Une star de Stranger Things détrône Taylor Swift avec un tube numéro un sur Spotify

Il y a des bascules de carrière qui ressemblent à des effets de montage bien placés : un raccord qui semble naturel, mais qui reconfigure toute la perception d’un personnage. Voir Joe Keery — longtemps identifié au visage familier de Steve Harrington — s’installer au sommet de Spotify en dépassant Taylor Swift, c’est exactement ce type de bascule. Pas un “coup” opportuniste, plutôt la conséquence d’un récit parallèle, discret, mené entre deux plateaux, comme ces films conçus la nuit et qui finissent, un jour, par trouver leur écran.

Du générique de fin à l’ouverture d’un nouveau chapitre

Le contexte est limpide : la série Stranger Things a refermé son dernier chapitre, libérant mécaniquement ses acteurs d’un calendrier qui, pendant près d’une décennie, a structuré leurs vies et leurs choix. Pour Keery, cet espace retrouvé agit comme une respiration. Non parce qu’il “quitte” le jeu d’acteur, mais parce qu’il peut enfin laisser exister au grand jour ce qu’il cultivait en marge : Djo, son projet musical, longtemps tenu comme une seconde caméra portée à l’épaule, plus intime, moins industrielle.

Le symbole est puissamment pop : le titre “End of Beginning”, sorti en 2022, s’est retrouvé numéro un des classements quotidiens de Spotify, devant un morceau de Swift qui occupait largement la première place depuis la sortie de son album à l’automne. Ce détail compte : on ne parle pas d’une nouveauté fraîchement poussée par une campagne massive, mais d’une chanson qui frôle les quatre ans d’existence. Sa remontée vers le sommet raconte quelque chose de notre époque : la durée de vie d’un morceau n’est plus linéaire, elle est faite de réapparitions, de résurrections, d’échos.

Pourquoi maintenant : quand une finale relance un morceau

Le calendrier, lui, a la précision d’un plan de coupe : la prise de pouvoir de “End of Beginning” au sommet des écoutes intervient juste après la diffusion de la finale de Stranger Things sur Netflix. Difficile d’y voir une simple coïncidence. Les fins de séries fonctionnent comme des grands rappels : elles réunissent des publics dispersés, déclenchent des marathons, et surtout réinstallent les interprètes au centre d’une conversation mondiale. Dans ce flux, la musique de Keery devient une porte de sortie naturelle, un prolongement de présence pour les spectateurs qui ne veulent pas encore quitter cet univers émotionnel.

En cinéma, on dirait que l’acteur bénéficie d’un “surcroît de lumière” : la fin d’un récit principal éclaire soudain les récits secondaires. Et à ce jeu-là, Keery avait un avantage rare : son projet musical n’était pas une parenthèse décorative, mais une trajectoire patiemment construite, enregistrée dans les interstices, comme on tourne un court métrage entre deux périodes de production plus lourdes.

Joe Keery, ou l’art d’échapper à l’étiquette

La singularité de Keery tient à un paradoxe : Steve était, au départ, un personnage qu’on aurait pu sacrifier très tôt — une silhouette de teen movie destinée à servir la dramaturgie des autres. Or la mise en scène sérielle l’a transformé en centre affectif, puis en figure pivot, jusqu’à devenir l’un des visages les plus durables de la série. Ce déplacement, Keery l’a accompagné par un jeu de plus en plus précis : un sens du rythme comique, une vulnérabilité contrôlée, et surtout une manière de “moduler” l’énergie d’une scène, comme un musicien module une ligne mélodique.

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la cohérence entre ces deux registres. La réussite de Djo n’est pas juste “l’acteur qui fait de la musique”. C’est un même artisanat du tempo, une même attention au motif, aux variations, aux relances. On peut aimer ou non le morceau, mais on reconnaît une identité : quelque chose d’assez personnel pour ne pas paraître fabriqué, et suffisamment accessible pour circuler dans les grandes artères de l’écoute globale.

Un numéro un sur Spotify : moins un trophée qu’un symptôme

Dépasser Taylor Swift dans un classement, même temporairement, a une portée symbolique gigantesque. Mais il faut éviter le réflexe du duel simpliste. Swift est une machine narrative et musicale, un empire. Keery, lui, surgit autrement : par la dynamique des plateformes, par la circulation organique, par ce que l’on appelait autrefois “bouche-à-oreille” et qui s’appelle désormais “répétition algorithmique” — sans que l’un exclue forcément l’autre.

