
Il y a des annonces qui ressemblent moins à un triomphe qu’à un symptôme. Voir Star Trek : Section 31 associé à cinq nominations dites « inattendues » a quelque chose d’un paradoxe moderne : un film peut être abondamment commenté, scruté, parfois moqué, tout en continuant d’exister — et même de compter — dans l’écosystème culturel. Dans cette zone grise, Michelle Yeoh devient le point fixe : non pas l’alibi prestigieux, mais l’axe autour duquel s’organise un objet filmique qui divise plus qu’il ne rassemble.
Faire un film Star Trek, c’est hériter d’un imaginaire collectif autant que d’un cahier des charges invisible. Depuis des décennies, la franchise alterne les renaissances et les procès en trahison : chaque nouvel opus réactive la même tension entre fidélité et mutation, entre la philosophie “humaniste” de la Fédération et l’envie, très contemporaine, d’accélérer le rythme, d’assombrir les angles, de rapprocher la saga des codes du thriller ou de l’action.
Section 31 s’inscrit précisément dans cette ligne de fracture. Spin-off issu de l’univers de Star Trek : Discovery, le film choisit un terrain délicat : l’ombre portée de Starfleet, ses opérations clandestines, ses zones moralement troubles. Sur le papier, c’est un angle narratif stimulant — presque une contradiction volontaire de la mission d’exploration et de transparence. À l’écran, c’est aussi un pari de mise en scène : comment rester “Trek” quand on raconte ce que “Trek” préfère généralement tenir à distance ?
Ces nominations, en réalité, renvoient moins à une mesure objective de la qualité qu’à un théâtre critique devenu très bruyant. Certaines récompenses “anti” se présentent comme un contre-pouvoir moqueur face aux institutions. Dans les faits, elles finissent souvent par fonctionner comme une machine à simplifier : un vote public, une dynamique de meute, et l’illusion qu’une œuvre se résume à un mème. Or le cinéma ne se laisse pas si facilement rabattre sur un classement du “meilleur” et du “pire”. Il suffit de se rappeler que des interprètes ont déjà été célébrés et raillés, parfois pour une même performance, preuve que le jugement collectif oscille autant que les époques.
Dans le cas de Star Trek : Section 31, la violence symbolique de ces nominations tient à ce qu’elle occulte l’essentiel : un film, même discutable, est le résultat d’un travail massif. Décors, costumes, lumière, cascade, montage, musique, direction artistique — des centaines de décisions qui cherchent une cohérence, même quand le spectateur ne l’épouse pas. On peut être sévère avec le résultat sans consentir à l’idée qu’un objet culturel doive être “punis” pour exister.
Ce qui retient l’attention, au-delà de la controverse, c’est la manière dont Michelle Yeoh traverse ce dispositif. Son personnage, Philippa Georgiou, n’est pas une héroïne “classique” : elle est ambiguë, tournée vers la stratégie, presque théâtrale dans sa façon de dominer une scène. Et Yeoh, justement, sait jouer sur cette frontière entre le sérieux et le clin d’œil. Elle peut rendre crédible une réplique borderline simplement en travaillant la cadence, le silence, la façon d’entrer dans le champ ou de s’en retirer.
On a parfois reproché au film une énergie de série B assumée, un côté “trashy” qui s’amuse plus qu’il ne s’élève. Mais cette catégorie, quand elle est maîtrisée, n’est pas une insulte : c’est un registre. La série B, au sens noble, sait être un laboratoire de formes — un cinéma qui va droit au geste, à l’effet, à l’efficacité. Le problème survient quand l’identité du film hésite, quand il ne choisit pas entre la gravité politique et le plaisir pulp. Yeoh, elle, semble avoir choisi : elle joue la stylisation, parfois jusqu’à frôler la méchante de conte, et c’est précisément ce qui donne au film ses instants de netteté.
