Le 23 décembre 1995, les gendarmes découvrent seize corps carbonisés disposés en étoile dans une clairière du Vercors. Trois enfants parmi les victimes. Trente ans plus tard, Netflix transforme ce cauchemar en série addictive. Anthracite débarque sur les écrans avec une promesse : démêler les fils d’une tragédie qui a glacé la France entière.
La série n’est pas un documentaire. Elle prend des libertés. Invente des personnages. Mais elle puise son ADN dans le réel, dans cette affaire de l’Ordre du Temple solaire qui a fait basculer un paisible village alpin dans l’horreur médiatique. Un village fictif, Lévionna, devient le théâtre d’un polar où le passé ne reste jamais enterré.
L’essentiel à retenir
- Une mini-série en 6 épisodes créée par Fanny Robert et Maxime Berthemy, disponible depuis le 10 avril 2024
- Casting : Hatik, Noémie Schmidt, Camille Lou, Kad Merad, Jean-Marc Barr
- Tournage en Isère, Drôme et Savoie pendant 75 jours entre février et mai 2023
- Inspiration : le massacre de l’Ordre du Temple solaire dans le Vercors (16 morts en décembre 1995)
- Première éco-production Netflix France avec bilan carbone mesuré
Quand la fiction rattrape l’innommable
Lévionna n’existe pas. Ce village perché dans les Alpes n’apparaît sur aucune carte. Pourtant, tout le monde le reconnaît. Les habitants de Saint-Pierre-de-Chérennes savent. Dès qu’ils mentionnent leur commune, on leur répond invariablement : « Ah, l’Ordre du Temple solaire ! »
Fanny Robert avait treize ans quand les images du massacre ont tourné en boucle à la télévision. Le traumatisme s’est ancré. Des années plus tard, elle transforme cette obsession en projet de série. Mi-2021, elle présente le pitch à Netflix avec Maxime Berthemy. Le titre provisoire : True Crime. Trop direct, trop américain. Ils rebaptisent la série Anthracite, comme ce charbon noir extrait des mines du plateau Matheysin, matière sombre et compacte qui colle aux doigts.
Une secte inventée, un massacre bien réel
Les créateurs ont pris soin de brouiller les pistes. La secte des Écrins n’a jamais existé. Sa religion s’inspire du manichéisme, cette doctrine antique qui oppose le royaume de la Lumière au royaume des Ténèbres. Mais le principe narratif reste fidèle aux faits : un suicide collectif en 1994, un village traumatisé, des secrets qui ressurgissent trente ans après.
Dans la réalité, le massacre du Vercors s’est produit dans la nuit du 15 au 16 décembre 1995. Seize personnes, dont trois enfants de 2, 4 et 6 ans, ont péri au lieu-dit « Le Trou de l’Enfer » dans la forêt des Coulmes. Les enquêteurs découvrent les corps huit jours plus tard, disposés en étoile, calcinés. L’Ordre du Temple solaire venait de frapper pour la deuxième fois après les 48 morts en Suisse un an auparavant.
Ida et Jaro, détectives improbables dans un décor de cauchemar
Noémie Schmidt déboule à l’écran en geek hyperactive obsédée par le web sleuthing. Ida cherche son père disparu, journaliste sur la piste d’une enquête toxique. Elle porte des écouteurs, écoute « What Is Love » d’Haddaway en boucle, et décortique les cold cases sur internet avec une énergie frénétique.
Face à elle, Hatik incarne Jaro, jeune délinquant en quête de rédemption. Sa mère a grandi à Lévionna. Il revient purger sa peine en libération conditionnelle au moment précis où un meurtre rituel secoue le village. Le bouc émissaire idéal.
Leur rencontre semble fortuite. Elle ne l’est pas. Les scénaristes tissent une toile où chaque personnage porte un secret lié à la tragédie de 1994. Camille Lou joue Giovanna, enquêtrice amateure convaincue qu’un seul meurtrier se cache derrière le retour de la secte. Kad Merad apparaît brièvement mais marque les esprits. Le casting fonctionne par strates, révélant progressivement les failles de chacun.
Un rythme qui ne lâche jamais prise
Julius Berg, le réalisateur, orchestre six épisodes sans temps mort. Pas de longueurs. Pas de digressions inutiles. Le montage alterne passé et présent, cassettes VHS des années 90 et notifications smartphone d’aujourd’hui. Les flash-backs s’imbriquent dans l’enquête contemporaine comme des pièces de puzzle qu’on assemble à tâtons.
