On croyait avoir fait le tour du lancer de toile, ce vieux numéro de cirque devenu signature de franchise. Sauf que Spider-Man: Brand New Day vient rappeler qu’un blockbuster peut encore trouver une idée simple et la pousser jusqu’au nerf.

Depuis vingt ans, Spider-Man sert de poule aux œufs d’or à Hollywood, avec des variations de ton, de casting et de studio qui ont fait tourner la machine à fantasmes à plein régime. Sam Raimi a posé la mythologie moderne avec sa trilogie lancée en 2002, Marc Webb a tenté la nervosité plus tactile avec The Amazing Spider-Man en 2012 et 2014, puis Jon Watts a branché Tom Holland sur le grand carrefour du multivers avec Spider-Man: No Way Home en 2021. Résultat : une franchise qui a tout vu, tout essayé, tout recyclé, jusqu’à parfois donner l’impression de marcher sur place en costume moulant. Mais ici, le film de Destin Daniel Cretton semble avoir compris un truc tout bête : si on veut encore faire vibrer le public, il faut que le mouvement raconte quelque chose, pas seulement qu’il fasse du bruit.

Et c’est là que Brand New Day change la donne : le lancer de toile n’est plus un gadget, c’est la forme même du traumatisme de Peter Parker.

Le vertige comme confession

Le point de départ est connu, mais le film refuse de le traiter comme une simple case à cocher. Après No Way Home, Peter traîne un deuil, une solitude et une amnésie affective qui auraient suffi à plomber n’importe quel autre héros de saga. Aunt May n’est plus là, MJ et Ned ne se souviennent plus de lui, et Tom Holland joue enfin un Parker qui ne peut plus se cacher derrière le charme de l’étudiant sympa. Le film prend ce vide au sérieux, et ça change tout : Peter ne se contente pas de sauver New York, il essaie de se tenir debout dans sa propre tête. Pas très glamour, mais diablement plus intéressant.

La bonne idée de Cretton, c’est de faire du corps de Spider-Man le lieu exact où tout ça se lit. Les scènes de déplacement dans la ville deviennent des accès de panique, des élans de fuite, des tentatives de reprise de contrôle. On n’est plus dans le simple plaisir de la voltige, on est dans une grammaire du déséquilibre. Le film comprend que, chez Spider-Man, la grâce n’a jamais été séparée de la fragilité.

La toile, ce n’est plus du décor

En apparence, les films Spider-Man ont toujours adoré le swing. En réalité, ils l’ont rarement utilisé avec autant d’intention dramatique. Brand New Day multiplie les prises de vue embarquées, les plans au plus près du visage, les mouvements qui collent au souffle du héros. On pense forcément à The Amazing Spider-Man, qui avait déjà tenté le coup avec une caméra plus nerveuse et des sensations plus physiques que chez Raimi. Mais ici, le dispositif va plus loin : le film cherche moins à montrer Spider-Man qu’à nous enfermer dans sa perception.

Affiche de Spider-Man : Brand New Day
Affiche de Spider-Man : Brand New Day

Il y a même quelque chose d’assez malin dans cette manière de filmer la toile comme une extension du système nerveux. Les câbles, les chutes, les reprises d’élan, les oscillations entre les immeubles, tout ça devient le prolongement d’un état intérieur. Et quand le film ose un point de vue à la première personne, il ne joue pas seulement la carte de l’immersion : il nous rappelle que Peter Parker n’a plus de distance avec ce qu’il ressent. Il est à vif. Le masque ne protège plus, il amplifie.

Du jeu vidéo à la chair vive

Autre valeur sûre du film : son dialogue évident avec les jeux Insomniac, notamment Marvel’s Spider-Man en 2018, Marvel’s Spider-Man: Miles Morales en 2020 et Marvel’s Spider-Man 2 en 2023. Là encore, pas besoin de faire semblant de découvrir l’eau tiède : ces jeux ont redéfini la sensation Spider-Man pour toute une génération, avec un swing ultra fluide, des finish moves nerveux et une proximité presque tactile avec la ville. Cretton semble avoir pigé le truc sans l’illustrer bêtement. Il ne copie pas le jeu, il en retient la logique sensorielle.

Ce choix est d’autant plus payant que le cinéma de super-héros traverse une phase de fatigue industrielle. Après l’explosion du box office des années 2010, puis la saturation post-Avengers: Endgame, les studios ont compris qu’on ne pouvait plus vendre un costume rouge et bleu comme on vendait un ticket magique en 2008. Il faut un angle, une émotion, une raison de revenir en salles. Et quand un film de Spider-Man réussit à faire sentir le poids d’un saut entre deux immeubles, il retrouve ce que le genre a parfois perdu en route : une sensation physique, presque primitive. On n’achète pas seulement un spectacle, on achète une chute qui a du sens.

Tom Holland, enfin au centre du jeu

Le plus intéressant, c’est peut-être que Brand New Day semble être le premier vrai film Spider-Man de Tom Holland. Pas parce que les précédents étaient ratés, loin de là, mais parce qu’ils l’inscrivaient souvent dans un écosystème plus large, entre mentorat, crossover et logique de franchise. Ici, Peter Parker n’est plus le petit protégé du MCU, il devient le centre de gravité du récit. Le film le regarde comme un personnage en crise, pas comme une mascotte premium. Et Holland, qui a longtemps joué la vivacité, trouve enfin une matière plus sombre, plus heurtée, plus adulte aussi.

Cette bascule est d’autant plus forte que le film ne cherche jamais à faire du misérabilisme. Il garde la souplesse, l’humour, le plaisir du mouvement. Mais il les met au service d’une idée simple : grandir, chez Peter Parker, c’est perdre l’innocence sans perdre la responsabilité. Dit comme ça, ça sonne presque comme une formule de brochure. À l’écran, ça devient une petite tragédie pop, et franchement, ça fait du bien. Spider-Man ne vole pas, il encaisse.

Au fond, Brand New Day n’a rien d’un miracle tombé du ciel. C’est plutôt un film qui se souvient qu’un héros n’existe vraiment que quand on sent ses appuis vaciller. Et si le meilleur Spider-Man était simplement celui qui accepte enfin de trembler ? Voilà une question qui vaut mieux qu’un énième multivers en roue libre. Le reste, on le laissera aux acrobates du marketing.

Bande-annonce VF de Spider-Man : Brand New Day

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