Regarder Section 31 comme un “mauvais Trek” ou un “bon divertissement” rate une question plus intéressante : quelle grammaire le film tente-t-il d’installer ? Le Trek historique repose souvent sur une dramaturgie de la discussion : confrontations éthiques, dilemmes, débats de pont. Ici, la logique se déplace vers l’opération, le secret, la mission. Le récit se contracte, le rythme s’accélère, la caméra privilégie l’efficacité du mouvement plutôt que la contemplation d’un monde.
Ce choix peut frustrer les spectateurs attachés à une science-fiction d’idées. Mais il peut aussi séduire ceux qui voient dans la franchise un terrain modulable : un univers où l’on peut essayer d’autres tonalités, d’autres textures. La question n’est donc pas seulement “est-ce fidèle ?”, mais “est-ce cohérent dans sa proposition ?”. Et sur ce point, le film semble parfois osciller : il veut être sombre sans renoncer au fun, spectaculaire sans perdre la conversation morale, moderne sans abandonner l’héritage. Cette oscillation produit des scènes inégales, mais elle dit quelque chose de l’époque : nous voulons des œuvres qui rassurent et surprennent en même temps.
Il y a une différence entre une critique ferme et une mise à l’index. La première s’appuie sur des arguments de cinéma : construction, point de vue, continuité, direction d’acteur, montage, articulation des enjeux. La seconde se contente d’étiquettes. Section 31 mérite qu’on le discute sur pièces : sa manière de traiter l’ombre de Starfleet, sa gestion de la tension dramatique, son équilibre entre gravité et ironie, sa façon de chorégraphier l’action, de découper le récit.
Mais réduire le film à un “pire de l’année” transforme le débat en sport de tirs au pigeon. C’est d’autant plus paradoxal dans un univers comme Star Trek, fondé sur une éthique de la curiosité et une idée de progrès — pas seulement technologique, mais moral. Que l’on n’aime pas le film, soit. Qu’on l’utilise pour exercer un ressentiment collectif, c’est autre chose : cela parle davantage de la culture de réaction que du cinéma.
Le plus intéressant, dans cette histoire de nominations, est peut-être la trajectoire en creux. Yeoh appartient à ces interprètes capables d’habiter des tonalités très différentes : l’action chorégraphiée, la comédie à contretemps, le drame, la performance stylisée. Elle a ce talent rare de rendre lisible une intention même quand le film autour d’elle cherche son centre. C’est aussi ce qu’on observe chez certaines grandes figures hollywoodiennes : des acteurs qui portent un film non en le “sauvant”, mais en lui donnant un timbre, une couleur, une tenue.
À ce titre, il est intéressant de replacer Yeoh dans une constellation d’icônes dont la présence reconfigure la réception d’une œuvre. On peut penser à la façon dont un acteur transforme une scène par la seule précision de son jeu. Si cette question vous passionne, le détour par certaines filmographies éclaire la mécanique du charisme : la longévité et la plasticité d’un acteur, par exemple, se lisent avec acuité dans un parcours comme celui évoqué ici : https://www.nrmagazine.com/carriere-denzel-washington/.
Un spin-off n’est pas seulement une extension commerciale : c’est souvent un test. On y déplace le centre de gravité, on change le genre, on ose une perspective secondaire. Section 31 ressemble à un laboratoire où l’on tente de faire entrer Star Trek dans un moule plus proche du thriller d’espionnage, avec ce que cela implique : suspicion, double jeu, efficacité dramatique, zones grises. Le problème — ou la richesse, selon l’angle — est que Star Trek est un univers dont le public a une mémoire très précise. Chaque changement de ton devient un débat sur l’identité.
Ce phénomène dépasse Trek. On l’a vu dans des univers sériels où le “hors champ” devient tout à coup le sujet. L’exemple de la construction patiente d’un monde, de ses ramifications et de sa morale interne, se lit très bien dans l’expansion narrative de certaines séries contemporaines : https://www.nrmagazine.com/univers-better-call-saul/. Ce type de comparaison rappelle qu’un univers partagé se nourrit de variations — mais que ces variations demandent une maîtrise de ton implacable.
