Pour rappel : diffusée à partir du 6 juillet 2023 sur MBS/TBS au Japon, produite par le studio MAPPA sous la direction de Shota Goshozono, scénarisée par Hiroshi Seko (le même qui a officié sur Chainsaw Man), cette saison 2 couvre deux arcs du manga de Gege Akutami. Premier tiers : Trésor caché / Mort prématurée, flashback sur la jeunesse de Gojo et Geto, le genre de préambule qu’on jugerait dispensable jusqu’à ce qu’il vous retourne. Les deux tiers restants : l’arc du Drame de Shibuya, autrement dit la grande catastrophe que tout le fandom attendait comme une exécution publique.
Gojo and Geto : le buddy movie qu’on méritait
On aurait pu commencer directement par Shibuya. Akutami, lui, a choisi de nous montrer d’abord d’où venait tout ça. L’arc Trésor caché / Mort prématurée raconte la mission fondatrice du duo Gojo-Geto, leur amitié, leur divergence idéologique, la fracture. C’est du shônen qui se souvient avoir lu de la tragédie grecque. Deux gamins de génie chargés de protéger une étoile des étoiles, Riko Amanai, contre tout un clan qui veut l’assassiner. On connaît la chute. On souffre quand même.
Ce qui frappe dans ces cinq épisodes, c’est leur économie narrative. Pas de rembourrage, pas de combat de remplissage. Chaque scène construit quelque chose : un regard, une conviction, un gouffre qui s’ouvre entre deux anciens meilleurs amis. L’animation, encore fluide à ce stade de la production, rend les cascades physiques de Gojo proprement hypnotiques. Et la scène de rupture entre les deux personnages, sobre, presque muette, tient davantage du cinéma d’auteur que du programme du vendredi soir.
Ce premier arc était nécessaire précisément parce que Shibuya, c’est passer de zéro à cent en une seconde. Sans avoir vu ce que Gojo et Geto étaient, ce que Shibuya leur fait ne pèse pas le même poids.

Shibuya ou la grande apocalypse des vessies
Et puis vient Shibuya. Halloween. Le quartier le plus dense de Tokyo se retrouve sous un voile, une barrière de maléfices qui emprisonne des milliers de civils et interdit l’entrée aux exorcistes, tous sauf Gojo. C’est le piège absolu, conçu précisément pour neutraliser l’homme qui ne peut pas perdre. Les antagonistes, le faux Geto et sa coalition de fléaux, ont planifié ça pendant des années. Et ça se ressent : chaque combat s’emboîte dans une logique implacable, chaque mort résonne comme une conséquence directe de choix faits bien en amont.
Les premiers épisodes de l’arc sont un putain de spectacle. Le combat de Gojo seul contre l’impossible, Hanami, Jogo, Choso, Mahito en simultané, est une démonstration de force visuelle qui n’a pas grand-chose à envier aux meilleures séquences de Demon Slayer. MAPPA, quand il a les moyens et le temps, produit une animation de combat qui n’appartient pas vraiment au même sport que ses concurrents. Le sens du mouvement, la lisibilité malgré la densité, la façon dont les pouvoirs de Gojo déforment l’espace : c’est le genre de truc qui fait regretter de ne pas avoir de 4K sur grand écran.
Sauf que l’arc dure dix-sept épisodes. Dix-sept. Et à partir du sixième combat consécutif, quelque chose commence à s’éroder. Pas le talent, pas l’ambition, mais la patience du spectateur. IGN note dans sa critique que « l’arc Shibuya finit par mal comprendre ce qui rendait la série grande : pas l’action seule, mais la somme de ses parties ». C’est honnête. Les morts s’accumulent sans qu’on ait vraiment eu le temps de pleurer les précédentes. On se prend les retournements dans la tronche à un rythme quasi industriel, et à force, le choc émotionnel s’émousse.
La structure elle-même pose problème. Des dizaines de personnages, autant d’équipes, autant de fils narratifs. Le manga d’Akutami a toujours ce défaut : pulvériser son point de vue en cinq angles simultanés, sacrifier la profondeur à la largeur. L’adaptation de Seko tente de rapiécer ça, avec un succès partiel. Certains moments de cette saison sont pourtant inoubliables. Le diagnostic d’épuisement narratif, lui, est juste.
