1001 pattes : comment Pixar a effacé son deuxième chef-d’œuvre

Dans les couloirs de Pixar, une fourmi nommée Tilt a bâti un empire. Pourtant, vingt-sept ans plus tard, personne ne s’en souvient. Effacé des affiches promotionnelles, remplacé dans les parcs Disney par des attractions Marvel, transformé en manège Vice-Versa : 1001 pattes est devenu le fantôme gênant d’un studio qui préfère célébrer ses cowboys jouets et ses monstres rigolards. Un film qui a rapporté 363 millions de dollars. Un film qui a sauvé Pixar. Un film oublié.

Ce qu’il faut retenir

  • 1001 pattes (1998) est le deuxième long-métrage de Pixar, sorti entre Toy Story et Toy Story 2
  • Le film a généré 363,2 millions de dollars au box-office mondial, surpassant largement son concurrent Fourmiz
  • Une guerre fratricide entre Jeffrey Katzenberg (DreamWorks) et John Lasseter (Pixar) a marqué sa production
  • Le film a introduit des innovations techniques majeures : transluminescence, animation de masse avec 800 fourmis
  • Aujourd’hui, Pixar a systématiquement effacé 1001 pattes de ses parcs, produits dérivés et communications officielles

L’été où deux génies ont imaginé une fourmi

Été 1994. John Lasseter et Andrew Stanton déjeunent quelque part en Californie. Toy Story n’est pas encore sorti, mais tout le monde sent déjà que quelque chose de colossal se prépare. Les deux hommes cherchent leur prochain coup. Ils parlent jouets, puis insectes. L’idée germe : et si on racontait la vie qui grouille sous nos pieds ?

Walt Disney avait déjà tenté le pari en 1934 avec La sauterelle et les fourmis. Lasseter et Stanton veulent faire mieux. Beaucoup mieux. Ils imaginent un microcosme fantastique où les gouttes de pluie deviennent des missiles, les baies des festins, les oiseaux des dragons. Une fourmi inventrice. Une colonie terrorisée. Des mercenaires de cirque recrutés par erreur.

Le pitch tient en quelques lignes, mais il faudra près d’un an pour qu’il prenne forme. Lors d’une projection test de Toy Story, Lasseter et Stanton présentent leur projet à Michael Eisner, PDG de Disney. Celui-ci accepte immédiatement. Le film s’appelle d’abord “Bugs”, puis devient A Bug’s Life. En France : 1001 pattes.

Un scénario inspiré des samouraïs japonais

Andrew Stanton et Joe Ranft écrivent le script en s’appuyant sur deux sources improbables : la fable d’Ésope La fourmi et la sauterelle, et le chef-d’œuvre de vengeance d’Akira Kurosawa, Les sept samouraïs. Dans leur version animée, la sauterelle ne quémande plus de nourriture. Elle __extorque__. Elle menace. Elle devient le Borgne, incarné par Kevin Spacey avec une voix glaçante.

Tilt recrute des guerriers pour défendre sa colonie. Sauf qu’il tombe sur des acrobates de cirque déchus, dirigés par une puce exploiteuse nommée Lilipuce. Le quiproquo devient l’épine dorsale comique du récit. John Lasseter envisage alors le projet comme une épopée à la Lawrence d’Arabie. Un désert de brins d’herbe. Une rébellion miniature.

Quand Jeffrey Katzenberg a tout volé

L’histoire de 1001 pattes ne se résume pas à des fourmis et des sauterelles. C’est d’abord un affrontement entre deux hommes : Jeffrey Katzenberg et John Lasseter. Une trahison qui a façonné Hollywood.

Retour en arrière. Jeffrey Katzenberg dirigeait Disney. Il a intégré Pixar à la galaxie Disney. Puis, en 1994, il claque la porte et fonde DreamWorks avec Steven Spielberg et David Geffen. Officiellement, il part pour des raisons financières et créatives. Officieusement, il veut se venger.

Une visite qui cache un espionnage

Peu après la postproduction de Toy Story, John Lasseter rend visite à Katzenberg dans les bureaux tout neufs de DreamWorks. Rendez-vous amical, conseils entre créateurs. Lasseter parle de son prochain projet : des insectes, une fourmi, une colonie opprimée. Il mentionne une sortie prévue pour l’automne 1998.

Katzenberg pose beaucoup de questions. Trop de questions. Sur les dates, le ton, les personnages. Lasseter repart sans se méfier. Quelques mois plus tard, DreamWorks annonce Fourmiz. Sortie prévue : octobre 1998. Deux mois avant 1001 pattes.

