Avec Lover, Not a Fighter, Martina Buchelová débarque avec un premier long métrage qui a compris un truc simple : la Gen Z n’a pas besoin d’un grand discours pour se prendre une claque sentimentale. Elle a surtout besoin qu’on la regarde sans condescendance, et ça, le film sait le faire.
La source nous arrive par la voie royale du cinéma de festivals, avec un titre emprunté à une chanson des Kinks, Ray Davies en embuscade, et une promesse de romance slovaque qui refuse de choisir entre la légèreté et le désenchantement. Le film suit Andrej, vingt ans, joué par Adam Kubala, un garçon qui traîne sa silhouette de grand échalas comme on traverse la vie à moitié réveillé. Rien de spectaculaire, rien de clinquant : on est dans un quotidien de jeunes adultes, avec ses flottements, ses maladresses, ses pulsions de fuite et cette fameuse angoisse diffuse qui colle à la peau de toute une génération. Bref, pas de grand mélodrame à l’ancienne, mais une comédie sentimentale qui regarde ses personnages sans leur mettre la tête sous l’eau.
Le titre, déjà, dit beaucoup. Lover, Not a Fighter convoque une posture presque programmatique : le refus du virilisme, le choix du trouble, la préférence pour l’élan affectif plutôt que pour la baston symbolique. Et dans le cinéma européen contemporain, ce n’est pas rien. Depuis quelques années, les premiers films qui comptent vraiment ne cherchent plus à faire du bruit, ils cherchent à capter une fréquence, un état d’âme, une manière de survivre au monde. Buchelová s’inscrit là-dedans, avec une assurance qui n’a rien d’artificiel. Elle ne vend pas une génération, elle la filme en train de se débattre.
Le charme discret de la gueule de bois sentimentale
En apparence, Lover, Not a Fighter pourrait passer pour une petite romance de plus, un de ces opus où l’on collectionne les hésitations amoureuses comme d’autres collectionnent les bières tièdes. Sauf que le film semble viser plus juste : il ne traite pas l’amour comme une récompense, mais comme un terrain miné où l’on avance à tâtons. Andrej n’est pas un héros au sens hollywoodien du terme, encore moins un demi-dieu romantique. C’est un type un peu bancal, un peu paumé, et c’est précisément pour ça qu’il existe à l’écran.
Ce qui intrigue, c’est la manière dont le film semble articuler le comique et le désarroi sans jamais forcer le trait. On imagine une mise en scène qui préfère l’observation aux effets de manche, les petits décalages aux grandes déclarations. Pas besoin de transformer chaque scène en tempête émotionnelle quand le simple fait de ne pas savoir quoi dire à quelqu’un peut déjà devenir un drame miniature. Le film a l’air de savoir que les vraies catastrophes sentimentales sont souvent très peu photogéniques.
Ray Davies en coulisses, la pop comme bande-son du désarroi
Le clin d’œil aux Kinks n’est pas décoratif. Il place le film sous le signe d’une pop anglaise qui a toujours aimé regarder les failles humaines sans les maquiller. Ray Davies, c’est la mélancolie avec un sourire de travers, la tendresse qui n’a pas peur d’être un peu cabossée. Autrement dit, exactement le genre de boussole qu’un film comme celui-ci peut revendiquer sans rougir. On n’est pas dans la romance sucrée, on est dans une forme de lucidité chantée.
Cette filiation musicale dit aussi quelque chose du ton général : Lover, Not a Fighter ne cherche pas à être grave pour se donner de la profondeur. Il préfère la sobriété, ce qui est souvent plus risqué et, soyons honnêtes, bien plus classe. Dans un cinéma où tant de premiers films veulent prouver qu’ils existent en hurlant, Buchelová choisit le contretemps. Et ça change tout. La retenue, ici, n’a rien d’un manque d’ambition ; c’est une arme blanche.
Une génération sans mode d’emploi, et c’est là que ça mord
Le sous-texte générationnel semble central. Andrej appartient à cette jeunesse européenne qui a hérité d’un monde saturé d’images, de discours et de possibilités théoriques, mais qui peine encore à transformer tout ça en vie concrète. On peut parler d’amour, de désir, de projection, de futur ; au moment d’agir, ça coince. Et le film, d’après la matière disponible, ne juge pas ce blocage. Il le prend comme point de départ, presque comme une langue maternelle. C’est là que le projet devient intéressant : non pas raconter la jeunesse comme une promesse, mais comme une zone de friction.
Ce genre de récit peut vite tourner au cliché générationnel, à la petite carte postale de l’angoisse 2.0. Mais la promesse de Lover, Not a Fighter tient justement dans son refus du pathos automatique. Pas de pose, pas de morale, pas de grand sermon sur les jeunes d’aujourd’hui. On est plutôt dans une chronique du flottement, avec ce qu’il faut de drôlerie pour éviter le plomb. Le film semble dire que grandir, parfois, c’est juste apprendre à ne pas se faire avaler tout cru par sa propre confusion.
Un premier film qui ne fait pas semblant de savoir
Pour un premier long métrage, il y a quelque chose de très sain dans cette manière d’avancer sans fanfare. Martina Buchelová ne cherche pas à faire entrer son film dans une case trop étroite : ni pur drame, ni simple comédie romantique, ni exercice de style. Elle semble plutôt construire un espace où les émotions circulent librement, sans qu’on les force à prendre la pose. Et ça, dans un premier opus, c’est souvent le signe d’une vraie personnalité de cinéaste.
Adam Kubala, de son côté, hérite d’un personnage qui demande plus de précision que de démonstration. Jouer la maladresse, la fatigue, l’élan contrarié, ce n’est pas donner dans le grand numéro. C’est au contraire un travail d’horloger, ou de funambule, selon l’humeur du jour. Si le film tient ses promesses, c’est probablement parce qu’il fait confiance à cette fragilité-là, sans la transformer en slogan. Et franchement, ça fait du bien de voir un film qui ne prend pas le spectateur pour un touriste émotionnel.
Reste cette impression délicieuse qu’un titre emprunté à la pop britannique, un héros un peu débraillé et une cinéaste slovaque en premier film peuvent suffire à fabriquer quelque chose de singulier. Pas un manifeste, pas un produit, pas une machine à fantasmes. Juste un film qui regarde l’amour comme un sport de contact où l’on préfère encore perdre la face que perdre sa tendresse. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




