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    Nrmagazine » [Critique] Saccharine : Natalie Erika James avale un fantôme et nous sort les tripes
    Blog Entertainment 5 juin 20266 Minutes de Lecture

    [Critique] Saccharine : Natalie Erika James avale un fantôme et nous sort les tripes

    Après Relic, la réalisatrice australienne revient avec un film d'horreur corporelle sur les régimes, les cendres humaines et la honte du corps. Oui, vous avez bien lu. Sortie le 3 juin, 1h52, et l'estomac devrait tenir.
    Saccharine
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    Il y a des sujets qui n’appellent qu’un seul genre cinématographique. La culture du régime, l’obsession de la minceur, l’injonction permanente à « prendre soin de soi » via des gélules dont personne ne connaît vraiment la composition : tout ça méritait depuis longtemps un bon film d’horreur. Natalie Erika James, qui avait torpillé la démence sénile avec une métaphore de maison pourrie dans Relic (2020), s’y colle avec Saccharine. Et le résultat est, on va être honnête, plus riche en idées qu’en atterrissages propres.

    La bande-annonce qui donne faim. Enfin, surtout envie de vérifier la composition de vos compléments alimentaires.

    Le Gris, ça va, c’est naturel

    Hana (Midori Francis), étudiante en médecine aussi débordée que mal dans sa peau, croise par hasard une ancienne camarade de lycée radicalement transformée. Corps sculpté, sourire carnassier, look d’influenceuse bien-être à 500 000 abonnés. Le secret ? Une pilule premium baptisée « Le Gris ». Prix : prohibitif. Composition : trouble. Origine : franchement monstrueuse, les gélules contiennent des cendres de défunts. Et comme personne ne lit les étiquettes jusqu’au bout, Hana avale. Et le fantôme de la personne incinérée commence à la hanter.

    Deadline qualifiait le film de « horror for the Ozempic era » dès Sundance, formule paresseuse, mais pas fausse. Natalie Erika James construit son scénario sur un socle solide : la logique terrifiante du marché du bien-être, où n’importe quelle promesse de transformation physique trouve preneur, peu importe ce qu’on ingère. Le fantôme n’est pas le vrai monstre du film. C’est la pilule à 300 dollars qui l’est.

    Midori Furie

    Ce qui tient le film debout malgré ses excès scénaristiques, c’est Midori Francis. Connue jusqu’ici pour Grey’s Anatomy et The Sex Lives of College Girls, elle passe ici à un tout autre registre, et elle ne lâche rien. La progression de son personnage, de l’inconfort discret vers la dissociation totale, est menée avec une précision qui rappelle les grandes performances de body horror : Isabelle Adjani dans Possession, Mia Goth dans Pearl. Ce n’est pas la même échelle, mais l’engagement physique est là, brutal, sans filet. Deepest Dream parle d’une performance « fully committed », le terme est exact et insuffisant à la fois.

    Face à elle, Danielle Macdonald (la révélation de Patti Cake$) joue la meilleure amie avec suffisamment d’ambiguïté pour qu’on ne sache jamais vraiment si elle protège Hana ou si elle l’enfonce un peu plus. Et Madeleine Madden (La Roue du temps) incarne l’influenceuse fitness avec un naturel qui fait froid dans le dos, parce qu’on en a tous croisé une version dans notre feed. Le casting ne mérite aucun reproche. Le script, lui, en mérite quelques-uns.

    Midori Francis face à un fantôme affamé, ou face à son compte Instagram, difficile à dire.

    Trop Plein, Trop Gras

    Voilà le problème central de Saccharine : Natalie Erika James a trop d’idées pour un seul film. IndieWire, dès Sundance, diagnostiquait un long-métrage « stuffed with great effects and way too many ideas », et on ne peut pas leur donner tort. En 1h52, le film veut parler de dysmorphie corporelle, de traumatismes générationnels, d’identité sexuelle, de la toxicité des réseaux bien-être, du deuil non résolu et du journaling thérapeutique. C’est beaucoup. C’est même un peu gourmand, ce qui, pour un film sur les troubles alimentaires, constitue au moins une cohérence thématique involontaire.

    The Wrap voit dans le film un « surprisingly harsh and unyielding cinematic journey », ce qui est une manière élégante de dire que ça ne fait pas de cadeaux. Et c’est vrai. Les effets gores sont travaillés, jamais gratuits, toujours au service d’une idée. Le problème n’est pas l’excès de sang mais l’excès de sens : chaque scène cherche à signifier trois choses à la fois et finit parfois par n’en dire qu’une à moitié. James est une cinéaste qui pense trop, ce qui est infiniment plus intéressant qu’une cinéaste qui ne pense pas assez, mais qui n’est pas non plus sans conséquences sur la fluidité du récit.

    La Substance des Autres

    Évidemment, la comparaison avec The Substance de Coralie Fargeat (Palme du jury à Cannes 2024, 15 millions de dollars au box-office mondial) est inévitable et un peu injuste. Les deux films partagent le même terrain, corps féminin comme champ de bataille, industrie du corps comme machine à broyer, horreur comme grille de lecture féministe, mais n’ont ni le même budget, ni le même parti-pris formel. Là où Fargeat pousse le curseur vers l’abstraction pop-art et la satire outrancière, James reste dans le registre intimiste et psychologique qu’elle maîtrise depuis Relic. Comparer Saccharine à The Substance pour lui en tenir rigueur, c’est un peu comme reprocher à un court-bouillon d’être moins spectaculaire qu’un feu d’artifice.

    Ce qui rapproche davantage Saccharine de son vrai lignage, c’est Grave de Julia Ducournau (2016) et The Neon Demon de Nicolas Winding Refn (2016, la même année, coïncidence troublante ou air du temps) : cette manière de traiter l’ingestion, la consommation de l’autre, comme métaphore d’une violence sociale ordinaire qu’on finit par intérioriser. James s’inscrit dans cette tradition avec sincérité. Elle y ajoute la dimension australienne, une sensibilité géographique et culturelle qui teinte le film d’un isolement particulier, éloigné du glamour new-yorkais ou parisien habituellement associé au thème.

    Relic is Back (Avec un Fantôme Différent)

    Six ans après Relic, son coup de poing sur la démence filmée comme possession domestique, Natalie Erika James confirme qu’elle est une des voix les plus personnelles du cinéma de genre contemporain. Elle retrouve ici ses productrices Anna McLeish et Sarah Shaw, dans une production soutenue par Screen Australia, Stan, VicScreen et XYZ Films, budget modeste, ambitions larges, résultats inégaux mais jamais honteux. Acquis en pré-vente à Sundance par IFC et Shudder avant même sa première mondiale, Saccharine avait clairement séduit sur le papier.

    Et sur l’écran ? C’est un film qui accroche, qui dérange, qui ne ressemble à rien d’autre en salles ce printemps. La note presse de 3,4 sur 5 est honnête, ni le chef-d’œuvre que certains espéraient après Relic, ni la déception que les plus sévères annonçaient. On n’est pas obligé de tout avaler. Mais on ne peut pas non plus tout recracher.


    Saccharine, En salles le 3 juin 2026. 1h52. Réalisé par Natalie Erika James. Avec Midori Francis, Danielle Macdonald, Madeleine Madden. Production : Carver Films / Thrum Films. Note presse : 3,4/5.

     

    Vincent
    Vincent

    Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.

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