Avec Lou, Netflix avait pourtant tout pour tenir un petit caillou noir bien taillé : J.J. Abrams à la production, Allison Janney en dure à cuire, Jurnee Smollett en mère en cavale, et Anna Foerster à la mise en scène. Sauf que le film a glissé dans le grand cimetière des originaux Netflix, là où les thrillers se ressemblent tous un peu après trois semaines de catalogue.

Sorti en 2022, ce long métrage de 107 minutes s’inscrit dans cette drôle de période où les plateformes ont voulu fabriquer leurs propres blockbusters de salon, avec la même logique qu’Hollywood mais sans la même mémoire collective. Netflix, qui a multiplié les productions d’action et de crime sur sa fenêtre de diffusion maison, a souvent vu ses films disparaître dans le flux plus vite qu’un mauvais plan de montage. Lou n’a pas échappé à la règle, malgré un accueil critique honnête, avec un score de 68 % sur Rotten Tomatoes selon les données relayées par /Film. Pas un triomphe, pas un naufrage non plus. Juste ce genre d’objet qui mérite mieux que l’oubli automatique, sans pour autant prétendre renverser la table.

Le film arrive aussi à un moment où le sous-genre du justicier fatigué, du vieux briscard qui reprend les armes, a été labouré jusqu’à la moelle depuis le succès de Taken en 2008. Depuis, on a vu défiler des variantes avec pères vengeurs, tueurs retraités, ex-agents cabossés et autres demi-dieux en fin de course. Ici, la mécanique est légèrement déplacée : on remplace le mâle revanchard par Allison Janney, et d’un coup le cliché prend un petit coup de frais. C’est moins un simple film d’action qu’un duel entre la rugosité du genre et la présence d’une actrice qui sait faire exister un silence.

Janney en mode braise froide

Dans Lou, Allison Janney campe une recluse bourrue, propriétaire terrienne, presque fantomatique, qui vit avec son chien dans une zone isolée de l’État de Washington au début des années 1980. En face, Jurnee Smollett incarne une mère qui tente de tenir debout avec son enfant et un passé qui colle aux semelles. Quand l’enfant disparaît, le film bascule dans la cavale, la traque, la survie, avec le genre de tension qui repose moins sur l’originalité du récit que sur la manière de faire tenir ensemble deux trajectoires féminines que tout oppose en surface.

Et c’est là que le film trouve son meilleur angle. Janney, oscarisée, ne joue pas la dure comme un avatar de Liam Neeson au féminin, même si la comparaison flotte dans l’air comme un vieux parfum de poudre. Elle compose plutôt une figure de survivante, sèche, rétive, presque allergique à l’empathie, mais jamais réduite à une simple machine à flingues. Le film gagne quand il laisse cette actrice imposer son tempo, sa fatigue, sa colère rentrée.

Affiche de Lou
Affiche de Lou

Bad Robot au bois dormant

La présence de J.J. Abrams à la production n’a rien d’un hasard décoratif. Anna Foerster a travaillé dans l’écosystème Bad Robot, notamment sur un épisode de Westworld, ce qui explique sans doute ce passage de relais. Foerster, qui a commencé comme directrice de la photographie et sur des effets visuels pour des films comme Independence Day et Pitch Black, sait filmer un espace hostile avec une certaine élégance de la boue. Elle cadre les déplacements avec fluidité, laisse la pluie et la forêt donner du grain à l’image, et tente de faire respirer l’action au lieu de la noyer sous le montage haché.

Le souci, c’est que le scénario de Maggie Cohn et Jack Stanley s’obstine à empiler les révélations et les virages de récit comme si le film avait peur d’assumer sa simplicité. On sent bien l’idée de départ : deux femmes qui ont appris à survivre dans un monde brutal, et qui finissent par se reconnaître dans leurs blessures respectives. Mais le script préfère souvent l’astuce au frottement humain. Résultat : le cœur du film bat, mais il est régulièrement recouvert par les mécanismes du thriller. À force de vouloir trop en faire, Lou frôle parfois le film qui se regarde marcher.

Le sous-bois des plateformes

Ce qui est intéressant, au fond, c’est moins Lou en lui-même que sa place dans la grande fabrique des films Netflix. La plateforme a longtemps cherché à imposer ses propres titres d’action comme des événements, avec budgets de production costauds, castings prestigieux et promesse de visibilité mondiale instantanée. Mais entre le brouillard visuel, l’algorithme qui broie les singularités et la consommation en mode zapping, beaucoup de ces productions finissent par se ressembler. On regarde, on oublie, on passe au suivant. C’est un peu la poule aux œufs d’or qui pond dans un frigo.

Pour autant, Lou n’est pas un accident honteux. C’est même un exemple assez propre de ce que la plateforme sait parfois faire quand elle mise sur une actrice, une atmosphère et un cadre narratif simple. Pas de grand discours, pas de prétention à l’Olympe, pas de franchise à lancer derrière. Juste un film de survie, sec, sombre, avec assez de tenue pour mériter qu’on s’y attarde une heure quarante-sept. Pas un monument, mais un petit caillou noir qui tient mieux debout que beaucoup de mastodontes plus tapageurs.

Et puis, soyons honnêtes : voir Allison Janney envoyer valser le mythe du vieux mâle vengeur, ça a quand même une certaine gueule. On n’est pas face au thriller de l’année, ni même au grand oublié absolu qu’il faudrait réhabiliter à coups de trompettes. Mais dans le grand bazar des productions Netflix, Lou a au moins le mérite d’avoir une silhouette, une humeur et une sale petite énergie. Ce qui, à l’échelle du catalogue, relève presque du luxe.

Bande-annonce VF de Lou

Part.
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