Pourquoi la trilogie Star Wars de Rian Johnson n’a jamais vu le jour, selon Kathleen Kennedy

Dans l’histoire des grandes franchises, il y a des films qui existent, des films qui échouent… et des films qui ne naissent jamais. La trilogie Star Wars annoncée pour Rian Johnson fait partie de cette troisième catégorie, celle des projets devenus mythologiques à force d’être repoussés, reconfigurés, puis silencieusement rangés dans un tiroir. Ce qui fascine, c’est que cette non-existence raconte peut-être autant sur le cinéma contemporain que n’importe quel making-of officiel.

Avec le recul, l’affaire ressemble moins à un simple problème d’agenda qu’à un cas d’école: un auteur propulsé au cœur d’un univers ultra-codifié, une réception publique fracturée, et une industrie qui, tout en se prétendant audacieuse, avance souvent avec la prudence d’un funambule. Et au centre de ce triangle, Kathleen Kennedy, figure-clé de Lucasfilm depuis l’ère Disney, propose aujourd’hui une lecture étonnamment directe de ce qui s’est joué.

Un projet annoncé trop tôt, dans une époque trop bruyante

La trilogie de Rian Johnson avait été officialisée avant même que Les Derniers Jedi ne soit confronté au tribunal du box-office, des réseaux et des attentes. À l’époque, c’était un signal fort: Lucasfilm affirmait vouloir confier une partie de son avenir à un cinéaste identifié, avec un regard, une manière de cadrer et de raconter qui ne devait rien au pilotage automatique.

Mais annoncer un projet Star Wars, ce n’est pas seulement communiquer une intention artistique. C’est aussi créer une promesse dans un espace saturé de spéculations, d’algorithmes et de camps retranchés. Le calendrier médiatique devient alors un second scénario, parfois plus contraignant que le premier. Cette pression ne se contente pas d’accompagner les films: elle les précède, les parasitant avant même le premier clap.

Kathleen Kennedy et l’explication la plus simple: la peur du backlash

Longtemps, l’explication officielle la plus commode a tenu en une phrase: Rian Johnson était pris par Knives Out. Ce qui est vrai, et même logique. Ses policiers ludiques, mécaniques et dialogués ont exigé une disponibilité d’écriture et de production difficilement compatible avec une trilogie galactique, lourde de contraintes industrielles.

Mais Kathleen Kennedy avance une autre idée, plus intime et plus crue: au-delà de l’agenda, Johnson aurait été échaudé par la négativité en ligne. Autrement dit, la trilogie ne se serait pas dissoute dans un conflit de planning, mais dans une atmosphère. Le genre d’atmosphère qui transforme chaque choix de mise en scène en grenade dégoupillée, chaque intention narrative en déclaration politique, chaque interview en terrain miné.

Ce diagnostic ne surprend pas, parce qu’il correspond à ce que l’on observe désormais partout: la peur d’être pris pour cible devient un paramètre de production. Dans un studio, on consulte des tableaux, des analystes de tendances, des projections de risques. Dans la tête d’un cinéaste, cela peut se traduire par une question beaucoup plus simple: “Ai-je envie de vivre ça encore une fois?”

Ce que Les Derniers Jedi a cristallisé: l’esthétique face au dogme

Parler de la trilogie avortée oblige à revenir à Les Derniers Jedi, non pas pour relancer un procès, mais pour comprendre la nature de la fracture. Le film de Johnson travaille l’héritage comme un matériau malléable. Il met en scène l’usure des mythes, la transmission abîmée, la légende qui ne tient plus sans fissures. C’est un geste de cinéma: déplacer l’énergie du récit vers le doute, la dissonance, la surprise de la coupe au montage ou d’un plan qui refuse l’héroïsme attendu.

Cette approche, dans une saga bâtie sur la clarté du conte et la lisibilité des archétypes, a été perçue par certains comme une trahison. En réalité, elle relève d’un vieux débat: faut-il filmer une franchise comme un patrimoine à conserver, ou comme un langage à faire évoluer? Johnson, avec ses choix de rythme, de tonalité et de rupture, a pris le risque de la seconde option.

Qu’on adhère ou non, le fait décisif est ailleurs: la réception n’a pas seulement été contrastée, elle est devenue militante, parfois toxique, souvent démesurée. Kennedy le rappelle à sa manière: l’agressivité ne touche pas tout le monde de la même façon, et certaines cibles reviennent structurellement, notamment les femmes et les personnes racisées. L’histoire récente de la saga en porte les traces, de manière assez indélébile.

Franchise au XXIe siècle: quand le film se tourne aussi sur Internet

Ce qui a changé, ce n’est pas l’existence de critiques violentes (elles ont toujours existé), c’est leur vitesse, leur amplification et leur mise en réseau. Un commentaire devient un fil, un fil devient une vidéo, la vidéo devient un narratif concurrent du film. On ne parle plus seulement d’aimer ou de ne pas aimer: on appartient à un camp, on “défend” une vision de l’œuvre comme on défendrait un territoire.

Kennedy insiste sur un point intéressant: le bruit est souvent produit par une minorité très visible, parfois gonflée par des dynamiques automatisées. Qu’il s’agisse de bots ou de stratégies d’amplification, l’effet sur les artistes est le même: une sensation de vague, indistincte, impossible à raisonner. Le cinéaste n’affronte plus un public, il affronte une abstraction statistique, un mur de notifications.

Dans ce contexte, la prudence n’est pas qu’un calcul de studio; elle peut devenir un mécanisme de survie. Et quand Kennedy explique qu’elle prévient les nouveaux venus, elle décrit en creux un paradoxe: Lucasfilm veut attirer des auteurs, mais doit leur annoncer qu’ils entreront dans un espace où la création a un coût psychologique non négligeable.

