La réalisatrice de Baby Reindeer aux commandes d’un projet signé par les créateurs de Stranger Things, avec une actrice longtemps sous-estimée en figure centrale. La promesse était tentante, peut-être même trop. Something Very Bad Is Going to Happen (titrée Un très mauvais pressentiment en France) n’essaie pas de tenir une promesse spectaculaire. Elle choisit de faire autre chose, quelque chose de plus difficile : installer un malaise qui ne vous quitte plus, même une fois les lumières rallumées.
L’essentiel à retenir
- Série Netflix en 8 épisodes, disponible depuis le 26 mars 2026, créée par Haley Z. Boston et produite par les frères Duffer (Upside Down Pictures)
- Camila Morrone y livre sa meilleure performance à ce jour dans le rôle de Rachel, une fiancée rongée par un pressentiment inexplicable
- Une horreur atmosphérique et psychologique, plus proche du dread que du jump scare, parfois ralentie par une narration trop prudente en début de saison
Quand les frères Duffer passent la main à quelqu’un de moins attendu
Après la fin de Stranger Things début 2026, Matt et Ross Duffer ne se sont pas contentés de souffler. Via leur structure Upside Down Pictures, ils ont choisi de produire un projet qu’ils n’ont pas écrit eux-mêmes. C’est Haley Z. Boston, scénariste restée discrète jusqu’ici, qui signe la création de la série. Un pari, et pas anodin.
À la réalisation, le nom de Weronika Tofilska suffit à provoquer une attente particulière. Cette réalisatrice polonaise avait déjà démontré avec Baby Reindeer sa capacité à créer un inconfort durable avec très peu d’effets. Son retour chez Netflix sur un projet de genre pur était l’une des bonnes nouvelles de ce début d’année. Et la série, disponible en intégralité depuis le 26 mars 2026, confirme qu’elle tient ses promesses les plus importantes.
Rachel Harkin, ou l’art d’incarner le doute sans en faire trop
Camila Morrone incarne Rachel Harkin, jeune femme sans famille, sans passé détaillé, qui suit son fiancé Nicky jusqu’au domaine des Cunningham pour ce qui devrait être une semaine de fêtes avant le mariage. Rachel est construite à rebours des héroïnes d’horreur habituelles. Elle n’est pas naïve. Elle n’est pas fragilisée à l’excès. Elle est réservée, légèrement gothique, avec quelque chose de très affûté dans le regard.
Ce que Morrone réussit ici est précis : elle joue une femme qui sait sans pouvoir nommer ce qu’elle sait. La première séquence dans un relais-routier sordide sur la route des Cunningham établit cela en quelques plans. Elle voit quelque chose. Ou croit voir. Et la série prend soin de ne pas trancher trop tôt. C’est là que réside son intelligence narrative la plus réelle.
Face à elle, Adam DiMarco interprète Nicky, fiancé enthousiaste convaincu que tout va se passer à merveille. Un personnage potentiellement cliché. DiMarco lui offre une sincérité désarmante qui rend l’ensemble nettement plus complexe à lire.
L’atmosphère comme personnage à part entière
Ce qui distingue Something Very Bad Is Going to Happen de la grande majorité des séries d’horreur diffusées ces dernières années, c’est son refus presque systématique du jump scare de facilité. La série préfère construire. Elle accumule des plans dans des couloirs trop sombres, une palette de couleurs désaturées qui donnent l’impression que la lumière elle-même hésite, une bande-son percussive qui finit par s’insinuer dans votre rythme cardiaque.
Les amateurs de films d’horreur qui ont redéfini les codes du genre reconnaîtront immédiatement cette grammaire visuelle. Un enfant qui sourit trop longtemps. Un bar vide à trois heures de l’après-midi. Une silhouette entrevue dans un miroir. Rien de fondamentalement nouveau, mais tout est exécuté avec une précision qui mérite le respect.
The Times, qui note la série 80/100, y voit «un cours magistral sur la construction progressive d’une tension et d’une anxiété sans avoir peur du sang quand il faut». C’est honnête. La série sait faire monter la pression sans se précipiter vers la décharge.
