
Chaque année, les nominations aux Oscars ressemblent à un miroir tendu à Hollywood. Un miroir imparfait, parfois flatteur, parfois cruel, mais rarement neutre. L’édition 2026 ne fait pas exception : elle déclenche déjà son lot de discussions passionnées, parce qu’elle révèle, au fond, ce que l’industrie choisit de valoriser maintenant — et ce qu’elle relègue à la marge. Ce qui m’intéresse ici, au-delà du palmarès futur, c’est la lecture que ces listes proposent de l’état du cinéma : ses tendances de mise en scène, ses obsessions narratives, ses acteurs-fétiches, et ses compromis.
Il faut aussi rappeler pourquoi les Oscars demeurent un baromètre plus sérieux qu’on ne veut parfois l’admettre. Les votes émanent de professionnels issus des métiers du film, par branches, avec une logique de reconnaissance interne — tout l’inverse de cérémonies plus opaques où l’entre-soi et le marketing ont parfois trop de liberté. Cela ne rend pas l’Académie infaillible, mais cela donne du sens à la cartographie esthétique qu’elle esquisse, année après année.
Avant même de détailler la liste, une ligne se dessine : le goût 2026 de l’Académie semble attiré par des œuvres où la mise en scène s’affirme — que ce soit par la puissance du cadre, la densité du montage, ou un travail de direction d’acteurs très lisible. On note aussi une friction intéressante entre deux pôles : d’un côté, des films de grande facture technique (où le spectacle est une mécanique précise), de l’autre, des récits plus intimes, portés par le jeu et l’écriture.
Autre signe : la liste de 2026 semble moins timide avec des propositions qui flirtent avec le genre (fantastique, thriller, cinéma noir), sans renoncer au prestige. Le genre n’est plus seulement une “coquetterie” tolérée : il devient un langage légitime, capable d’accueillir des sujets moraux, sociaux et psychologiques, et pas simplement du divertissement.
La catégorie Best Picture concentre, comme toujours, les tensions : consensus, audace, jeux d’influence et vraie admiration s’y mélangent. Voici les nommés :
Meilleur film : “Bugonia”, “F1”, “Frankenstein”, “Hamnet”, “Marty Supreme”, “One Battle After Another”, “The Secret Agent”, “Sentimental Value”, “Sinners”, “Train Dreams”.
Ce qui frappe, c’est l’équilibre entre récits “à sujet” et films de cinéma plus sensoriels, où l’expérience de salle compte autant que l’intrigue. Le simple voisinage de titres comme “F1” et “Hamnet” raconte déjà une année où l’Académie accepte d’être traversée par des publics différents — et donc par des manières de filmer différentes.
Les nominations en Directing sont souvent plus révélatrices que le meilleur film : on y lit l’idée que l’Académie se fait de la “mise en scène” comme valeur.
Réalisation : Chloé Zhao (“Hamnet”), Josh Safdie (“Marty Supreme”), Paul Thomas Anderson (“One Battle After Another”), Joachim Trier (“Sentimental Value”), Ryan Coogler (“Sinners”).
Ici, la sélection a du relief : Zhao pour son rapport au temps et à la matière intime, Safdie pour l’énergie nerveuse et l’architecture du chaos, Anderson pour la précision chorégraphique de ses scènes, Trier pour une mise en scène du trouble (souvent feutrée, mais jamais molle), Coogler pour une puissance narrative qui sait intégrer le spectacle sans étouffer les personnages. C’est une catégorie qui parle d’abord de rythme : comment un film respire, accélère, retient, puis relâche.
Les Oscars ont cette capacité à faire exister des performances comme des événements en soi. Les catégories d’acteurs, cette année, dessinent une diversité de styles : jeu frontal, intériorité, composition, et parfois une présence plus “musicale” du corps dans le cadre.
Acteur principal : Timothée Chalamet (“Marty Supreme”), Leonardo DiCaprio (“One Battle After Another”), Ethan Hawke (“Blue Moon”), Michael B. Jordan (“Sinners”), Wagner Moura (“The Secret Agent”).
Actrice principale : Jessie Buckley (“Hamnet”), Rose Byrne (“If I Had Legs I’d Kick You”), Kate Hudson (“Song Sung Blue”), Renate Reinsve (“Sentimental Value”), Emma Stone (“Bugonia”).
Ce casting de nommés suggère une année où l’Académie privilégie des performances structurantes : des rôles qui organisent le film autour d’eux, imposent une tonalité, un tempo, une densité émotionnelle. Quand un acteur ou une actrice “tient” un film, ce n’est pas seulement qu’il est bon : c’est qu’il devient un point d’ancrage de narration.
Second rôle (acteur) : Benicio del Toro (“One Battle After Another”), Jacob Elordi (“Frankenstein”), Delroy Lindo (“Sinners”), Sean Penn (“One Battle After Another”), Stellan Skarsgård (“Sentimental Value”).