Rian Johnson, un auteur au sens concret: le goût du déplacement

La filmographie de Johnson aide à comprendre pourquoi l’équation Star Wars pouvait être à la fois excitante et fragile. C’est un cinéaste qui aime les systèmes (le polar, le casse, la science-fiction conceptuelle) pour mieux les tordre. Son plaisir de mise en scène se loge dans le pas de côté: un regard, une coupe, un changement d’axe qui reprogramme ce qu’on croyait comprendre.

Ses films “Knives Out” ont renforcé cette image d’artisan du récit: précision du rythme, direction d’acteurs au cordeau, gestion du point de vue comme un jeu d’illusions contrôlé. Et l’actualité de la série, qui continue d’étendre son univers, montre à quel point Johnson a trouvé un terrain où son style se déploie sans devoir négocier avec une mythologie sacrée. Pour situer ce nouvel élan et son actualité, on peut lire cet article sur Wake Up Dead Man et la trajectoire de la saga: https://www.nrmagazine.com/wake-up-dead-man-une-premiere-surprenante-pour-la-serie-knives-out/.

Vu sous cet angle, l’hypothèse de Kennedy prend une couleur presque pragmatique: après avoir expérimenté la déflagration Star Wars, pourquoi retourner volontairement dans l’œil du cyclone, alors qu’un autre espace de création, plus respirable, s’ouvre ailleurs?

Lucasfilm sous Kennedy: le rêve du “cinéaste d’abord”, et ses limites

On oublie souvent que l’intention initiale de Kennedy, choisie à l’époque par George Lucas, était d’insuffler une approche “film” à un univers devenu, par la force des choses, une machine. Sur le papier, l’idée est admirable: confier Star Wars à des metteurs en scène capables d’y injecter une identité.

Dans les faits, la méthode s’est heurtée à la réalité industrielle: quand un film coûte autant, l’inconfort créatif se paie cher. Les changements de réalisateurs en cours de route, les réécritures et les réajustements montrent à quel point la franchise a parfois privilégié la stabilité du produit final au vertige de l’auteur. L’éviction de certains cinéastes sur des projets majeurs a durablement envoyé un message: l’espace d’expérimentation existe, mais il a des murs.

Rian Johnson, lui, a réussi à mener son film au bout, ce qui rend son cas singulier. Mais la récompense a été ambiguë: parvenir à imposer un geste de cinéma, puis encaisser une contestation qui déborde le film lui-même et s’attaque au principe même de sa légitimité.

Ce que la trilogie “fantôme” dit du rapport entre fans, studios et cinéma

Le débat n’est pas de décider si Johnson “méritait” une trilogie. La vraie question est: quel type de cinéma une franchise peut-elle absorber sans se déchirer? Car Star Wars n’est pas seulement une série de films; c’est une mémoire collective, un lexique d’images, une nostalgie transmissible. Dès lors, chaque variation est ressentie comme une modification du souvenir.

Là où Kennedy est intéressante, c’est qu’elle ne présente pas l’abandon comme une simple stratégie corporatiste, mais comme la conséquence d’un climat. On peut discuter la part de cette explication, la nuancer, l’équilibrer avec des motifs de production. Mais elle a le mérite de remettre au centre la dimension humaine: un cinéaste peut renoncer non parce qu’il manque d’idées, mais une énergie intérieure pour affronter l’épreuve.

La réception comme contrainte de mise en scène

Dans un monde idéal, la mise en scène répondrait à la dramaturgie et au regard d’auteur. Dans le monde réel des franchises, elle répond aussi à une anticipation de la réception. Pas forcément sous la forme d’une autocensure consciente, mais comme une présence diffuse: le cinéaste entend déjà, en arrière-plan, les commentaires sur ce qu’il va faire.

Ce phénomène n’est pas propre à Star Wars, mais il y est exacerbé, parce que la saga fonctionne comme un miroir géant où chacun cherche son reflet. Le problème, c’est qu’un miroir n’aime pas être déplacé: dès qu’on change l’angle, certains ne se reconnaissent plus.

Pourquoi l’affaire reste un nœud critique pour comprendre Star Wars aujourd’hui

La trilogie avortée de Johnson est devenue un symbole commode pour tous: pour ceux qui y voient la preuve qu’il fallait “revenir en arrière”; pour ceux qui regrettent qu’on n’ait pas assumé une bifurcation; pour ceux qui constatent surtout que l’écosystème numérique a pris une place démesurée dans la fabrique des œuvres.

À titre personnel, comme cinéaste amateur, je vois là un avertissement presque intime: aimer filmer ne suffit pas toujours; il faut aussi accepter l’époque dans laquelle on filme. Or, notre époque a cette particularité de commenter l’image en temps réel, parfois à la place de la regarder. Et quand une œuvre devient un champ de bataille, le désir de cinéma peut se transformer en désir de retrait.

Pour replacer ces discussions dans une perspective plus large sur la saga et ses hiérarchies de réception, ce panorama peut offrir un point de comparaison utile: https://www.nrmagazine.com/classement-films-star-wars/. On y mesure, en creux, que la perception des films bouge avec le temps, parfois à rebours des polémiques du moment.

Une question qui demeure: l’audace a-t-elle encore une place dans une saga patrimoniale?

Si l’on suit Kathleen Kennedy, la trilogie de Rian Johnson n’a pas disparu faute de talents ou d’idées, mais parce qu’une énergie hostile a fini par peser sur la possibilité même de recommencer. Cette version ne clôt pas le dossier: elle le déplace vers un sujet plus vaste, presque politique au sens culturel du terme. Quel espace laisse-t-on aux artistes quand l’œuvre est déjà possédée symboliquement par une multitude? Et à partir de quel seuil le bruit devient-il plus puissant que le film?

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