Tom Holland aurait bien pu traverser les tranchées de 1917 au lieu de patauger dans les sables mouvants de Chaos Walking. Hollywood adore les hasards cruels : un calendrier de reshoots, un budget qui gonfle, et voilà un rôle en or qui vous file sous le nez.

À première vue, l’histoire a tout d’un petit accident de planning. En réalité, elle raconte surtout la mécanique absurde du star system contemporain, où un acteur peut passer d’élu du box-office à victime collatérale d’un long métrage mal né. Tom Holland, déjà adoubé par le MCU depuis Spider-Man: Homecoming en 2017, était alors en train de tenter autre chose que le costume rouge. Sauf que son hors-piste le plus ambitieux, Chaos Walking, a tourné au casse-tête industriel : tournage compliqué, reshoots, réception critique calamiteuse, et au bout du tunnel un box-office famélique de 26,5 millions de dollars pour un budget estimé entre 100 et 125 millions. On a vu plus rassurant pour un acteur qui veut élargir sa gamme.

Face à ça, 1917 de Sam Mendes, sorti en 2019, faisait figure de machine parfaitement huilée : 446 millions de dollars de recettes mondiales pour 96 millions de budget, dix nominations aux Oscars et trois trophées, dont ceux de la meilleure photographie, du meilleur son et des meilleurs effets visuels. Le contraste est brutal : d’un côté, le film qui vous installe dans l’Olympe ; de l’autre, celui qui vous renvoie au vestiaire.

Une guerre de timing, pas seulement de tranchées

Le cœur de l’affaire tient à cette vieille loi hollywoodienne qu’on connaît trop bien à la rédaction : le calendrier n’a pas d’état d’âme. D’après les informations rapportées par Slashfilm et des rumeurs déjà relayées en 2018 par That Hashtag Show, Holland était en discussion pour rejoindre 1917 alors qu’il tournait déjà Spider-Man: Far From Home. Le rôle n’a jamais été officiellement confirmé, mais tout indique qu’il visait l’un des deux soldats au centre du récit, probablement Tom Blake. Sauf qu’au moment où Mendes lançait vraiment la machine, Holland était happé par les retouches de Chaos Walking. Et là, pas de miracle : on ne peut pas être partout, surtout quand un studio vous demande de sauver un film qui part en vrille.

Le plus ironique, c’est que 1917 n’est pas seulement un film de guerre, c’est un film de précision. Mendes et le directeur de la photographie Roger Deakins y fabriquent une illusion de plan-séquence continu qui transforme la progression des deux soldats en expérience physique. Le récit suit une mission quasi suicidaire à travers le no man’s land de la Première Guerre mondiale, sur fond de retraite allemande vers la ligne Hindenburg pendant l’opération Alberich. Ce n’est pas juste du grand spectacle historique : c’est une mise en scène de l’endurance, du temps réel, du souffle coupé. Autrement dit, le genre de partition où un acteur comme Holland, nerveux, mobile, presque adolescent dans sa manière de jouer l’urgence, aurait pu faire merveille.

Affiche de 1917
Affiche de 1917

Le flop qui colle aux semelles

En face, Chaos Walking avait tout du mauvais pari de studio. Adapté du premier roman de la trilogie de Patrick Ness, The Knife of Never Letting Go, le film de Doug Liman promettait un nouvel univers young adult à la sauce dystopique, avec Tom Holland et Daisy Ridley en tête d’affiche. Sur le papier, ça cochait les cases : franchise potentielle, duo bankable, matériau littéraire déjà connu. Dans les faits, le long métrage s’est pris un mur critique et commercial. Rotten Tomatoes l’a laissé à 21 % chez les critiques, et plusieurs journalistes ont parlé d’un objet bancal, mal dégrossi, presque embarrassant. Peter Travers, dans Rolling Stone, l’a même surnommé Chaos Limping ; la formule est méchante, certes, mais elle dit bien l’état du chantier.

Ce qui rend l’épisode encore plus savoureux, c’est que Holland sortait déjà de Cherry des frères Russo, autre film trop lourd pour ses épaules, ce qui a entretenu l’idée qu’il ne pouvait exister hors du parapluie Marvel. Voilà le péché originel de bien des jeunes stars : dès qu’un projet non-super-héroïque se plante, on vous colle une étiquette de produit dérivé. Le problème n’était pas Holland, mais l’écosystème qui l’entourait. Et cet écosystème, à l’époque, avait l’élégance d’un camion lancé sans freins.

De l’armure rouge au costume de soldat

Ce qui est intéressant, au fond, c’est la trajectoire de Holland elle-même. Il a longtemps incarné une énergie juvénile, presque fébrile, qui fonctionne à merveille dans le cadre très contrôlé des films Spider-Man. Dès qu’on le sort de cette architecture, on attend de lui qu’il prouve sa valeur dans des récits plus “adultes”, plus sombres, plus prestigieux. C’est le vieux piège des stars issues des franchises : on leur demande de passer le flambeau, puis on les juge quand elles trébuchent en le portant.

Or 1917 aurait pu lui offrir exactement ce sas de transition. Pas un simple rôle de prestige, mais un film qui mélangeait performance physique, tension morale et aura de grand cinéma populaire. À la place, il a dû essuyer l’atterrissage de Chaos Walking, avant de revenir par la petite porte avec Uncharted en 2022, succès modeste mais réel, puis de retrouver une dynamique autrement plus solide. Et aujourd’hui, avec The Odyssey de Christopher Nolan qui a dominé le box-office et Spider-Man: Brand New Day qui s’annonce comme un mastodonte, Holland a repris sa place dans la grande circulation des têtes d’affiche. Le garçon a survécu à la zone de turbulence, mais le détour valait cher.

On peut toujours refaire l’histoire du cinéma avec des “et si”. Et si Holland avait été dans 1917 ? Et si Chaos Walking n’avait pas été ce beau gâchis industriel ? Hollywood adore ces bifurcations invisibles, ces petits accidents de production qui redistribuent les cartes sans prévenir. C’est là que le cinéma devient un sport de combat : un rôle perdu, un flop de trop, et la trajectoire d’un acteur change de rail. Pas très romantique, tout ça. Mais diablement parlant.

Bande-annonce VF de 1917

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