Les Cunningham, ou la belle-famille comme miroir déformant
La famille Cunningham est l’un des points forts de la série. Riche, bien rangée, avec des sourires légèrement trop parfaits. Jennifer Jason Leigh, impériale comme à son habitude, y incarne une matriarche dont on ne sait jamais très bien si elle représente une menace ou une victime. Sa présence suffit à faire planer une ambiguïté constante sur chaque scène partagée avec Rachel.
Ted Levine et l’acteur danois Zlatko Burić complètent un casting secondaire dont chaque membre joue sur une note légèrement discordante. Tofilska a fait le choix de ne jamais signaler clairement qui est dangereux et qui ne l’est pas. Ce flou permanent est à la fois la force et la légère fragilité de l’ensemble selon les épisodes. La mécanique narrative des meilleurs films d’horreur psychologique repose exactement sur cette ambiguïté : la menace vient de l’intérieur, elle porte un prénom de famille et vous sert du vin blanc en souriant.
Ce que la série tient vraiment
La série réussit quelque chose de difficile : installer un sentiment de terreur diffuse sans jamais le justifier complètement pendant les premiers épisodes. Cette ambiguïté, rarement maintenue aussi longtemps sans s’effondrer, est ce qui donne à Something Very Bad Is Going to Happen sa singularité réelle au milieu d’une offre horrifique saturée.
The Playlist lui attribue 83/100 et formule bien ce qui se joue ici : «Il existe une différence entre suspense et terreur. Cette série est un cas d’étude dans ce que la terreur implique vraiment.» C’est précisément ce qui la distingue des productions horrifiques les plus marquantes de ces dernières années, souvent bâties sur l’intensité brute plutôt que sur la durée du malaise.
Les thèmes travaillés en filigrane, appartenance, dette affective, le prix du consentement dans une relation déséquilibrée, donnent à la série une densité émotionnelle que l’horreur pure n’atteint pas toujours. On pense parfois à Midsommar, parfois à Get Out. Ce n’est pas anodin.
Le revers d’une lenteur trop assumée
La critique de Time Magazine, publiée le 19 mars 2026 avant la sortie officielle, l’avait anticipé : «Elle offre ce qui aurait pu suffire pour un long-métrage et consacre la majeure partie de la saison à une atmosphère vaguement effrayante.» C’est la limite réelle de la série. Les trois premiers épisodes, en particulier, testent une patience que tous les spectateurs n’ont pas.
Certaines séquences se répètent dans leur logique interne. La sensation de tourner en rond s’installe vers le milieu de saison. Ce n’est pas rédhibitoire pour qui accepte le contrat narratif dès le départ. Mais pour quelqu’un qui vient chercher des réponses à rythme soutenu, la frustration peut prendre le dessus. Esquire le résumait avec justesse : «Du potentiel perdu dans la langueur.»
Si vous aimez les grandes séries d’horreur construites sur la durée, celles qui préfèrent le malaise persistant aux décharges d’adrénaline, cette série est faite pour vous. Autrement, il vaudra mieux tenir sur les deux premiers épisodes avant de décider.
Faut-il vraiment regarder cette série ?
Sur Netflix et les plateformes de streaming, les séries d’horreur à haute ambition artistique restent rares malgré le volume de production. Something Very Bad Is Going to Happen en fait partie, avec toutes ses imperfections. Elle ne tient pas la promesse spectaculaire que son titre laisse entendre. Elle prend son temps, parfois trop. Mais quand elle touche juste, elle touche profondément.
Camila Morrone confirme ici qu’elle méritait un rôle de cette envergure depuis longtemps. Jennifer Jason Leigh livre, encore une fois, ce qu’on ne peut appeler autrement qu’une leçon de présence. Et Weronika Tofilska s’impose comme l’une des voix les plus importantes de la fiction de genre en ce moment.
Note IMDb : 6,7/10. Metacritic : 65. Des chiffres qui reflètent la polarisation, pas la nullité. Cette série mérite qu’on lui accorde les trois premiers épisodes avant de trancher. Et souvent, après le troisième, il est déjà trop tard pour s’arrêter.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



