Leslie Iwerks n’a jamais vraiment quitté les coulisses de Disney, elle y circule comme chez elle, avec la politesse d’une historienne et l’œil d’une petite fille qui n’a pas renoncé à démonter le château pour voir comment il tient debout. Après The Pixar Story, Disneyland Handcrafted et The Imagineering Story, la documentariste revient avec Disney Worldbuilders, annoncé pour Disney+. Autrement dit, on reprend la lampe torche, on rouvre les trappes, et on regarde qui fabrique encore aujourd’hui la grande illusion maison.
Le point de départ est presque trop beau pour ne pas être un peu suspect : Disney adore raconter qu’il a bâti un empire sur la transmission, la mémoire et l’innovation, pendant que le studio continue de faire tourner à plein régime sa machine à franchises, ses suites, ses remakes, ses parcs et son univers étendu. Depuis les années 1950, l’entreprise a transformé le rêve en modèle industriel, puis le modèle industriel en religion pop. Dans ce décor, Leslie Iwerks joue un rôle précieux : elle ne vend pas la nostalgie, elle la démonte avec méthode. Et ça, mine de rien, ça change tout.
Avec Disney Worldbuilders, la question n’est pas de savoir si Disney est encore magique, mais qui a repris le flambeau de Walt sans transformer l’héritage en musée sous cellophane.
Le château, les plans et les petites mains
Ce qui fait la force du travail de Leslie Iwerks, c’est son obsession des artisans, des architectes invisibles, des ingénieurs de l’ombre. Là où beaucoup de documentaires se contentent de célébrer les monstres sacrés et les têtes d’affiche, elle préfère remonter la chaîne de fabrication. C’est cohérent : Disney n’a jamais été seulement une affaire de personnages iconiques, mais aussi de design, de technologie, de spatialisation du rêve. Les parcs ne sont pas des décors, ce sont des dispositifs narratifs. Une attraction Disney, c’est du cinéma qui a perdu l’écran pour gagner la gravité.
Dans The Imagineering Story, Iwerks montrait déjà comment la compagnie avait su convertir l’ingénierie en langage émotionnel. Avec Disney Worldbuilders, on peut imaginer qu’elle pousse encore plus loin cette logique de transmission, en observant comment les héritiers contemporains de Walt Disney réinterprètent une mythologie qui n’a jamais cessé de se reconfigurer. Jennifer Lee, James Cameron et Jared Bush ne viennent pas du même monde, mais ils partagent une même responsabilité : faire tenir ensemble l’héritage et la relance, la mémoire et la rentabilité, la table rase et le passage de témoin. Pas simple quand on bosse pour une poule aux œufs d’or qui déteste l’idée de vieillir.
Jennifer Lee, Cameron, Bush : la relève ou le grand recyclage ?
Le trio cité dit déjà beaucoup de la méthode Disney. Jennifer Lee incarne la branche animation, celle qui a dû redonner du souffle à une maison parfois tentée par l’autoparodie. James Cameron, lui, représente l’autre versant du mythe hollywoodien : le cinéaste-architecte, l’homme qui pense en blocs de production, en technologies lourdes, en spectacle total. Jared Bush, enfin, symbolise une génération de scénaristes-réalisateurs capables de tenir la ligne Disney tout en lui injectant un peu de nerf. Trois profils, trois façons de prolonger Walt, trois manières de répondre à la même question : comment rester fidèle sans se fossiliser ?
Le sujet est d’autant plus piquant que Disney a toujours avancé en se racontant comme une famille, alors que son histoire industrielle ressemble plutôt à une succession de réinventions brutales. Les années 1980 ont vu la renaissance du studio d’animation, les années 2000 l’absorption de Pixar, Marvel et Lucasfilm a consolidé la domination du groupe, et la décennie 2020 a confirmé le basculement vers la logique de marque globale. Dans ce contexte, un documentaire comme Disney Worldbuilders n’est pas un simple making-of géant. C’est une pièce à conviction sur la manière dont un studio fabrique sa propre légende tout en la mettant à jour. Le rêve, chez Disney, n’a jamais été gratuit : il a toujours eu un budget, un calendrier et un département marketing.
Leslie Iwerks, l’anti-communiqué maison
Le vrai intérêt de Leslie Iwerks, c’est qu’elle connaît suffisamment bien la maison pour éviter la révérence molle. Son nom n’est pas anodin : elle appartient à une lignée liée à l’histoire même de Disney, ce qui lui donne une place étrange, à mi-chemin entre l’intime et l’analytique. Elle ne filme pas Disney comme un temple intouchable, mais comme un système vivant, traversé de tensions, de choix esthétiques et de rapports de force. Et c’est précisément ce regard-là qui manque souvent aux productions estampillées « coulisses » : trop de docu se contentent d’un vernis de célébration. Ici, on espère autre chose. Un peu de friction, un peu de nerf, un peu de vérité derrière la vitrine.
Le fait que Disney Worldbuilders arrive sur Disney+ ajoute encore une couche de malice au dispositif. Le studio accueille chez lui un film qui va, très probablement, expliquer comment il s’est construit, comment il se raconte et comment il se projette dans l’avenir. C’est le genre de boucle qui ferait sourire n’importe quel cinéphile un peu taquin. Mais c’est aussi la preuve que Disney a compris une chose essentielle : dans l’économie actuelle du spectacle, l’histoire de la fabrication vaut presque autant que le produit fini. On ne vend plus seulement une œuvre, on vend son arrière-boutique. Et parfois, l’arrière-boutique est plus séduisante que la vitrine.
Reste à voir si Leslie Iwerks choisira la révérence ou le scalpel. On parie volontiers sur le second, parce que c’est là qu’elle est la meilleure. Disney adore les récits de transmission ; elle, elle sait surtout regarder ce qui se transmet vraiment. Pas seulement des idées, des styles ou des personnages, mais une façon de fabriquer l’imaginaire à l’échelle industrielle. Et ça, franchement, c’est beaucoup plus intéressant qu’un simple hommage. Le château tient encore debout, oui. La vraie question, c’est : qui a gardé les plans ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