Il faut accorder au film ce qu’il cherche, au lieu de lui reprocher ce qu’il n’est pas. Quand Section 31 cesse de vouloir cocher toutes les cases et assume une trajectoire plus légère, plus directe, il trouve une forme de plaisir : le rythme s’installe, les scènes gagnent en lisibilité, et Yeoh peut jouer dans un registre plus libre, presque opératique. Ces instants rappellent qu’un film peut être vivant sans être “impeccable”, et qu’il existe une vertu cinéphile à reconnaître la joie de fabrication, même dans un objet imparfait.
Les amateurs de performance physique et de tension intérieure pourront d’ailleurs y voir un cousin lointain de certains films d’acteurs caméléons, dont la filmographie alterne noirceur et nervosité : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-films-jake-gyllenhaal/. Non pour comparer les œuvres, mais pour rappeler que le cinéma populaire vit aussi de ces déplacements de registre.
Là où le film divise, c’est dans sa capacité à faire exister son enjeu central sans se contredire : peut-on raconter une institution secrète au sein d’un univers fondé sur des idéaux sans que cela ne devienne pure posture ? Tout dépend du regard. Si la mise en scène assume une critique, elle peut rendre cette ombre féconde : elle montre la tension entre principe et pratique, entre utopie et compromis. Si elle se contente d’utiliser l’ombre comme décor cool, elle se prive d’une profondeur potentiellement passionnante.
On sent parfois cette hésitation. Certaines séquences semblent vouloir pointer une contradiction morale, puis bifurquent vers l’efficacité d’une scène d’action. Ce n’est pas forcément un défaut — le cinéma a le droit d’être hybride — mais c’est un point de friction avec une partie du public, surtout quand la saga a habitué à des conflits d’idées plus frontaux.
Dans une franchise, la musique est une question d’identité autant que de sensation. Elle fabrique de la mémoire, elle relie les époques, elle installe une couleur émotionnelle. Quand un opus change de ton, la partition peut soit servir de pont, soit accentuer la rupture. Et c’est souvent là que le spectateur “sent” que quelque chose a basculé, avant même de l’analyser.
Si l’on veut comprendre comment une bande originale peut porter, trahir ou renouveler un imaginaire, un parcours à travers les grandes partitions de cinéma aide à mettre des mots sur ce ressenti : https://www.nrmagazine.com/meilleures-bande-originale-films/.
Ce qui se joue autour de Star Trek : Section 31, c’est aussi notre rapport contemporain aux œuvres “de catalogue”. Nous attendons d’elles une pureté paradoxale : qu’elles innovent sans changer, qu’elles rassurent sans se répéter. Or, l’histoire du cinéma est faite de bifurcations, de films imparfaits qui ouvrent des portes, de tentatives qui échouent mais déplacent la ligne.
Le cinéma français, souvent perçu — à tort — comme étranger à ces logiques de franchise, offre pourtant une leçon utile : la diversité des tons, des formats et des ambitions est une richesse, même quand tout n’est pas homogène. Pour élargir le regard, on peut explorer des repères très différents : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-films-francais/.
Au fond, les “cinq nominations” et le bruit qui les accompagne ne disent pas seulement quelque chose du film : ils disent quelque chose de notre époque critique. Entre l’adhésion automatique et le dénigrement performatif, il reste un espace plus rare, plus précieux : celui où l’on regarde un film pour ce qu’il tente, pour ce qu’il rate, pour ce qu’il révèle malgré lui. Star Trek : Section 31 n’est peut-être pas l’épisode que tout le monde espérait, mais il agit comme un révélateur : de nos attentes envers les franchises, de notre tolérance à l’écart, et de la façon dont une actrice comme Michelle Yeoh peut imposer une présence qui, elle, ne se laisse pas réduire à un vote en ligne.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.