
Il y a des projets avortés qui ressemblent à des simples accidents industriels, et d’autres qui fonctionnent comme des révélateurs. Le film Lobo version Rated R, conçu pour être une proposition ultra-violente au sein de l’univers DC, appartient clairement à la seconde catégorie. Non pas parce qu’il aurait “révolutionné” le genre — on ne peut pas juger un film qui n’existe pas — mais parce que son absence raconte une histoire : celle d’un studio incapable, à un moment précis, de décider quel cinéma il voulait produire, pour quel public, et avec quel degré de prise de risque.
À la base, il y a un scénariste : Jason Fuchs, engagé au milieu des années 2010 pour développer un long métrage centré sur Lobo, chasseur de primes cosmique aussi vulgaire que charismatique, créature de satire et de brutalité. Des années plus tard, en revenant sur cette mouture, Fuchs décrira un script dont la violence aurait relégué Deadpool au rang de divertissement presque inoffensif — une manière de situer le curseur : pas seulement un film “interdit aux mineurs”, mais une proposition conçue pour l’excès, l’abrasif, le politiquement risqué.
Il évoque aussi un point de tonalité très parlant : “Les Gardiens de la Galaxie” filtré par une énergie à la Tarantino. Traduction cinématographique : un space opera pop et rythmé, mais traversé par un sens du dialogue plus cru, une violence plus frontale, une ironie plus noire — et surtout une mise en scène imaginée pour faire du sang un effet de style, pas un simple accessoire. Sur le papier, l’équation est excitante. En production réelle, c’est souvent là que les ennuis commencent.
Le timing avait pourtant quelque chose de logique. Deadpool venait de prouver qu’un super-héros Rated R pouvait devenir un phénomène grand public et engranger des recettes massives. C’est précisément le genre de “preuve par l’exemple” qui, dans une industrie gouvernée par la reproduction des succès, ouvre des portes. Et pourtant, dans le cas de DC et Warner, cette porte est restée entrouverte.
Pourquoi ? Parce qu’un succès concurrent n’efface pas les réalités internes d’un studio. Copier un modèle n’est jamais seulement un acte créatif : c’est un acte de gouvernance. Il faut un alignement entre producteurs, direction, marketing, calendrier, et surtout une vision de marque. Or, à cette période, DC au cinéma avançait de manière heurtée, cherchant autant à répondre au public qu’à corriger ses propres films en cours de route. Un projet aussi radical que Lobo ne peut pas survivre longtemps dans un écosystème qui doute de lui-même.
Le cœur du problème se situe sans doute ici : le script était pensé comme un hard R, c’est-à-dire non seulement violent, mais psychotique, excessif, presque transgressif dans son rapport aux corps et à la destruction. C’est une différence déterminante. Beaucoup de films “adultes” se contentent d’ajouter du sang, quelques jurons et une sexualité suggérée. Un “hard R” revendiqué implique une grammaire de mise en scène : un montage qui ne détourne pas le regard, des cadres qui assument l’impact, un rythme qui joue la surenchère, et une direction artistique qui flirte avec le mauvais goût comme stratégie.
Dans un studio qui doit protéger une marque globale, cette radicalité devient difficile à “vendre” en interne. Non pas par morale, mais par logistique : quel budget accorder à une proposition intrinsèquement clivante ? Quelle campagne marketing ? Quelle cohérence avec les autres films ? Et surtout, quelle tolérance au scandale, à la controverse, au rejet d’une partie du public ? Lobo, par nature, ne cherche pas l’unanimité. Or les franchises, elles, vivent de l’unanimité relative.
Le projet se développe dans une période où l’univers DC au cinéma n’a pas de direction limpide. Non seulement les films ne dialoguent pas toujours harmonieusement entre eux, mais certains sont réajustés en post-production, reconfigurés pour répondre à des attentes contradictoires. Dans un tel contexte, un film comme Lobo pose un problème spécifique : il ne s’insère pas, il déborde.
Et ce débordement n’est pas seulement narratif. Il est tonal. Introduire une œuvre ouvertement satirique, ultra-violente et potentiellement nihiliste dans un ensemble qui cherche parfois le grand spectacle familial crée une dissonance. Ce décalage peut être magnifique quand il est assumé — on peut imaginer un studio qui revendique des “chapitres” très différents — mais il devient explosif si l’univers partagé sert surtout de rattrapage permanent.
Ce qui frappe, avec Lobo, c’est la persistance de l’idée à travers les années. Le film a circulé, a changé de mains, a suscité des envies de metteurs en scène. À une époque, Guy Ritchie a été envisagé ; plus tard, Brad Peyton a aussi été associé au développement. Cette valse des noms est un symptôme classique : le projet attire par son potentiel iconoclaste, mais il résiste dès qu’il faut le fixer dans une forme définitive.
On pourrait dire que Warner a longtemps cherché “la bonne porte d’entrée” : une version de Lobo compatible avec ses ambitions du moment. Mais Lobo n’est pas un personnage qui s’adapte facilement. Il est conçu comme une provocation, une parodie de virilité comics, un amas de violence et de comédie noire. À force de chercher à le normaliser, on risque de perdre ce qui justifie de le filmer.
Fuchs a souvent associé Jason Momoa au rôle. L’idée est intuitive : présence animale, humour rugueux, silhouette taillée pour le mythe, et cette capacité à rendre sympathique un personnage objectivement brutal. Mais un casting “évident” est aussi un casting chargé. Quand un acteur porte déjà une identité forte dans la même galaxie super-héroïque, l’enjeu devient politique : quelle séparation entre les personnages ? Quelle lecture du public ? Quel risque de confusion de marque ?
