nord-Ouest en une seule semaine, soit +11 %. Pour contextualiser : avant la guerre, on tournait autour de 700-800 $ la tonne. Le baril de carburant aérien a même franchi les 218 dollars, soit plus du double de son prix d’avant-guerre.
Wael Sawan, le CEO de Shell, a posé une formule qui a fait froid dans le dos des directeurs d’exploitation de chaque compagnie du continent : « L’Asie du Sud a été la première touchée, puis l’Asie du Sud-Est, l’Asie du Nord-Est, et en avril, ce sera le tour de l’Europe. » Dit autrement : on est les prochains sur la liste. L’Agence internationale de l’énergie a réagi en coordonnant la libération de 400 millions de barils de réserves stratégiques, la plus importante de son histoire, dont 172 millions par les États-Unis. Les stocks européens couvrent encore environ 90 jours de consommation, mais les experts ne parient plus sur rien au-delà de mai.
Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, a adressé le 16 avril un message limpide à l’AFP : l’Europe a « peut-être encore six semaines de kérosène » sans réouverture du détroit d’Ormuz. L’IATA, de son côté, a confirmé une hausse de 20 à 40 % des billets d’avion cet été, toutes compagnies confondues. On vous avait dit que ça allait bien se passer.
Détroit d’Ormuz, Détroit de Chez Vous, La géopolitique qui fout tout en l’air

La guerre au Moyen-Orient n’est pas un sujet nouveau, mais ses conséquences sur la logistique mondiale s’accumulent depuis le 28 février avec une constance qui donne le vertige. Le détroit d’Ormuz, long de 54 km et large par endroits de moins de 3 km, c’est littéralement le goulot d’étranglement de l’économie mondiale. Aucun pipeline de substitution n’a la capacité de le remplacer à court terme. L’Iran a annoncé fin avril une « réouverture partielle » dans le cadre d’un cessez-le-feu, insuffisant pour résoudre le déficit mondial qui atteint selon les projections présentées aux ministres européens 11 millions de barils par jour.
Le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen, a demandé le 31 mars à tous les États membres de réduire leur consommation de pétrole dans les transports, de reporter les maintenances de raffineries et de coordonner leurs stocks. La Slovénie est devenue le premier pays européen à instaurer un rationnement du carburant. L’Espagne a voté un plan d’aide de 5 milliards d’euros. L’Italie rationne le kérosène dans plusieurs aéroports, Milan, Bologne, Venise, avec des plafonds imposés à chaque vol en partance. Et ça, c’est maintenant, pas en juillet.
Qui Vole, Qui S’Écrase ? Le palmarès des compagnies

La grande variable dans cette crise, c’est le hedging, la couverture financière sur le prix du carburant que les compagnies achètent à l’avance. Autrement dit : celles qui ont parié tôt sur des prix fixes s’en sortent. Les autres se prennent la réalité du marché dans la tronche à chaque décollage.
Les condamnées (ou presque) : SAS, hedging nul sur le premier semestre ET le second semestre, 1 000 vols annulés rien qu’en avril. Volotea : liaisons Corse-continent et régionales supprimées en avril-mai. Air New Zealand : 1 100 vols en moins entre le 16 mars et le 3 mai, 44 000 passagers dans la nature. United Airlines : programme Q2-Q3 réduit de 5 %, routes vers Tel Aviv et Dubaï suspendues, 400 millions de dollars de surcoût carburant. Korean Air, passée en « emergency management mode » au 1er avril, se ravitaille désormais à 450 cents le gallon, contre 220 cents budgétés. Le double, exactement.
Les planqués de luxe : Ryanair, avec un hedging à 80 % au S1 à environ 67 $/baril, est structurellement la mieux protégée, aucune annulation annoncée. easyJet tient à 84 % au S1 (le CEO se dit « confiant pour trois semaines »… pas au-delà, attention). Air France affiche 87 % de couverture au S1 et 62 % au S2, mais a déjà suspendu Cuba jusqu’au 15 juin et identifie jusqu’à 45 % de ses routes asiatiques comme potentiellement menacées. La hausse tarifaire annoncée : environ 50 € aller-retour en économique, jusqu’à 200 € en business. On appelle ça une guerre, on va l’appeler comme ça.
Et pour ceux qui ont déjà réservé : bonne nouvelle partielle. Les compagnies ne peuvent pas surtaxer un billet déjà acheté. Le prix contractuel est figé. Seule exception notable : les forfaits vol + hôtel, où une surcharge reste légale si elle reste sous 8 % du prix total. Et surtout, conseil de survie, ne jamais annuler soi-même son vol. Si vous le faites, vous ne récupérez que les taxes d’aéroport. Attendez l’annulation par la compagnie pour conserver l’intégralité de vos droits EU 261. L’indemnisation forfaitaire (250 à 600 €) ne sera pas due, conflit armé = circonstance extraordinaire, mais le remboursement ou le réacheminement restent obligatoires.
Plan B comme… Bateau ? Les alternatives pour ne pas rester à quai

