
Il y a des films qui se consument au box-office comme une traînée de poudre, puis reviennent par une autre porte, plus silencieuse, plus intime : celle du salon, du visionnage sans cérémonie, du bouche-à-oreille numérique. En 2025, Disney a connu ce scénario avec une ironie presque cruelle : un blockbuster conçu pour les écrans géants, les chiffres vertigineux et la “conversation mondiale” s’est d’abord effondré en salles… avant de grimper au sommet des classements sur plateforme. Cette seconde vie ne change pas tout, mais elle dit beaucoup de notre époque.
La trajectoire de “Tron: Ares” résume le paradoxe moderne du cinéma industriel. Avec un budget de production dépassant les 200 millions de dollars, l’équation économique était limpide : pour exister, le film devait être un événement en salles, pas une curiosité rattrapée entre deux épisodes de série. Or les entrées n’ont pas suivi, et le total mondial — environ 142 millions — a acté un échec lourd, au point de le placer parmi les revers les plus marquants de Disney en 2025, dans une saison où d’autres titres très exposés ont, eux aussi, peiné à justifier leur statut de machines à succès.
Et puis, retournement discret : quelques jours après son arrivée sur Disney+ (début janvier), le film s’est hissé numéro 1 des contenus les plus vus sur la plateforme, devançant même des mastodontes que l’on croyait indéboulonnables du visionnage “confort” à la maison. Ce genre de performance n’efface pas une addition comptable, mais change la nature du récit : d’un fiasco total, on passe à une œuvre qui finit par rencontrer un public — tard, autrement, et peut-être plus sincèrement.
La saga “Tron” porte en elle une promesse visuelle : le choc du graphisme, l’ivresse du néon, la sensualité froide des surfaces numériques. Historiquement, elle se rêve comme une vitrine de l’image, un laboratoire pop où la technologie devient style. Le problème, c’est que le grand spectacle ne suffit plus à faire événement, surtout quand la concurrence a banalisé l’émerveillement numérique.
Dans “Tron: Ares”, le point de départ est pourtant riche : un Programme extrêmement sophistiqué, Ares (incarné par Jared Leto), traverse la frontière du monde digital vers le monde réel pour une mission périlleuse, marquant une première rencontre de l’humanité avec des entités d’IA. Sur le papier, l’idée a de quoi résonner avec nos inquiétudes contemporaines : la question n’est plus “la machine pense-t-elle ?” mais “comment s’insinue-t-elle dans notre quotidien, nos institutions, nos affects ?”.
Mais le cinéma se joue rarement “sur le papier”. Ce qui fait la différence, c’est la manière dont la mise en scène transforme une idée en expérience. Et c’est là que le film a divisé : certains y verront un récit qui avance à coups de blocs narratifs, comme si l’intrigue devait surtout relier des stations de spectacle, quand d’autres apprécieront justement ce côté direct, presque programmatique, qui sied à l’univers “Tron”. La réception critique mitigée s’explique souvent par ce frottement : une œuvre qui se veut sensorielle, mais dont la narration ne parvient pas toujours à donner aux images un poids émotionnel durable.
Le cinéma de franchise moderne réclame une compétence particulière : orchestrer des masses d’images, garder un contrôle du rythme, maintenir la lisibilité dans la saturation. Sur ce terrain, la réalisation de Joachim Rønning peut apparaître sûre, cadrée, “professionnelle”. Mais dans un univers aussi codé que Tron, la question devient : où est le point de vue ? Où se loge la singularité d’un geste de mise en scène capable de faire oublier la sensation de cahier des charges ?
Quand “Tron” fonctionne, il donne l’impression d’un monde qui a ses lois et sa musique interne. Quand il vacille, il ressemble à un décor sophistiqué qui attend qu’on le traverse. Les critiques les plus sévères ont pointé une forme de vacuité : non pas l’absence d’idées, mais l’absence d’incarnation narrative, ce moment où un film décide de faire de ses personnages plus que des pions dans un dispositif.
Disney avait pourtant rassemblé un ensemble impressionnant : Greta Lee, Evan Peters, Jodie Turner-Smith, Cameron Monaghan, Gillian Anderson, sans oublier Jeff Bridges qui reprend son rôle de Flynn, apportant ce supplément de mémoire et de texture que les franchises recherchent souvent quand elles veulent se relier à une mythologie.
Mais un casting, même excellent, ne résout pas une question fondamentale : où se place l’émotion ? Un film peut multiplier les visages et les promesses, s’il ne choisit pas clairement son axe de narration — le personnage dont on partage la peur, le désir ou la perte — il risque de laisser le spectateur admiratif mais extérieur. À domicile, cette distance est parfois mieux acceptée : on ne demande pas toujours la même immersion qu’en salle, et l’on peut se laisser happer par l’univers, la direction artistique, la simple curiosité.
Un des aspects les plus commentés tient à la bande-son confiée à Nine Inch Nails. Dans l’ADN de “Tron”, la musique n’est pas un accompagnement : c’est une architecture. Depuis “Legacy”, l’idée même de “Tron” se confond avec une pulsation électronique, une mécanique émotionnelle qui donne du relief aux images.