Second rôle (actrice) : Elle Fanning (“Sentimental Value”), Inga Ibsdotter Lilleaas (“Sentimental Value”), Amy Madigan (“Weapons”), Wunmi Mosaku (“Sinners”), Teyana Taylor (“One Battle After Another”).
Les seconds rôles, souvent, gagnent quand ils créent un contrechamp moral au protagoniste. Ici, plusieurs films semblent avoir construit une vraie “constellation” de personnages — ce qui est, à mes yeux, un signe de cinéma mature : celui qui ne réduit pas le monde à un seul point de vue.
On l’oublie parfois : l’écriture n’est pas seulement l’histoire, c’est une manière d’organiser l’information, le silence, le non-dit, la progression des scènes. Les nominations 2026 font coexister des écritures de structure et des écritures de sensation.
Scénario adapté : “Bugonia”, “Frankenstein”, “Hamnet”, “One Battle After Another”, “Train Dreams”.
Scénario original : “Blue Moon”, “It Was Just an Accident”, “Marty Supreme”, “Sentimental Value”, “Sinners”.
Le couple “scénario original / adapté” raconte souvent l’époque mieux que tout. D’un côté, l’adaptation comme relecture (comment on transforme une matière existante en langage de cinéma), de l’autre, l’original comme prise de risque sur la tonalité, la structure, la surprise.
À ce titre, “Hamnet” attire déjà une curiosité particulière : quand le cinéma s’approche de Shakespeare, le danger est de faire de la littérature filmée. La réussite, au contraire, consiste à inventer un équivalent visuel et rythmique. Ceux que ce type de dialogue entre histoire et émotion intéresse peuvent aussi prolonger la réflexion avec cet article : https://www.nrmagazine.com/ce-film-sur-shakespeare-fait-pleurer-hollywood-deux-golden-globes-et-un-secret-vieux-de-400-ans/.
Comme cinéphile — et parce que je passe beaucoup de temps à fabriquer des images moi-même — je regarde toujours ces catégories comme les plus honnêtes. Elles disent ce que le film a réellement “dans le ventre”. Les Oscars, lorsqu’ils récompensent la technique, récompensent parfois une vision.
Photographie (Cinematography) : “Frankenstein”, “Marty Supreme”, “One Battle After Another”, “Sinners”, “Train Dreams”.
Montage (Editing) : “F1”, “Marty Supreme”, “One Battle After Another”, “Sentimental Value”, “Sinners”.
Son (Sound) : “F1”, “Frankenstein”, “One Battle After Another”, “Sinners”, “Sirāt”.
La photographie sélectionnée évoque une année de contrastes : d’un côté, des films où la lumière construit le récit (elle sculpte les enjeux, révèle ou dissimule), de l’autre, des films où la caméra cherche l’immersion, le mouvement, la sensation de présence. Quant au montage, il devient ici un art de la propulsion : plusieurs titres nommés suggèrent un travail sur la vitesse, la compression du temps, la tension dans la durée. Et le son, enfin : catégorie trop souvent sous-estimée, alors qu’elle gouverne l’émotion. Un bon mixage n’est pas “propre”, il est dramaturgique.
Les catégories d’atelier sont parfois l’endroit où l’Académie se montre la plus cohérente : on y récompense une matérialité, une cohésion de monde, une intelligence du détail.
Décors (Production Design) : “Frankenstein”, “Hamnet”, “Marty Supreme”, “One Battle After Another”, “Sinners”.
Costumes (Costume Design) : “Avatar: Fire & Ash”, “Frankenstein”, “Hamnet”, “Marty Supreme”, “Sinners”.
Maquillage et coiffure : “Frankenstein”, “Kokuho”, “Sinners”, “The Smashing Machine”, “The Ugly Stepsister”.
Quand ces catégories convergent autour de quelques titres (“Frankenstein”, “Hamnet”, “Sinners”), cela indique des films qui ne se contentent pas de raconter : ils fabriquent un univers. Et un univers crédible, ce n’est pas une accumulation d’objets. C’est une cohérence de textures, de couleurs, de silhouettes, une façon de faire parler la matière.
La musique de film est souvent le lieu du malentendu : on croit qu’elle sert à “appuyer” l’émotion, alors qu’elle sert surtout à la cadrer, à la contredire, ou à la déplacer.
Musique originale (Original Score) : “Bugonia”, “Frankenstein”, “Hamnet”, “One Battle After Another”, “Sinners”.
Chanson originale (Original Song) : “Dear Me,” (“Diane Warren: Relentless”), “Golden,” (“KPop Demon Hunters”), “I Lied to You,” (“Sinners”), “Sweet Dreams of Joy,” (“Viva Verdi!”), “Train Dreams,” (“Train Dreams”).
J’observe toujours si la musique est pensée comme un commentaire ou comme une force interne à la scène. Les nominations laissent entendre que plusieurs films ont travaillé la partition comme une architecture — pas seulement comme un vernis.