Les critiques sont partagées. Allociné affiche 3,5/5 pour la presse, 3,1/5 pour les spectateurs. IMDb tourne autour de 6/10. Certains louent l’audace narrative et les décors somptueux. D’autres regrettent un ton hésitant entre drame et comédie, des acteurs inégaux, une intrigue parfois confuse.
Mais un consensus émerge : la série ne se devine pas. Les rebondissements surprennent, les révélations tombent au bon moment, et la résolution finale boucle toutes les questions posées. Une prouesse rare dans le paysage français.
Les Alpes comme personnage à part entière
Soixante-quinze jours de tournage. Quatre-vingt-dix techniciens. Mille trois cents figurants. Netflix mobilise des moyens considérables pour faire vivre ces montagnes glacées qui deviennent presque un protagoniste.
Grenoble devient une ville-décor. Le garage hélicoïdal représente le box de Solal. L’hôtel de ville se transforme en gendarmerie. La MC2 et le centre CEA accueillent les intérieurs du laboratoire Arcacia, cette mystérieuse entreprise au cœur de l’intrigue.
De Pont-en-Royans au sanctuaire de La Salette
Pont-en-Royans sert de base à Lévionna. Ses maisons suspendues au-dessus de la Bourne, ses ruelles étroites, son atmosphère mélancolique collent parfaitement à l’ambiance oppressante de la série. La production filme aussi à Chamrousse, Mens, La Mure, Vinay, dans les gorges de la Bourne où une course-poursuite haletante se déroule dans l’épisode 3.
Le sanctuaire de Notre-Dame de La Salette devient un asile psychiatrique grâce aux retouches numériques. Les deux clochers de la basilique disparaissent. L’architecture prend des allures new-yorkaises, « à la Gotham City » selon les mots de Julius Berg. La Maison ronde à Lépin-le-Lac incarne le repère de la secte des Écrins, lieu chargé d’une aura malsaine.
Le 29 mars 2023, un incident interrompt le tournage dans la grotte de Thaïs. Plusieurs membres de l’équipe ressentent des maux de tête violents. Des tests sont effectués pour écarter tout risque de monoxyde de carbone. Résultats négatifs. Le tournage reprend. Mais l’anecdote alimente les rumeurs : certains lieux portent-ils encore les stigmates du passé ?
L’ombre de l’Ordre du Temple solaire
Impossible de regarder Anthracite sans connaître l’histoire qui l’inspire. L’Ordre du Temple solaire naît en 1984 en Suisse. Joseph Di Mambro, bijoutier féru d’ésotérisme, et Luc Jouret, médecin homéopathe charismatique, fondent cette secte néotemplie qui emprunte ses références aux ordres chevaleresques médiévaux.
Leur doctrine promet un « transit vers Sirius », l’étoile la plus brillante du ciel. Un voyage de l’âme par le suicide collectif. Les adeptes paient cher leur place dans les échelons supérieurs de l’ordre. Plus on monte, plus on cotise.
Soixante-quatorze victimes en trois ans
Le 5 octobre 1994, quarante-huit corps sont découverts en Suisse dans deux fermes abandonnées. Parmi eux, les deux gourous. On pense la secte disparue. Erreur fatale.
Un an plus tard, le 15 décembre 1995, seize personnes périssent dans le Vercors. Quatorze ont été tuées par balle après avoir ingéré des sédatifs. Les deux exécutants, Jean-Pierre Lardanchet et André Friedli, se seraient suicidés avant de se jeter dans le foyer. Les corps brûlent en position d’étoile dans une clairière qu’on surnomme désormais « Le Trou de l’Enfer ».
Le 22 mars 1997, dernier acte au Québec. Cinq membres se donnent la mort à Saint-Casimir. Trois adolescents négocient avec leurs parents le droit de rester en vie. Ils survivent.
Bilan total : soixante-quatorze victimes, dont dix mineurs. L’affaire déclenche une prise de conscience nationale sur les dérives sectaires. La France crée l’Observatoire interministériel sur les sectes en 1996, puis la Miviludes.
Michel Tabachnik, l’énigme irrésolue
Après la mort des gourous, les enquêteurs cherchent un nouveau responsable. Les soupçons se portent sur Michel Tabachnik, chef d’orchestre de renommée internationale, féru d’ésotérisme. Il aurait rédigé les Archées, textes fondateurs de la doctrine de l’OTS.
En 2001 s’ouvre le procès au tribunal de Grenoble. Tabachnik nie d’abord toute appartenance à l’ordre. Les preuves s’accumulent. Mais son avocat argumente : quand Di Mambro et Jouret ont décidé d’organiser les suicides, Tabachnik avait déjà quitté l’organisation.