Lasseter appelle Katzenberg. “C’est vrai ?” Katzenberg confirme, mais prétend que Fourmiz provient d’un pitch de Tim Johnson datant de 1991. Lasseter ne le croit pas. Il insulte Katzenberg et raccroche. La guerre est déclarée.

Des millions pour écraser Pixar

Selon le livre The Pixar Touch de David Price, Katzenberg aurait offert à Carl Rosendahl, directeur de PDI (Pacific Data Images, racheté par DreamWorks), des “riches incitations financières” pour battre Pixar à plate couture. Son objectif n’était pas Lasseter, mais Disney. Fourmiz devient l’arme d’une vendetta personnelle.

Lasseter, furieux, qualifie Fourmiz de “version shlock” de son film. Une pâle copie avec une palette de couleurs sourdes et une animation rudimentaire. Ambiance électrique dans les studios californiens.

Finalement, Fourmiz sort le 2 octobre 1998 et rapporte 171,7 millions de dollars. 1001 pattes débarque le 20 novembre et explose à 363,2 millions. Pixar gagne la bataille. Mais la guerre laisse des cicatrices.

Pixar

Les prouesses techniques qui ont changé l’animation

1001 pattes ne se contente pas de raconter une histoire. Il invente des techniques qui deviendront des standards de l’industrie. Après Toy Story, Pixar devait prouver qu’il n’était pas un coup de chance. Le défi technologique était immense.

La transluminescence, ou comment la lumière traverse les feuilles

John Lasseter voulait capturer la magie du soleil filtrant à travers les feuilles, comme un vitrail naturel. Pour y parvenir, les animateurs ont utilisé pour la première fois une technique appelée “subsurface scattering” ou transluminescence. La lumière pénètre un objet translucide, se diffuse à l’intérieur, puis ressort avec une teinte modifiée.

Cette innovation donne au film sa texture unique. Les feuilles brillent. Les gouttes d’eau étincellent. L’univers de 1001 pattes __vibre__ littéralement de lumière.

Animer 800 fourmis sans perdre la raison

Comment animer une foule de 800 fourmis sans que chacune paraisse morte ou figée ? Bill Reeves, directeur technique, trouve la solution. Plutôt que de concevoir 800 fourmis individuelles, l’équipe crée quatre ou cinq groupes de huit “fourmis universelles”.

Chaque fourmi universelle est ensuite répartie aléatoirement sur le plateau numérique. Un programme modifie automatiquement les détails : couleur des yeux, taille, poids, posture. Résultat : une colonie vivante, crédible, sans engloutir des milliers d’heures d’animation manuelle.

Pour rendre les insectes attachants, Pixar simplifie leur anatomie. Les fourmis perdent leurs mandibules, se tiennent debout, et possèdent deux bras et deux jambes au lieu de six pattes. Les sauterelles, elles, gardent des appendices supplémentaires pour paraître menaçantes.

Un succès commercial écrasant… et oublié

Le 20 novembre 1998, 1001 pattes débarque dans les salles américaines. Week-end de Thanksgiving. Résultat : 12,8 millions de dollars. La deuxième semaine, le film prend la première place du box-office, devant Les Razmoket et Ennemi d’État.

Fin d’exploitation : 363,2 millions de dollars au niveau mondial. Un chiffre colossal pour l’époque. À titre de comparaison, Toy Story avait rapporté 244,6 millions. 1001 pattes dépasse son prédécesseur et valide Pixar comme un studio majeur, pas un one-hit wonder.

Todd McCarthy, critique de Variety, écrit : “Lasseter et Pixar ont innové sur le plan technique et esthétique avec Toy Story, et ici, ils le surpassent à la fois dans l’ampleur et la complexité.”

Katzenberg finit par admettre sa défaite

Selon la biographie Steve Jobs de Walter Isaacson, Katzenberg reprend contact avec Jobs après le succès de Shrek en 2001. Il répète qu’il ignorait l’existence de 1001 pattes quand il travaillait chez Disney. Puis il ajoute une phrase glaçante : s’il avait su, il aurait gagné plus d’argent avec son procès contre Disney qu’en produisant Fourmiz.

Aveu indirect. Reconnaissance tacite. La guerre des insectes était bien une vengeance personnelle déguisée en rivalité créative.