Les effets visuels ne sont pas un concours de puissance. Les meilleurs, au cinéma, sont ceux qu’on ne remarque presque pas, parce qu’ils servent une idée de mise en scène.
Effets visuels (Visual Effects) : “Avatar: Fire and Ash”, “F1”, “Jurassic World Rebirth”, “The Lost Bus”, “Sinners”.
Quand un film comme “Sinners” apparaît ici, cela suggère que le VFX n’est pas seulement l’apanage du blockbuster : il peut aussi se glisser dans des propositions plus sombres, plus atmosphériques, où l’effet est au service d’une sensation, d’un malaise, d’un monde.
Je reviens souvent aux catégories animation et courts, parce que c’est là que le cinéma se permet le plus d’expérimenter. Moins de poids industriel, plus de liberté de ton, et parfois une invention de grammaire.
Long métrage d’animation (Animated Feature Film) : “Arco”, “Elio”, “KPop Demon Hunters”, “Little Amélie or The Character of Rain”, “Zootopia 2”.
Court métrage d’animation (Animated Short Film) : “Butterfly”, “Forevergreen”, “The Girl Who Cried Pearls”, “Retirement Plan”, “The Three Sisters”.
Court métrage en prises de vues réelles (Live Action Short Film) : “Butcher’s Stain”, “A Friend of Dorothy”, “Jane Austen’s Period Drama”, “The Singers”, “Two People Exchanging Saliva”.
Pour qui aime observer comment naît une idée de cinéma — dans un dispositif bref, concentré, parfois risqué — ces catégories sont souvent les plus stimulantes. Et si vous aimez suivre ce qui se joue du côté des films plus “grand public” sans les réduire à une simple mécanique, vous pouvez aussi jeter un œil à ce détour cinéphile : https://www.nrmagazine.com/chat-potte-3-chances/.
Le documentaire, aux Oscars, est un terrain délicat : il doit convaincre par son sujet, mais aussi par sa construction. Un bon documentaire n’est pas seulement “important” : il est pensé, monté, rythmé, parfois mis en scène avec une rigueur qui n’a rien à envier à la fiction.
Documentaire long métrage : “The Alabama Solution”, “Come See Me in the Good Light”, “Cutting Through Rocks”, “Mr. Nobody Against Putin”, “The Perfect Neighbor”.
Documentaire court métrage : “All the Empty Rooms”, “Armed Only with a Camera: the Life and Death of Brent Renaud”, “Children No More: ‘Were and Gone’”, “The Devil is Busy”, “Perfectly a Strangeness”.
Ce type de sélection témoigne d’un appétit pour des récits du réel où la caméra n’est pas un simple témoin : elle devient une position, un choix, une responsabilité.
La catégorie International Feature Film est l’un des endroits où l’Académie se met — parfois tardivement — à écouter ce qui se fabrique ailleurs, avec d’autres traditions de récit, d’autres manières de filmer le corps, le silence, le paysage, la violence ou l’amour.
Film international : “The Secret Agent”, “It Was Just an Accident”, “Sentimental Value”, “Sirat”, “The Voice of Hind Rajab”.
Ce qui est intéressant, c’est que certains de ces titres se retrouvent aussi disséminés dans d’autres catégories majeures, signe que l’international n’est plus une annexe : il devient un centre d’influence esthétique. Et c’est souvent là que les spectateurs curieux découvrent, après coup, des films qui changent durablement leur manière de regarder.
Depuis quelques années, la catégorie Casting met en lumière un métier longtemps perçu comme périphérique, alors qu’il est structural. Bien distribuer un film, ce n’est pas aligner des noms : c’est composer des visages, des énergies, des contrastes de jeu, une chimie de scènes.
Casting : “Hamnet”, “Marty Supreme”, “One Battle After Another”, “The Secret Agent”, “Sinners”.
On comprend ici que plusieurs films ont été pensés comme des ensembles. Casting, seconds rôles, circulation des points de vue : tout cela participe d’une même idée, celle d’un cinéma qui ne s’écrit pas sur une ligne unique mais dans une polyphonie.
Les nominations 2026 dessinent un paysage où le prestige ne passe plus forcément par les mêmes chemins. Des films semblent se distinguer par leur ambition formelle autant que par leur contenu, et l’on sent que la bataille ne se jouera pas uniquement sur le “message” ou l’actualité, mais aussi sur la manière de raconter : la tenue d’un plan, l’intelligence d’un raccord, la précision d’un décor, la conduite d’une émotion sans surlignage.
Reste la question la plus fertile : que va-t-on récompenser, au fond — un film qui synthétise l’idée que l’industrie se fait d’elle-même, ou un film qui ouvre une brèche, qui déplace légèrement les attentes, et qui, sans bruit, influence ce qui sera produit demain ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.