Entre Ralph Bakshi et Peter Jackson, la Terre du Milieu n’a jamais été un terrain neutre : c’est une zone de friction, de jalousie artistique et de mémoire visuelle. Et quand un cinéaste estime qu’on lui a emprunté plus que de raison, forcément, ça finit en règlement de comptes à coups de wraiths et de mauvaise foi bien sentie.
Pour comprendre cette embrouille, il faut remonter à la version animée de The Lord of the Rings signée Ralph Bakshi en 1978. Le film, produit dans un contexte où l’adaptation de Tolkien ressemblait à un chantier maudit, a longtemps traîné une réputation de curiosité bancale. Sauf qu’en coulisses, Bakshi a sauvé le projet d’un naufrage industriel, après des producteurs et scénaristes peu concernés par le matériau d’origine. Son long métrage, fabriqué avec des moyens autrement plus modestes que ceux de la trilogie de Peter Jackson, a pourtant trouvé son public et posé des images qui allaient s’incruster dans l’imaginaire collectif. Le hic, c’est que Bakshi a toujours eu le sentiment que Jackson avait ensuite ramassé la mise sans lui tendre la main.
À partir de là, on entre dans une vieille histoire de cinéma : qui invente quoi, qui recycle quoi, qui passe pour le génie officiel et qui reste dans l’ombre avec ses croquis sous le bras ? En 2002, Bakshi disait déjà n’avoir pas vu The Fellowship of the Ring au moment où il s’exprimait, mais il accusait Peter Jackson d’avoir longtemps minimisé l’influence de son film. En 2006, il allait encore plus loin, estimant que sa version avait davantage de caractère, d’âme et de cœur, avec moins de vernis mercantile. La pique est sale, mais elle touche juste là où ça fait mal : dans la grande machine hollywoodienne, l’hommage devient vite un emprunt, puis un héritage, puis une évidence. Pratique, non ?
Quand l’animation a planté le décor
Ralph Bakshi n’est pas un figurant dans l’histoire du cinéma fantastique. Avant même The Lord of the Rings, il s’était taillé une réputation de franc-tireur de l’animation américaine, capable de mêler pulsion underground, violence graphique et sens du mouvement. Son adaptation de Tolkien, sortie en 1978, ne ressemblait à rien de standardisé : elle cherchait moins la joliesse que la matière, moins la carte postale que la tension. Bakshi a d’ailleurs expliqué qu’il s’était lancé dans l’aventure pour « sauver » Tolkien, parce qu’il aimait profondément l’œuvre. Voilà qui change un peu du discours promo habituel, hein.
Ce point compte, parce qu’il explique sa susceptibilité. Quand on a l’impression d’avoir fait le sale boulot de défrichage, voir un autre cinéaste récolter ensuite la gloire mondiale avec un budget de production autrement plus massif, des effets spéciaux numériques à foison et une exploitation en salles transformée en raz-de-marée, ça gratte. La trilogie de Peter Jackson, lancée avec The Fellowship of the Ring en 2001, a redéfini le blockbuster fantasy au début des années 2000, jusqu’à devenir un pilier du box office mondial et un modèle industriel pour tout l’univers étendu qui a suivi. Bakshi, lui, voit surtout un film qui a servi de table rase sans qu’on lui rende la monnaie.
Le péché originel du « merci » oublié
Ce qui ressort des propos de Bakshi, c’est moins une simple querelle d’ego qu’une bataille de reconnaissance. Il affirme que Jackson a longtemps évité de citer son travail, alors même que certaines images, certains motifs et certaines compositions lui semblaient directement repris. Les Nazgûl, les hobbits tapis sous des racines, certains choix de design, la silhouette de Gimli ou l’allure des elfes : Bakshi dit avoir posé les bases visuelles parce qu’il n’avait rien d’autre sous la main que le roman de Tolkien. Et quand il lance que Jackson a pu dire « j’aime ça, je n’aime pas ça, je peux améliorer ça », on entend surtout le vieux refrain du cinéaste qui croit pouvoir effacer le précédent par la seule force du prestige.
Évidemment, la question n’est jamais aussi simple. Le cinéma fonctionne par couches, influences, réemplois, citations, remontages de formes. On ne crée jamais dans le vide. Mais il y a une différence entre travailler à partir d’un héritage et faire semblant qu’il n’existe pas. C’est là que Bakshi appuie là où ça fait mal : il ne reproche pas seulement à Jackson d’avoir repris des idées, il lui reproche d’avoir laissé l’empreinte de son propre film hors champ, comme si l’histoire commençait en 2001. Et ça, pour un artiste, c’est le genre de coup de canif qui ne passe pas.
Deux anneaux, deux méthodes, un même monstre
En réalité, la comparaison entre les deux Lord of the Rings dit quelque chose de plus large sur l’évolution du cinéma de fantasy. Bakshi travaille dans une logique artisanale, presque expressionniste, avec une animation qui accepte l’inachevé, la rugosité, le débordement. Jackson, lui, arrive avec la puissance d’un studio, une armée de techniciens, des cascades, une postproduction tentaculaire et une ambition de fresque totale. L’un invente dans la contrainte, l’autre monumentalise dans l’abondance. L’un sent la salle de montage et la colle fraîche, l’autre la machine à fantasmes calibrée pour l’Olympe du box office.
Et pourtant, les deux films cohabitent dans la mémoire des spectateurs parce qu’ils répondent à deux pulsions complémentaires : le désir de voir Tolkien devenir image, et celui de voir cette image prendre corps sous des formes différentes. Bakshi n’a pas tort de rappeler qu’il a ouvert une voie. Jackson n’a pas tort d’avoir poussé la sienne jusqu’au bout. Entre les deux, il y a un demi-dieu de l’animation qui réclame sa part de légende et un monstre sacré du blockbuster qui a fini par imposer la sienne. La Terre du Milieu, au fond, n’appartient à personne. Mais les cicatrices, elles, restent très personnelles.
Et si la vraie question n’était pas de savoir qui a « gagné », mais pourquoi les grands mythes du cinéma finissent toujours par ressembler à des champs de bataille ? Bakshi a peut-être perdu la bataille du prestige, mais il a gagné autre chose : le droit d’être encore assez vivant pour râler. Ce qui, dans le milieu, vaut presque un Oscar.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