Relaxe en première instance. Relaxe en appel en 2006. Alain Vuarnet, fils et frère de deux victimes du Vercors, ne lâche rien. Il fait exhumer les corps de sa mère et de son frère en 2003. Une expertise privée révèle des concentrations anormales de phosphore, compatibles avec l’usage d’un lance-flammes. La thèse de l’assassinat refait surface. En vain. L’affaire reste non élucidée.
Une série qui ouvre les plaies
À Saint-Pierre-de-Chérennes, les habitants ont appris à vivre avec ce fardeau. « Dès que je dis où j’habite, on me dit ‘ah l’Ordre du Temple solaire !' », confie Pierre, un résident. Trente ans après, les médias débarquent à nouveau. Un employé municipal lâche : « Je m’attendais à vous voir. »
La série ravive des souvenirs douloureux. Elle interroge aussi. Jusqu’où peut-on romancer une tragédie ? Fanny Robert assume pleinement : « Nous ne sommes pas partis de ce fait divers précis. Nous avons créé notre propre secte et notre propre religion. »
Le résultat divise. Certains spectateurs saluent une production ambitieuse qui modernise le polar français. D’autres critiquent une exploitation morbide du drame. Les familles de victimes, elles, restent silencieuses.
Un succès immédiat qui pose question
Vingt-quatre heures après sa sortie, Anthracite intègre le top 10 mondial des productions non anglophones sur Netflix. Plus de 20,7 millions d’heures de visionnage en une semaine. Numéro un en France. Les réseaux sociaux s’enflamment.
Le générique de fin du dernier épisode réserve une surprise. Ida reçoit un appel. Une nouvelle enquête l’attend. Maxime Berthemy n’exclut pas une saison 2, même si la série était conçue pour s’arrêter après six épisodes. Le succès pourrait changer la donne.
Mais une question demeure : faut-il continuer à exploiter ce filon ? Les créateurs marchent sur une ligne fragile entre hommage aux victimes et entertainment grand public. Netflix, lui, a déjà compris la formule : les spectateurs adorent quand la réalité dépasse la fiction. Surtout quand elle fait peur.
Une éco-production qui change les codes
Anthracite inaugure les « éco-productions » Netflix en France. Alice Pigné, éco-référente, mesure les émissions de CO2 tout au long du tournage. Transports, énergies consommées, gestion des déchets : tout est comptabilisé. Un pour cent du coût carbone est reversé à des associations environnementales.
Cette démarche s’inscrit dans une volonté de verdir l’industrie audiovisuelle. Les Alpes, décor principal de la série, symbolisent aussi la fragilité des écosystèmes face au changement climatique. Une dimension méta que les créateurs assument pleinement.
Reste à savoir si cette initiative restera un coup de com’ ou si elle transformera durablement les méthodes de production. Pour l’instant, Netflix communique peu sur les résultats concrets. Mais l’intention compte.
Verdict : faut-il céder à l’anthracite ?
Anthracite n’est pas parfaite. Le ton oscille parfois maladroitement entre gravité et légèreté. Certains personnages manquent de profondeur. Les twists s’accumulent au point de frôler l’invraisemblable.
Pourtant, la série fonctionne. Elle capture cette fascination trouble pour les sectes et les drames collectifs. Elle offre un polar bien ficelé dans un écrin alpin magnifique. Elle réussit à tenir en haleine sans jamais lâcher le spectateur.
Noémie Schmidt porte le show sur ses épaules avec un personnage décalé qui aurait pu sombrer dans la caricature mais qui, à force d’énergie, finit par conquérir. Hatik confirme son talent d’acteur au-delà du rap. Camille Lou apporte une gravité bienvenue.
Les paysages de l’Isère, de la Drôme et de la Savoie vont faire le tour du monde. Pont-en-Royans s’affichera dans le Connecticut. Le Vercors tremblera en Australie. Les touristes afflueront peut-être, à la recherche de lieux de tournage et de frissons morbides.
Au final, Anthracite réussit son pari : transformer une tragédie nationale en divertissement addictif sans totalement trahir le respect dû aux victimes. Un équilibre périlleux, presque impossible. Mais la série tient la corde.
Pour ceux qui hésitent encore, un conseil : lancez le premier épisode. Si vous accrochez aux dix premières minutes, vous bingerez les six d’une traite. Si le ton vous déroute, passez votre chemin. Ce thriller n’est pas pour tout le monde. Mais ceux qui s’y plongent ne ressortent pas indemnes.
Anthracite laisse un goût amer, comme ces histoires vraies qu’on voudrait oublier mais qui nous hantent longtemps après. Exactement ce qu’une bonne série doit faire.