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Mahito ou le méchant qui rend service à personne
Dans ce chaos, Mahito s’impose comme l’antagoniste de la décennie. Là où la plupart des méchants de shônen poursuivent des objectifs abstractement maléfiques, Mahito est une thèse philosophique en mouvement. Il croit sincèrement que les humains sont leurs propres ennemis, que la douleur est la seule vérité, et il le démontre avec une efficacité qui rend ses scènes oppressantes à regarder. Son arc contre Yuji est le vrai fil rouge de la saison : une destruction systématique de l’innocence d’un gamin qui croyait que sauver des gens était une réponse suffisante.
L’animation de ses combats, particulièrement son duel terminal avec Yuji, est là où MAPPA a concentré le gros de ses ressources en fin de saison. La déformation de chair, la violence graphique jamais gratuite, le tout servi par une mise en scène qui assume d’être inconfortable. Parmi les meilleures productions animées actuelles, peu poussent aussi loin la représentation du traumatisme psychologique comme enjeu dramatique central.
MAPPA en feu, et pas au sens animé du terme
On ne peut pas parler de cette saison sans parler de la catastrophe industrielle qui s’est déroulée en coulisses. Le PDG de MAPPA n’avait accordé que six mois aux équipes pour produire l’arc Shibuya. Six mois. Pour dix-sept épisodes d’une série qui compte parmi les plus regardées au monde. Des animateurs ont commencé à témoigner publiquement de leurs conditions de travail : surmenage, délais impossibles, épisodes finalisés quelques heures avant leur diffusion. La polémique autour des épisodes 14, 17 et suivants a explosé sur les réseaux.
Résultat visible à l’écran : une qualité inégale. Des épisodes proches de la perfection, d’autres franchement en dessous du niveau attendu pour une production de cette envergure. Dexerto France avait documenté la crise en novembre 2023 : « C’est fini pour la saison 2 de Jujutsu Kaisen à partir de l’épisode 18. Le comité de production a refusé une pause, et de nombreux animateurs expriment leur déception quant à leurs conditions de travail chez MAPPA. » La poule aux oeufs d’or a failli tuer ses éleveurs.
Ce contexte oblige à regarder la saison différemment. Certaines séquences visuellement bancales ne sont pas le résultat d’un manque de talent, les noms au générique sont ceux des meilleurs animateurs de la planète, mais d’un management prédateur qui traite la créativité comme une ressource extractible. Le problème ne vient pas des artistes. Il vient d’en haut.
Yuji n’est plus le même, et c’est bien le problème qu’on adore
Au fond, ce que réussit cette saison mieux que n’importe quoi d’autre dans le shônen contemporain, c’est la destruction méthodique de son héros. Yuji Itadori commence la saison comme un gamin qui court vite et cogne fort. Il la termine brisé, condamné, portant le poids de morts qu’il n’a pas pu empêcher et de certaines qu’il a involontairement provoquées. L’arc Shibuya le transforme en quelqu’un d’autre. Pas un héros assombri au sens générique du terme : quelqu’un dont on se demande sincèrement si la suite du récit peut encore le réparer.
Cette évolution du personnage central donne à la saison sa vraie colonne vertébrale, là où la structure narrative se disperse. Même quand l’intrigue multiplie les points de vue à en perdre le fil, Yuji reste l’ancre émotionnelle. Son chemin vers la fin de saison est le meilleur argument pour reprendre l’épisode suivant malgré la fatigue accumulée.
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Le verdict, sans langue de bois
Cette deuxième saison est ce que le shônen donne de mieux quand il arrête d’avoir peur de ses propres ambitions, et ce qu’il produit de plus frustrant quand le système qui le fabrique est à bout de souffle. L’arc Trésor caché est presque parfait dans sa sobriété. L’arc Shibuya est brillant, excessif, épuisant dans le bon sens pendant six épisodes et dans le mauvais pendant les suivants. La note d’IGN, 6/10, sous-estime les sommets. Elle ne ment pas sur les creux.
Jujutsu Kaisen reste la franchise animée la plus ambitieuse de sa génération : celle qui ose traiter son public comme des adultes capables d’encaisser la défaite, le deuil, l’échec sans rédemption immédiate. Que le studio qui la produit continue de traiter ses artistes comme du carburant jetable est la vraie tache dans le tableau.
La saison 3, baptisée Traque meurtrière, est là pour confirmer ou infirmer. On a un peu peur.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
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