Ce type de succès révèle aussi une évolution de la notion de “star”. La célébrité n’est plus uniquement verticale (du studio vers le public), elle est transversale : cinéma, série, streaming musical, réseaux, tout communique. Keery, pendant un bref moment, s’est retrouvé à occuper simultanément plusieurs écrans — la télévision, les discussions culturelles, les classements musicaux. C’est un phénomène qui ressemble moins à l’ancien star-system qu’à un montage alterné permanent, où l’attention du public coupe d’un médium à l’autre.

Le discours de Keery : l’atelier avant la statue

Ce qui rend l’histoire plus intéressante que le simple fait divers de classement, c’est la manière dont Keery parle du succès. Lorsqu’il évoquait déjà, il y a quelque temps, les paliers franchis par “End of Beginning” — entrées dans les charts, premières places dans des classements alternatifs — il insistait sur une idée simple : les jalons sont agréables, mais le cœur reste le travail en studio. Dit autrement : l’atelier compte plus que la statue.

Cette posture, à mes yeux, a quelque chose de profondément cinématographique. Les tournages apprennent l’humilité : on ne maîtrise jamais complètement la réception, on compose avec des contraintes, et l’on revient aux fondamentaux — construire une scène, ajuster un rythme, chercher une vérité de jeu. En musique, la même discipline s’applique : on assemble des couches, on choisit un timbre, on décide quand laisser de l’air. Le succès ne remplace pas le geste, il le rend seulement plus visible.

La culture pop comme grand carrefour : séries, cinéma, musique

La trajectoire de Keery rappelle que la pop culture fonctionne aujourd’hui comme une grande gare de correspondances. Une série Netflix peut relancer un morceau, un morceau peut redéfinir l’image d’un acteur, et l’acteur peut revenir au cinéma avec une aura nouvelle. Keery a d’ailleurs un film en approche, “Cold Storage”, annoncé pour le début d’année, et il est probable que ce nouvel éclairage musical modifie la manière dont le public le regardera à l’écran : non pas comme “le type de Stranger Things”, mais comme un artiste qui circule entre les formes.

Ce mouvement transversal me fait penser à la manière dont certains articles et analyses récents décortiquent nos franchises contemporaines, leurs clins d’œil, leurs cameos et leurs jeux de pistes. Pour celles et ceux que ces mécanismes fascinent, l’analyse autour de Derry et d’un cameo mystérieux dans une finale vaut le détour : https://www.nrmagazine.com/ca-se-passe-a-derry-explication-du-mysterieux-cameo-de-la-finale-de-ca/. On y retrouve cette même idée : une œuvre ne s’arrête plus à sa propre fin, elle continue dans les échos qu’elle produit.

Ce que le cas Keery dit de Netflix et de l’après-série

Il y a aussi, en filigrane, une leçon sur les plateformes. Netflix sait fabriquer des événements, mais l’après-événement est plus difficile à tenir : une série se termine, et le public cherche instantanément le prochain point d’accroche. Ici, l’accroche s’est appelée Djo. C’est un relais parfait, parce qu’il n’est pas artificiel : il était déjà là, prêt, comme une seconde intrigue qu’on n’avait pas assez regardée.

Ce phénomène rejoint, d’une autre manière, les discussions sur la disponibilité des œuvres en streaming, sur ce que devient un film une fois “déposé” sur une plateforme, et sur la façon dont la controverse ou l’attente nourrissent la curiosité. À ce titre, la question des adaptations qui font débat, et qui finissent par trouver une nouvelle vie en streaming, éclaire bien le moment présent : https://www.nrmagazine.com/ladaptation-controversee-dun-roman-classique-par-leonardo-dicaprio-est-desormais-disponible-en-streaming-sur-prime-video/.

