Jane Schoenbrun ne fait pas un simple film d’horreur de plus : avec Teenage Sex and Death at Camp Miasma, iels transforment le slasher en machine à disséquer nos vieux fantasmes de spectateurs. Et, franchement, ça fait du bien de voir un film qui regarde le genre droit dans les yeux au lieu de lui faire un petit bisou de façade.
On parle ici d’un long métrage qui arrive en salles le 7 août 2026, après le choc critique provoqué par I Saw the TV Glow en 2024. À l’époque, Schoenbrun avait déjà montré qu’iels savaient faire d’un objet pop un terrain de fouille intime, politique et affectif. Cette fois, le point de départ est encore plus vicieux : le slasher des années 1980, ce gros bloc de morale moisie, de sexe puni et de sous-texte transphobe que la génération X a consommé à la louche. Le film ne s’amuse pas seulement à citer Friday the 13th, Sleepaway Camp ou Psycho ; il démonte la mécanique de ces œuvres, puis la remonte avec des gants de chirurgien et un sens du malaise qui ne lâche jamais. Le résultat, c’est un essai de cinéma déguisé en film de genre, ou l’inverse, selon l’humeur du jour.
Et au milieu de ce grand bazar très pensé, il y a une idée simple : le slasher n’a jamais parlé que de désir, de honte et de petite mort.
Camp Miasma, ou la cabane aux vieux démons
Le film suit Kris, cinéaste queer incarnée par Hannah Einbinder, chargée de refaire un faux slasher de 1980 intitulé Camp Miasma. Sur le papier, on sent venir le piège industriel à des kilomètres : on lui confie la remise au goût du jour d’une vieille franchise morte-vivante, histoire de lui coller une couche de respectabilité contemporaine et de faire croire que la modernité a lavé le péché originel. Sauf que Schoenbrun ne s’arrête pas à la critique du reboot paresseux. Iels s’intéressent à ce que ce type de commande dit de l’industrie, de ses remakes, de ses suites, de ses tentatives de passer le flambeau sans jamais lâcher la poule aux œufs d’or.
Le film dans le film, lui, a tout du slasher de l’époque : un tueur trans, des campeurs qui le noient avant qu’il revienne en fantôme vengeur, du sang qui gicle comme dans un dessin animé sous acide, et un port d’attache visuel complètement absurde, avec ce grand boîtier cubique sur la tête du meurtrier. On est loin du réalisme psychologique, et c’est tant mieux. Schoenbrun assume le côté grotesque, presque slapstick, de ces œuvres qui ont longtemps été défendues comme des plaisirs coupables avant d’être relues comme des machines à reproduire la misogynie et la panique morale. Ici, le mauvais goût devient un matériau d’étude, pas une excuse.
Hannah Einbinder face à Gillian Anderson, ou le duel des fantômes
Le cœur du film repose sur la rencontre entre Kris et Billy Presley, ancienne star du Camp Miasma originel, jouée par Gillian Anderson. Et là, on touche au petit miracle du projet : Schoenbrun ne se contente pas de faire dialoguer une jeune artiste avec une icône du passé, iels organisent une collision entre deux générations de lecture du cinéma. Kris suranalyse tout, évidemment, parce qu’elle appartient à une époque où chaque image est disséquée, annotée, notée sur des plateformes et recrachée en thread. Billy, elle, répond par le corps, l’expérience, l’ambiguïté. Quand Kris croit parler de mise en scène, Billy lui renvoie le sujet brut : le sexe, la chair, la peur, l’orgasme, la honte. Pas de fioritures. Pas de posture. Ça pique, et ça réveille.

Ce face-à-face donne au film une tension presque sensuelle, renforcée par la présence de Gillian Anderson, devenue depuis longtemps une figure queer de l’imaginaire pop. Le film joue de cette aura sans jamais la réduire à un simple clin d’œil. Il s’agit plutôt d’un transfert d’énergie, d’un passage de relais entre une spectatrice qui veut comprendre et une survivante qui sait déjà. Le cinéma de Schoenbrun adore les fantômes, mais il préfère encore les corps qui tremblent.
Le petit mort et la grande idée
Le détail le plus malin, c’est ce surnom donné au tueur : Little Death. Impossible de ne pas penser à la petite mort, cette formule qui relie orgasme et disparition, extase et effacement. Tout le film tourne autour de cette équation-là, avec une franchise presque insolente. Les slashers ont toujours été des récits de pulsion, de transgression et de punition sexuelle ; Schoenbrun ne découvre pas le filon, iels le remettent au centre, là où beaucoup de films de genre contemporains préfèrent faire semblant d’être au-dessus de ça. Kris et Billy se retrouvent alors prises dans une spirale où l’analyse critique devient elle-même une forme de désir. On regarde pour comprendre, puis on comprend qu’on regardait déjà avec le corps.
Le film finit par glisser vers une zone plus abstraite, presque cronenbergienne, où les images semblent se retourner contre celles et ceux qui les fabriquent. Il y a là quelque chose de Videodrome dans la manière de montrer le cinéma comme une matière vivante, gluante, prête à être ouverte, tripotée, reconfigurée. Schoenbrun se permet même une petite pique à New Nightmare, histoire de rappeler que le méta-horreur des années 1990 a lui aussi ses limites (et ses petits airs de vieux prof qui veut encore avoir raison). La vraie question n’est plus “qu’est-ce que le film dit du slasher ?”, mais “qu’est-ce que le slasher a fait de nous ?”
Le plastique, le candy et la fièvre
Visuellement, Teenage Sex and Death at Camp Miasma a l’air d’avoir été fabriqué dans un rêve de bonbon chimique. Fonds artificiels, couleurs sucrées, personnages qui semblent survivre à base de pop-corn et de sucre glace : Schoenbrun pousse la stylisation jusqu’à faire du monde un décor mental. Les appels Zoom, les coups de fil de l’agent, les échanges avec la petite amie de Kris et son boyfriend prennent une texture d’irréalité totale, comme si tout le film se déroulait dans une chambre d’écho émotionnelle. C’est joli, oui, mais surtout très cohérent : plus le film parle de médiation, plus il devient lui-même un objet médié par excellence.
On peut lui reprocher d’être un peu longuet, d’insister lourdement sur une idée qui tient en une phrase, et de greffer un épilogue optimiste qui ressemble davantage à un remplissage qu’à une nécessité dramatique. Mais ce serait rater l’essentiel : Schoenbrun ne cherche pas la démonstration sèche, iels cherchent la résonance. Et dans un monde où on confond souvent la critique avec le simple fait d’avoir un avis, ça change tout. Le film ne veut pas tuer les images qu’on aime ; il veut savoir pourquoi elles nous ont blessés, consolés, fabriqués.
Au fond, c’est peut-être ça, la vraie audace de Teenage Sex and Death at Camp Miasma : prendre un genre rincé par quarante ans de suites, de remakes et de commentaires, et lui redonner une charge affective sans le blanchir ni le sanctifier. Pas mal pour un film qui parle de sang, de sexe et de vieux camps de vacances. On a vu plus tiède comme déclaration d’amour.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




