
Entre cinéma LGBTQ+, contre-culture seventies et films familiaux, Lisbonne continue de faire sauter les verrous
Trente ans de festival queer à Lisbonne, et toujours pas la moindre envie de lisser les angles : Queer Lisboa continue de faire ce que beaucoup de vitrines culturelles n’osent plus, à savoir mélanger les films LGBTQ+, les héritages radicaux des années 1970 et des récits familiaux qui refusent de choisir entre tendresse et friction.
Dans le petit théâtre très sérieux des grands rendez-vous cinéphiles, les festivals aiment bien se raconter comme des laboratoires. Sauf qu’ici, le laboratoire a de la mémoire, du nerf et un vrai sens du désordre. Fondé en 1997, Queer Lisboa s’est imposé comme l’un des rares événements européens à ne pas réduire le cinéma queer à une niche décorative ou à une saison de prestige bien rangée. Lisbonne, avec sa géographie ouverte sur l’Atlantique et son histoire culturelle faite de croisements, lui va comme un gant : on y programme du désir, de la politique, des corps qui débordent, des récits qui coincent les cases. Et pour ses 30 ans, le festival ne se contente pas d’un gâteau et de quelques hommages polis. Il aligne une sélection large, traversée par des œuvres récentes, des gestes plus abrasifs et un retour assumé vers la contre-culture des années 1970, cette époque où l’on fabriquait encore des images comme on lançait des pavés. Le message est clair : le queer n’est pas un rayon, c’est une manière de regarder le cinéma de face.
Le détail n’est pas anodin. Dans un contexte où les festivals internationaux jouent souvent la carte du consensus chic, Queer Lisboa continue de défendre une ligne plus nerveuse, plus poreuse, plus politique aussi. Le cinéma LGBTQ+ y occupe évidemment le premier plan, mais pas comme un bloc homogène : on y croise des récits intimes, des chroniques de famille, des formes expérimentales, des films qui s’adossent à l’histoire militante, d’autres qui préfèrent la douceur des liens et des transmissions. Cette coexistence dit quelque chose de précieux : le cinéma queer n’a jamais été un genre fermé, mais un champ de bataille esthétique. Et Lisbonne, depuis trois décennies, sert de point d’appui à cette bataille-là. Pas de grand discours en carton, pas de posture de vitrine. Juste une programmation qui rappelle que la visibilité n’a de sens que si elle laisse entrer le trouble. Le festival ne célèbre pas une identité figée, il organise sa circulation.
Ce qui frappe dans l’ADN de Queer Lisboa, c’est sa capacité à faire cohabiter des œuvres qui, ailleurs, seraient séparées par des murs de catégories. D’un côté, les films ancrés dans les luttes LGBTQ+ contemporaines, avec leurs tensions politiques, leurs questions de représentation, leurs désirs de réparation. De l’autre, une plongée dans la radicalité des années 1970, période où la contre-culture n’était pas encore un mot de brochure mais un terrain d’affrontement esthétique et social. Ce va-et-vient n’a rien d’un caprice de programmateur : il rappelle que les combats d’hier ont fabriqué les images d’aujourd’hui, et que le cinéma queer n’a jamais cessé de dialoguer avec ses fantômes. On n’est pas là pour faire joli sur une affiche. On est là pour remonter le fil, quitte à se salir les mains. La mémoire queer, ici, n’est pas un musée : c’est un moteur.
Et puis il y a cette idée de “family fare”, autrement dit des films familiaux, qui pourrait passer pour une concession molle si on la lisait de travers. En réalité, l’inclusion de récits plus accessibles dit autre chose : le festival refuse de cantonner le queer à la marge bruyante ou au manifeste rugueux. Il y a aussi des histoires de transmission, de foyer, de filiation, de protection, de conflit domestique. Bref, tout ce qui fait qu’une famille peut être un refuge, un champ de mines, ou les deux à la fois. Notre chère rédaction adore ce genre de bifurcation, parce qu’elle casse la vieille opposition entre cinéma militant et cinéma du lien. Comme si l’émotion douce était moins politique que la colère. Quelle blague. Le politique, ici, passe aussi par la cuisine, le salon et les silences autour de la table.
Il faut aussi regarder ce que signifie, pour un festival portugais, de tenir trente ans sans perdre sa colonne vertébrale. Le Portugal n’a pas toujours été le premier pays auquel on pense quand on parle de circulation internationale des récits queer, et c’est précisément pour ça que Queer Lisboa compte. Il a contribué à faire exister un espace critique où les films LGBTQ+ ne sont pas seulement montrés, mais discutés, hiérarchisés, confrontés à d’autres formes, d’autres époques, d’autres sensibilités. Dans un paysage européen souvent obsédé par les grands rendez-vous cannois, berlinois ou vénitiens, Lisbonne joue une autre partition : moins de tapis rouge, plus de frottement. Moins de pose, plus de matière. C’est peut-être ça, le luxe aujourd’hui : un festival qui a encore quelque chose à dire sans parler en majuscules.
La longévité de Queer Lisboa tient aussi à sa souplesse. Trente ans, dans le monde des festivals, c’est assez pour devenir institution, et assez pour risquer l’embaumement. Or le rendez-vous lisboète évite ce piège en gardant une programmation qui accepte les écarts de ton, les collisions de formes, les passages entre l’archive militante et le récit plus populaire. Ce n’est pas une petite affaire. Beaucoup de manifestations culturelles se crispent dès qu’il faut élargir leur ligne. Ici, l’élargissement semble au contraire faire partie du projet initial. On peut y voir un signe de maturité, ou simplement une manière élégante de ne pas devenir ennuyeux. Ce qui, au fond, revient presque au même. Un festival queer qui s’assagit trop vite se tire une balle dans le pied ; celui-ci, visiblement, a encore du souffle.
Alors oui, Queer Lisboa fête ses 30 ans. Mais l’intérêt n’est pas seulement dans l’anniversaire, ce rituel un peu décoratif que les institutions adorent brandir. L’enjeu, c’est de voir comment un festival peut durer sans se fossiliser, comment il peut rester un lieu de friction au lieu de devenir une marque. Lisbonne, pour l’instant, tient bon. Et tant mieux : dans un monde culturel qui adore ranger les marges dans des cases bien propres, un peu de désordre programmé fait un bien fou. Après trois décennies, Queer Lisboa ne demande toujours pas la permission d’exister. Il continue, tout simplement, de prendre la place qu’il s’est fabriquée.