Et puis, il y a la question du degré de salissure qu’un studio accepte pour une star. Un Lobo hard R impliquerait de pousser un acteur (même très volontaire) vers une zone moins “héros”, plus monstrueuse, plus indécente. C’est souvent là que naissent les hésitations : non pas parce que l’acteur ne pourrait pas, mais parce que le système autour de lui n’est pas certain de vouloir l’y laisser aller.
À un moment, le nom de Michael Bay a été lié au projet. Là aussi, c’est révélateur. Bay, c’est une signature : un rapport au chaos, au bruit, au montage comme percussion, à l’énergie comme argument. Sur un personnage comme Lobo, cela aurait pu donner une œuvre presque expérimentale dans sa démesure — ou au contraire un film incapable de distinguer la satire de la simple escalation.
Le problème n’est pas tant “Bay ou pas Bay”, mais ce que ce choix raconte : l’idée que Lobo devait être une expérience-limite, une déflagration contrôlée. Or plus on promet l’insane, plus il faut une production stable, claire sur ses intentions. Sans colonne vertébrale éditoriale, l’excès devient un gouffre.
L’un des détails les plus stimulants, dans ce que l’on sait du script, est l’intégration d’un Green Lantern et, plus largement, l’idée d’un terrain de jeu cosmique peuplé de figures DC. C’est ici que l’on devine un film potentiellement très cinématographique : l’espace comme décor baroque, des espèces, des textures, des codes visuels à inventer, avec en prime la possibilité de confronter Lobo à une figure plus “noble”, plus institutionnelle.
Sur le plan dramaturgique, c’est un moteur simple et efficace : opposer l’agent du chaos à une incarnation de l’ordre. Sur le plan de la mise en scène, c’est une promesse de contrastes : néons contre crasse, chorégraphies héroïques contre violence sale, grand spectacle contre grotesque assumé. Mais cet enrichissement a aussi un coût : plus un film convoque l’univers partagé, plus il subit ses contraintes de cohérence, de planning, de droits, de continuité. Et plus un film est Rated R, plus cette greffe devient délicate.
Il faut revenir à une idée simple : à l’époque, Lobo semblait “à côté” de ce que DC tentait d’installer. Pas nécessairement inférieur, juste latéral. Et en franchise, le latéral est souvent sacrifié, parce qu’il est plus difficile à justifier dans un tableau Excel narratif : comment un film autonome nourrit-il la suite ? Comment son ton rejaillit-il sur les autres ? Est-ce un laboratoire, une exception, une nouvelle norme ?
Un studio peut tout à fait assumer une ligne “adult” distincte, mais cela exige une stratégie explicite. Sans cette stratégie, un projet comme Lobo devient un pari isolé, donc vulnérable : au premier changement de direction, au premier film concurrent qui déçoit, au premier recalibrage interne, il saute.
L’intérêt artistique d’un Lobo ultraviolent ne réside pas seulement dans la quantité d’hémoglobine. Il réside dans la possibilité de traiter la violence comme un langage : comique, satirique, parfois même réflexif. Un personnage comme Lobo peut servir de miroir déformant : il exhibe la brutalité implicite du récit de super-héros, mais en la rendant obscène, impossible à romantiser.
C’est là que l’idée “Tarantino + espace” devient intéressante si elle est comprise avec nuance : la violence stylisée n’est pas juste “cool”, elle peut devenir un commentaire sur la pop culture, sur la masculinité performative, sur la mythologie de l’anti-héros. Mais ce type de lecture exige une mise en scène qui sache où elle met les pieds : sinon, le film ne fait que reproduire ce qu’il croit moquer.
Le personnage a tout de même connu une incarnation live-action dans la série Krypton, avec une volonté d’ouvrir vers un prolongement qui, lui aussi, n’a pas abouti. Là encore, on retrouve la même logique : Lobo attire, puis se dérobe dès qu’il faut lui donner une trajectoire durable. C’est un personnage qui fonctionne très bien en perturbateur, en invité explosif, en figure qui déséquilibre une narration. Le transformer en centre de récit implique de trouver un équilibre délicat entre répétition (le gag de l’excès) et progression dramatique (une vraie histoire).
Aujourd’hui, l’ironie est que Jason Momoa s’apprête à interpréter Lobo dans le film Supergirl prévu pour 2026, dans un univers DC relancé sous une nouvelle gouvernance créative. Ce renversement est passionnant, parce qu’il montre que le problème n’était peut-être pas Lobo en soi, mais le moment et l’architecture autour de lui.
Avec une direction de studio plus claire, la question redevient cinématographique : quel degré d’insolence veut-on autoriser ? Quel espace laisse-t-on à un film de genre plus sale, plus noir, plus adulte ? Et surtout : peut-on faire cohabiter, sous une même bannière, des œuvres de tonalités radicalement différentes sans demander à chacune de lisser ses aspérités ?
Le cas du Lobo Rated R est moins l’histoire d’un script “trop violent” que celle d’un système qui hésite dès qu’un film ne se contente pas d’être un produit. La violence, ici, n’est qu’un symptôme : ce qui faisait peur, c’était l’imprévisibilité. Un film qui ressemble à une anomalie dans un univers partagé pose une question que les studios évitent : est-ce qu’on construit un monde pour raconter des histoires, ou est-ce qu’on raconte des histoires pour maintenir un monde ?
Et si le futur de Lobo au cinéma dépend d’un élément simple — le succès d’une apparition, la confiance retrouvée d’un studio — il dépend aussi d’autre chose, plus fragile : la capacité à accepter qu’un personnage aussi indiscipliné ne devienne jamais totalement “compatible”. C’est peut-être même pour cela qu’on a envie de le voir : parce qu’il force le cinéma super-héroïque à regarder sa part de chaos, au lieu de la maquiller en heroic pose.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.