La crise kérosène a au moins un mérite involontaire : elle oblige à redécouvrir qu’il existe d’autres façons de voyager. Le train à grande vitesse, TGV, Eurostar, Thalys, Trenitalia, couvre une bonne partie de l’Europe occidentale sans dépendre d’un seul milligramme de pétrole du Golfe. L’Interrail Global Pass démarre à 212 € pour les moins de 28 ans (4 jours sur 1 mois) et à 283 € en tarif standard. Pour les adeptes du rail nocturne, le tout nouveau European Sleeper Paris-Berlin, lancé le 26 mars, 25 000 billets vendus en quelques jours, part les mardi, jeudi et dimanche, couchette dès 40 €. Dès le 13 juillet, la ligne s’étendra jusqu’à Hambourg. Le rail français, en pleine renaissance, n’a pas attendu cette crise pour prouver sa pertinence.
Pour la Corse, Corsica Ferries assure 14 rotations par semaine en haute saison entre Toulon/Nice et l’île. Un trajet Paris-Corse sans avion (train de nuit + ferry) revient à 95-150 €. Pas si dramatique. Pour les Baléares, le combo TGV jusqu’à Barcelone suivi du ferry reste l’option la plus fiable du moment. Et si Budapest et le Danube n’étaient pas dans vos plans, c’est peut-être le moment d’y réfléchir, accessible en train de nuit depuis Paris, autour de 80 € en couchette, avec un rapport qualité-surprise qui fait honte à n’importe quel vol charter. On appelle ça retrouver le sens du voyage. D’autres appellent ça une contrainte. La nuance est dans le regard.
Ormuz Nous Dit Oui ? Ce qu’on espère, ce qu’on craint
Deux scénarios coexistent dans tous les rapports d’analystes circulant depuis avril. Le scénario optimiste : une réouverture partielle du détroit d’Ormuz entraîne une détente progressive à partir de juillet, retour à la normale en fin d’année. United Airlines joue cette carte et maintient ses commandes Boeing sans licenciements, tout en modélisant le pétrole à 175 $/baril au pire. Le scénario pessimiste : un conflit prolongé maintient le kérosène durablement au-dessus de 1 500 $/tonne tout l’été, avec des annulations massives sur le long-courrier et le baril au-dessus de 100 $ jusqu’à fin 2027, selon les projections du CEO d’United. Dans les deux cas, la libération des 400 millions de barils par l’AIE stabilise à court terme mais ne résout rien structurellement.
Euronews résume le paradoxe avec une formule qui tient en une ligne : « En supposant un conflit de deux mois, le redressement devrait commencer au second semestre 2026, mais la prudence des voyageurs pourrait durer bien plus longtemps. » Le NYT, lui, titre sans détour : « Jet Fuel Shortages Could Make Travel a ‘Total Mess’ This Summer ». On traduit librement : c’est le bazar, préparez-vous.
Le cessez-le-feu annoncé par l’Iran avec une réouverture partielle d’Ormuz pourrait changer la donne d’ici mai ou juin, ou pas. La question reste sans réponse ferme, mais tout le secteur aérien retient son souffle. Pendant ce temps, SAS continue d’annuler, Volotea supprime des lignes Corse, et quelque part dans un bureau parisien, un directeur commercial de compagnie aérienne regarde ses hedging ratés avec la même tête que vous quand votre vol vers Ibiza disparaît du tableau des départs.
Vos bagages sont enregistrés. Votre vol, lui, l’est un peu moins.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