Lecture critique : le risque du vertige et la promesse d’une durée

Reste une question, que le critique ne peut pas balayer : que vaut un pic de streaming, une première place, une “semaine reine” face à une carrière entière ? Dans la grammaire du cinéma, ce serait comme confondre l’intensité d’une séquence avec la tenue d’un film. Un titre peut exploser, puis disparaître. Un acteur peut être porté par le flux, puis se retrouver face à l’exigence du choix : quel rôle, quel film, quel réalisateur, quelle prise de risque ?

Mais Keery part avec un atout : il a déjà vécu l’expérience du personnage qui devait être secondaire et qui a trouvé sa durée. Cette “école de la longévité” est précieuse. Elle apprend la patience, l’art de se renouveler à l’intérieur d’un cadre, et la capacité à surprendre sans trahir ce que le public a aimé. Si Djo veut dépasser le statut d’appendice pop, il faudra cette même intelligence de variation.

Cette question de la critique, d’ailleurs, me semble proche d’un autre débat culturel : la manière dont on rate parfois l’essentiel d’une œuvre en se focalisant sur ses griefs les plus visibles. Une réflexion stimulante circule à propos d’Avatar et de ses lectures critiques : https://www.nrmagazine.com/pourquoi-la-critique-majeure-davatar-feu-et-cendre-rate-completement-lessentiel/. Sans transposer mécaniquement, on peut s’en inspirer : juger un phénomène uniquement par son “buzz” revient souvent à passer à côté de ce qu’il raconte vraiment sur nos usages et nos attentes.

Le parallèle des formes : du musical à la pop contemporaine

Il est tentant de relier ce succès à une tradition plus ancienne : celle des formes hybrides, où le récit et la musique se contaminent. Au fond, nos plateformes ont réinventé une logique de musical permanent : la chanson devient une scène, la scène relance une chanson, et l’identité publique se compose comme un film avec sa bande originale intégrée. Le regard porté sur certains musicals récents rappelle à quel point l’interprétation peut être un instrument, au sens strict. Pour prolonger cette idée, on peut lire cette critique autour d’un musical porté par Amanda Seyfried : https://www.nrmagazine.com/critique-de-the-testament-of-ann-lee-amanda-seyfried-brille-de-mille-feux-dans-ce-musical-epoustouflant/.

Chez Keery, ce n’est pas le musical au sens classique, mais la même question demeure : comment une voix, un rythme, une présence deviennent-ils narratifs ? Comment un artiste fabrique-t-il un monde sensible cohérent, qu’il soit dans un cadre éclairé à la sauce eighties ou dans une production pop plus introspective ?

Une image qui se fabrique aussi hors caméra

Il y a enfin un aspect plus discret, presque domestique, mais essentiel : la construction d’une image publique peut sembler immatérielle, elle repose pourtant sur une matérialité du travail. En cinéma comme en musique, on accumule des prises, des essais, des ratés. On fabrique. Cette notion de “fabriquer” — au sens artisanal — me paraît être un bon antidote à la magie supposée des algorithmes.

À titre d’écho inattendu, j’aime bien l’idée qu’un détail concret, comme le choix d’un matériau et la patience qu’il suppose, puisse servir de métaphore à ces trajectoires. Une lecture sur l’intérêt de privilégier le bois dans certains objets du quotidien rappelle ce que “durabilité” veut dire, au-delà des tendances : https://www.nrmagazine.com/jouets-pour-enfants-5-bonnes-raisons-de-prioriser-les-pieces-en-bois/. Dans une industrie du flux, tenir dans le temps devient un geste presque artisanal.

Ce que ce sommet raconte au spectateur autant qu’à l’artiste

Qu’un acteur de série devienne, au même moment, le visage d’un adieu télévisuel et la voix d’un numéro un sur Spotify, ce n’est pas seulement un fait amusant à partager. C’est un miroir tendu au spectateur : on ne consomme plus des œuvres séparées, on suit des présences, des tonalités, des signatures. On navigue d’un plan à l’autre, d’un écran à l’autre, comme si la culture elle-même s’était mise à monter ses séquences en temps réel.

Et la question qui reste ouverte, la plus belle sans doute, n’est pas de savoir combien de jours Djo restera devant Swift, ni même si Keery prolongera cet élan par un autre tube. La question est plutôt : que devient un acteur quand le rôle qui l’a défini s’achève, et que son vrai visage artistique — multiple, parfois contradictoire — commence seulement à apparaître à la lumière ?

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