Pourquoi Pixar a enterré son propre film

Aujourd’hui, 1001 pattes n’apparaît sur aucune affiche promotionnelle Pixar. Le parc Disney California Adventure a littéralement effacé la zone “A Bug’s Land” en 2018 pour faire place à l’univers Marvel. Les manèges Heimlich’s Chew Chew Train, Francis’ Ladybug Boogie et Tuck & Roll’s Drive ‘Em Buggies ont disparu.

Seul rescapé : le jeu Heimlich Candy Corn Toss à Pixar Pier, où la chenille allemande accueille les visiteurs dans une version rethématisée. C’est tout. Les autres personnages ne rencontrent jamais les visiteurs. Pas de produits dérivés. Pas de suites. Pas de courts-métrages spin-off.

Pixar

Pris en sandwich entre deux géants

Le problème de 1001 pattes tient en trois lettres : T-O-Y. Sorti entre Toy Story (1995) et Toy Story 2 (1999), le film sur les insectes n’a jamais eu l’espace pour respirer. Les cowboys jouets de Woody et Buzz sont devenus des icônes transgénérationnelles. Tilt et Heimlich sont restés des personnages secondaires.

Pixar a construit son empire sur des franchises : Toy Story, Monstres et Cie, Cars, Vice-Versa. 1001 pattes n’a jamais eu de suite. Pas de préquelle. Pas de série Disney+. Le studio a choisi de l’oublier.

Un design vieilli plus vite que les jouets

Contrairement aux jouets de Toy Story, les insectes de 1001 pattes ont mal vieilli visuellement. Les textures organiques, les feuilles translucides, les reflets aquatiques : tout ce qui semblait révolutionnaire en 1998 paraît daté aujourd’hui. Les formes géométriques simples de Woody et Buzz résistent mieux au temps.

Ajoutez à cela un concurrent sorti deux mois avant, Fourmiz, avec Woody Allen et Sylvester Stallone au casting vocal. Les spectateurs ont souvent confondu les deux films. Certains pensent encore qu’il s’agit du même.

La renaissance documentaire : 1001 Vraies Pattes

Ironie du sort : en 2025, Disney redonne vie à l’univers de 1001 pattes… sans animation. 1001 Vraies Pattes (A Real Bug’s Life) est une série documentaire National Geographic diffusée sur Disney+. Portée par la voix d’Awkwafina, elle explore le monde des insectes avec un regard inspiré du film de Pixar.

La saison 2, disponible depuis le 15 janvier 2025, plonge dans les forêts des Smoky Mountains, les plages de Malaisie, les zones humides du Derbyshire. On y suit des araignées-paons capables de voir plus de couleurs que les humains, des lucioles créant de la lumière froide grâce à une enzyme appelée “luciférase”, des nymphes de demoiselles attrapant leurs proies en 40 millisecondes.

Cinq épisodes. 130 espèces d’insectes. Six continents. 450 experts et membres d’équipe. Un hommage indirect au film oublié de 1998. Mais toujours pas de reconnaissance officielle de Pixar.

Ce que 1001 pattes nous apprend sur Hollywood

L’histoire de 1001 pattes dépasse largement celle d’un film d’animation sur des fourmis. C’est un miroir tendu à Hollywood : ses guerres d’ego, ses trahisons, ses innovations techniques, ses oublis stratégiques.

Jeffrey Katzenberg a utilisé un film comme arme de vengeance contre Disney. John Lasseter a transformé cette agression en défi créatif. Pixar a gagné la bataille commerciale, mais a choisi d’effacer ce chapitre de son histoire. Pourquoi ? Parce qu’un studio ne construit pas sa légende sur des conflits, mais sur des mythes consensuels.

Toy Story est le mythe fondateur. 1001 pattes est l’anomalie embarrassante. Un film techniquement brillant, narrativement solide, commercialement réussi… mais associé à une guerre fratricide que personne ne veut commémorer.

Pourtant, sans 1001 pattes, il n’y aurait peut-être jamais eu Là-haut, WALL-E ou Vice-Versa. Ce film a prouvé que Pixar pouvait survivre après Toy Story. Qu’il pouvait innover techniquement. Qu’il pouvait raconter des histoires universelles avec des personnages microscopiques.

Alors oui, Tilt a disparu des affiches. Heimlich ne vend plus de peluches. Le Borgne ne terrorise plus personne. Mais leur histoire reste gravée dans l’ADN de Pixar. Une fourmi peut changer le monde. Même si le monde préfère l’oublier.

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