Ici, la partition agit comme un stabilisateur : elle structure le rythme, densifie l’atmosphère, offre une cohérence sensorielle quand le récit semble parfois fonctionner par segments. C’est typiquement le genre d’élément qui gagne en puissance sur plateforme, au casque ou dans un salon calme, là où le spectateur peut s’abandonner à la texture sonore sans la pression de “l’événement”.
Le retour en grâce de “Tron: Ares” sur Disney+ n’est pas un miracle ; c’est un phénomène de recontextualisation. En salles, le public juge aussi la promesse : “Est-ce que ça vaut une sortie, un billet, une soirée dédiée ?”. Sur une plateforme, la question devient : “Est-ce que ça vaut deux heures ce soir ?”. Le seuil d’engagement n’a rien à voir, et cela rebat les cartes pour des œuvres qui misent sur une ambiance, un univers, une esthétique.
Il faut aussi compter avec les dynamiques de catalogue : les spectateurs naviguent par constellations. Quand des films comme “Avatar” ou ses suites remontent dans les classements à l’approche d’un nouvel épisode, ils entraînent avec eux tout un appétit de science-fiction spectaculaire. “Tron: Ares” profite de ce climat : il devient un choix logique pour qui cherche du futuriste, de l’IA, du grand design technologique — même si le film, lui, n’a pas la même force fédératrice.
Malgré ce regain d’audience, les signaux industriels semblent clairs : l’échec en salles a fragilisé l’avenir immédiat de la marque “Tron”. Dans le cinéma contemporain, on pardonne plus facilement un film “moyen” s’il gagne beaucoup d’argent, qu’un film “intriguant” qui n’en rapporte pas. La plateforme offre une consolation : elle nourrit la satisfaction des abonnés et peut prolonger la rentabilité via d’autres fenêtres (édition physique, location, etc.). Mais elle ne compense pas toujours la logique du blockbuster, où la salle reste le lieu qui justifie les budgets démesurés.
Ce cas s’inscrit d’ailleurs dans une saison où Disney a dû composer avec des attentes immenses autour de ses propriétés phares. Cet écosystème d’anticipation permanente se retrouve aussi dans la manière dont le public scrute les annonces à venir, qu’il s’agisse d’un casting et d’une intrigue attendus sur La Reine des Neiges 3, ou des multiples lignes temporelles et industrielles que pose l’avenir des films Spider-Man chez Marvel.
Sans entrer dans les détails qui gâcheraient le plaisir de découverte, le film opère un déplacement intéressant : le “monde numérique” n’est plus seulement une métaphore visuelle, il devient une altérité qui marche dans nos rues. Cette idée, en 2025, est moins un concept de science-fiction qu’une inquiétude quotidienne : l’IA n’est pas “ailleurs”, elle est déjà un filtre de nos attentions.
Le problème, c’est que cette matière appelle une narration subtile, presque paranoïaque, où le cadre, le montage, la gestion de l’information au spectateur fabriquent le trouble. “Tron: Ares” choisit plutôt la voie du récit frontal, du dispositif spectaculaire, et c’est sans doute là que le film se heurte à une attente moderne : on ne demande plus seulement “des images”, on demande une façon de traduire l’époque.
Ceux qui découvrent “Tron: Ares” aujourd’hui, loin du bruit des sorties, peuvent y trouver une œuvre plus acceptable — parfois même attachante — parce qu’on ne la charge plus de représenter l’avenir du cinéma de studio. Sur plateforme, le film devient un objet que l’on peut explorer pour ce qu’il est : une tentative de prolonger une mythologie, un exercice d’esthétique, un récit de passage entre deux mondes.
Ce déplacement de regard vaut aussi pour d’autres franchises et figures du cinéma populaire : la longévité des personnages, la fatigue des suites, l’art de relancer sans se répéter. À ce jeu, la pop culture se nourrit d’un archivage permanent où le spectateur recompose lui-même ses parcours — un soir avec un super-héros, un autre avec un revenant de catalogue. Dans ce grand zapping cultivé, on peut aussi s’amuser à mesurer l’écart entre des retours fantasmés comme Iron Fist chez Marvel, l’attrait persistant des légendes d’action quand on se demande ce qu’il advient d’une saga comme Taken sans un “4”, ou le plaisir très cinéphile d’aller revisiter des univers d’auteur accessibles et identifiables, comme dans cette sélection des meilleurs films de Tim Burton.
La question la plus intéressante n’est peut-être pas de savoir si le streaming “sauve” le film, mais ce qu’il change dans notre manière de juger. Un échec en salles devient-il automatiquement un mauvais film ? Pas nécessairement. Un succès sur plateforme devient-il un gage de qualité ? Pas davantage. Ce que révèle “Tron: Ares”, c’est l’existence d’un troisième espace critique, entre l’événement et l’oubli : celui du film qu’on regarde enfin sans injonction, en acceptant ses angles morts et ses beautés intermittentes, et en se demandant si, à force d’être revu, il finit par ressembler à ce que “Tron” promet depuis le début : une idée de cinéma comme monde parallèle.