Marvel adore les retours en grâce, les repentirs éclair et les vilains qui deviennent gentils au moment où il faut vendre des mugs. Dans Spider-Man: Brand New Day, Jean Grey débarque justement comme une menace avant d’être requalifiée en victime du récit. Pratique, mais pas franchement innocent.
Le film sorti le 31 juillet 2026 a déjà écrasé le box-office mondial et file vers les 2 milliards de dollars, selon les chiffres relayés par Slashfilm. Une performance qui dit deux choses à la fois : Tom Holland reste une machine commerciale de premier ordre, et Marvel a enfin cessé de laisser son Spider-Man en figurant de luxe dans sa propre saga. Après trois opus où Peter Parker se faisait parfois voler la vedette par le grand cirque MCU, Brand New Day remet le héros au centre du jeu. Sauf que ce recentrage a un prix : il faut aussi faire exister un adversaire qui tienne la route, et là, Jean Grey, incarnée par Sadie Sink, arrive avec des manières de démolisseuse. D’après les scénaristes Chris McKenna et Erik Sommers, interrogés par The Hollywood Reporter, elle ne serait « techniquement » responsable d’aucun décès. Jolie pirouette juridique, presque digne d’un communiqué de service contentieux. Le film veut une menace grave, mais refuse d’en assumer pleinement les conséquences.
Dans la plus pure tradition hollywoodienne, le problème n’est pas tant la violence que la manière dont on la range sous le tapis une fois la scène passée. Jean Grey surgit d’abord comme une figure de colère, une force qui casse tout sur son passage pour arracher sa sœur à l’emprise du Department of Damage Control. Résultat : bâtiments pulvérisés, prisonniers libérés, Hulk lâché dans la nature, passants manipulés comme des pions. Le film s’autorise même un moment franchement tordu avec MJ, quand Jean prend le contrôle de son esprit pour embrasser Peter Parker et lui faire croire à un retour sentimental. On est loin du petit malentendu romantique. On est dans la manipulation pure, avec ce petit parfum de cruauté que Marvel adore ensuite maquiller en traumatisme noble. Autrement dit : la machine à fantasmes veut du drame, mais sans salir trop longtemps la nappe.
Le péché originel du méchant “redeemable”
Erik Sommers l’explique sans détour à The Hollywood Reporter : pour qu’un antagoniste fonctionne, il faut qu’il paraisse réellement dangereux, physiquement, mentalement, émotionnellement. Sur le papier, impossible de lui donner tort. Si le danger n’existe pas, le héros ne traverse rien, et le spectacle s’effondre comme un décor de carton-pâte sous la pluie. Mais avec Jean Grey, le cas est plus glissant. Ce n’est pas une vilaine de passage, ni une mercenaire interchangeable qu’on peut sacrifier au montage final. C’est l’une des figures fondatrices de la mythologie X-Men, un personnage chargé d’une mémoire éditoriale énorme, et donc d’un capital symbolique que le MCU n’a pas encore vraiment gagné. La faire entrer par la porte de service du massacre pose forcément une question de ton. On ne présente pas un demi-dieu mutant comme un simple casseur de vitrines sans déclencher quelques grincements.

Ce qui trouble, dans Brand New Day, c’est que le film semble jouer sur deux tableaux sans choisir franchement le sien. D’un côté, il veut installer Jean comme menace majeure, presque comme une force de catastrophe. De l’autre, il veut déjà préparer sa réhabilitation émotionnelle, comme si le pardon devait arriver avant même que le spectateur ait eu le temps de digérer la casse. C’est là que la comparaison avec d’autres figures Marvel devient utile. Le Punisher de Jon Bernthal, par exemple, tue à tour de bras, mais sa violence fait partie du pacte de lecture : Frank Castle est un trou noir moral assumé. Jean Grey, elle, arrive avec un autre bagage, un autre imaginaire, une autre promesse. La voir traverser le film en mode bulldozer psychique, puis être presque absoute d’un revers de dialogue, ça coince un peu. Pas assez pour faire tomber l’édifice, mais assez pour sentir la couture. Marvel veut le choc, puis la réconciliation. Le problème, c’est que le choc laisse des traces.
Peter Parker au milieu du champ de ruines
Chris McKenna insiste, toujours dans l’entretien cité par The Hollywood Reporter, sur un point de mise en scène : le spectateur découvre les événements au même rythme que Peter Parker. C’est une logique classique, presque old school, qui permet de maintenir le mystère et d’éviter l’avance de connaissance. Sur le plan dramatique, ça fonctionne. Sur le plan moral, ça devient plus bancal, parce que l’on suit un héros qui subit sans pouvoir nommer immédiatement ce qu’il voit. Et c’est précisément là que Brand New Day devient intéressant : le film parle moins d’un combat contre un ennemi que d’un monde où les lignes de responsabilité se brouillent, où la violence se fait passer pour nécessité, où la catastrophe se raconte comme un malentendu utile. Peter Parker, comme Jean Grey, comme Frank Castle, traîne une perte qui le rend vulnérable à la logique du sacrifice. Le film ne raconte pas seulement une bataille de super-héros ; il met en scène la fatigue morale de gens qui n’ont plus de sol sous les pieds.
Et puis il y a le sous-texte, évidemment. Faire entrer Jean Grey dans le MCU par une porte aussi sombre, c’est déjà annoncer la couleur de la future saga mutante : pas de table rase, pas de gentille réinvention propre sur elle, mais une continuité abîmée, traversée par la peur, la manipulation et la faute. C’est malin, parce que ça donne du poids à l’arrivée d’un personnage majeur. C’est risqué, parce que ça oblige à gérer une violence qui ne peut pas être simplement effacée par une scène de compassion. Les scénaristes semblent en avoir conscience, mais pas au point de vraiment trancher. Alors on reste avec cette impression étrange : Jean Grey fonctionne, oui, mais à l’arraché, comme si le film s’était dit qu’il fallait bien salir le costume avant de le repasser. Le MCU adore les résurrections ; il va falloir apprendre à vivre avec leurs cicatrices.
Au fond, la question n’est pas de savoir si Jean Grey a franchi une ligne. Elle l’a fait, et le film le sait très bien. La vraie question, c’est celle-ci : quand Marvel commence à demander au public de pardonner avant même d’avoir compris ce qu’il pardonne, est-ce encore de la dramaturgie, ou déjà de la gestion de franchise ?
Bande-annonce VF de Spider-Man : Brand New Day
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




