Il arrive qu’un film d’horreur ne cherche pas à réinventer la roue, et qu’il en tire paradoxalement une force rare : celle de la netteté. Pas de promesse floue, pas d’ironie protectrice, pas d’explication interminable pour justifier la peur. En ce début 2026, un long métrage vient rappeler à quel point la simplicité, lorsque la mise en scène est précise, peut produire un effet presque brutal sur le spectateur : la sensation d’être enfermé, traqué, et pourtant étrangement fasciné par ce qui vous menace.
Attention : quelques éléments de récit sont évoqués (sans détailler l’issue ni les “twists”). Je préfère prévenir, car l’efficacité du film repose sur une progression très concrète, à la fois spatiale et nerveuse.
Un “retour au genre” qui ne s’excuse jamais d’être un film de monstre
Ce qui frappe d’abord, c’est l’assurance avec laquelle Johannes Roberts aborde son nouveau terrain de jeu. On l’a vu à l’aise quand il s’agit d’installer une menace, de faire monter l’angoisse par le rythme et la gestion du hors-champ. Ici, il signe un film resserré, tendu, qui revendique la tradition du creature feature : une durée courte, un décor principal pensé comme un piège, et une série d’attaques qui fonctionnent non comme de simples “moments gore”, mais comme des variations sur un même problème de survie.
L’argument pourrait tenir sur une ligne : un groupe de jeunes adultes, en vacances, se retrouve coincé dans une demeure au bord d’une falaise à Hawaï, après qu’un chimpanzé domestiqué, Ben, bascule dans une violence imprévisible. Dit comme ça, on pourrait craindre un spectacle mécanique. Or, le film préfère l’efficacité à l’esbroufe : l’horreur y est une question de géographie, d’accès, de seuils, de recoins, de vitres, d’escaliers, d’angles morts. C’est du cinéma de trajectoires.
Ben, ou la naissance d’un méchant qui ne ressemble pas aux autres
Ce qui fait de Ben un candidat sérieux au titre de vilain marquant de l’année, ce n’est pas seulement sa dangerosité. C’est son intelligence et, plus troublant encore, une forme de jeu. Le film aurait pu choisir la voie attendue : la maladie comme prétexte à une animalité pure, un déchaînement sans stratégie. Au contraire, Ben reste calculateur. Il observe, attend, punit, feinte. Il ne se contente pas de bondir ; il compose une situation.
Ce déplacement est crucial : la peur naît moins de l’attaque que de sa préparation. Ben donne aux personnages l’impression qu’une sortie est possible, qu’un “plan” peut marcher, puis retourne l’idée même de plan contre eux. Là se loge une cruauté très cinématographique : l’horreur n’est pas seulement physique, elle devient dramaturgique. Le spectateur comprend que la maison n’est pas un refuge ; c’est un plateau où le prédateur écrit la scène en même temps qu’il la joue.
Dans cette logique, plusieurs moments frappent parce qu’ils renversent la hiérarchie habituelle entre victime et menace : un personnage croit manipuler le danger, et c’est l’inverse qui se produit. La violence, quand elle éclate, n’est pas “gratuite” au sens où elle viendrait décorer l’ensemble : elle valide une idée de cinéma – la menace a une intention, et le film a un sens du tempo qui sait exactement quand faire basculer une situation du suspense vers l’impact.
Un sens de l’humour qui dérange, parce qu’il ne rassure jamais
Autre élément rare : Ben n’est pas seulement effrayant, il est moqueur. Cette dimension est délicate, car l’humour peut désamorcer l’horreur. Ici, il l’aggrave. Le rire (ou l’équivalent d’un rire chez cette créature) n’est pas un clin d’œil au public ; c’est un instrument de domination. On pense à ces figures de clowns malveillants qui, au lieu d’amuser, rendent l’enfance menaçante. Si ce motif vous intrigue, la manière dont la culture populaire a transformé le clown en cauchemar est bien résumée ici : https://www.nrmagazine.com/clowns-horreur-enfants/.
Ben partage avec certains “monstres performeurs” une qualité perturbante : il semble apprécier la scène. C’est un antagoniste qui sait créer de l’attente, qui s’autorise des pauses, qui transforme l’espace en théâtre sadique. Ceci rapproche le film d’une horreur plus “show” que strictement survival, sans basculer dans la parodie.
Une maison-falaise comme dispositif : l’horreur par l’architecture
Le grand mérite du film est de ne jamais laisser son décor devenir répétitif. La demeure, accrochée à la falaise, fonctionne comme un organisme : elle contraint les déplacements, impose des choix, crée des zones de tension. Le scénario exploite l’idée de refuge provisoire – la piscine, par exemple – comme un faux confort. Il y a là une intelligence simple : dans un huis clos, ce qui fait peur, ce n’est pas seulement d’être enfermé, c’est de se rendre compte qu’aucun endroit n’est durablement tenable.
Le film construit ainsi une série de micro-espaces, chacun avec sa règle du jeu : ici on voit trop, là on ne voit rien, ailleurs on croit pouvoir se barricader. En termes de cadre, Roberts sait où placer la caméra pour que l’arrière-plan devienne une menace potentielle. La question “où est Ben ?” n’est pas une ficelle, c’est une structure : chaque scène se rejoue comme une variante d’un même doute. Et le montage, sans être tape-à-l’œil, entretient la sensation d’un danger qui se déplace vite, mais pas au hasard.
Le choc du “pratique” : quand le monstre existe vraiment devant la caméra
On pourrait croire, à voir le niveau de détail, que Ben est majoritairement numérique. Le film choisit une voie plus exigeante : un costume animatronique porté et performé par Miguel Torres Umba, spécialiste du mouvement. Ce choix change tout. L’horreur physique tient souvent à une évidence : on croit davantage à ce qui occupe réellement un volume dans le plan. Les acteurs réagissent à une présence, la lumière accroche une texture, le cadre contient un corps et pas une approximation.
Ce réalisme matériel ne sert pas seulement le spectacle ; il renforce un sentiment archaïque, presque primal, qui rappelle pourquoi les monstres “en dur” de certaines décennies ont laissé plus de traces que des créatures trop lisses. Ben n’est pas une image : c’est une masse, un poids, une énergie. Et cette énergie est chorégraphiée. On sent un travail de jeu corporel : des ralentis de décision, des accélérations d’attaque, une manière de “regarder” qui donne au monstre une intention lisible.
Une filiation assumée : du tueur animal à la figure sadique contemporaine
Le film s’inscrit dans une lignée où l’animal n’est plus seulement une force naturelle, mais un tueur au sens presque slasher du terme. On pense à ces récits où la menace n’est pas surnaturelle mais “implacable”, et où la mise en scène doit inventer des situations plutôt que des explications. La différence, ici, tient au mélange de bestialité et de stratégie, qui rapproche Ben d’un antagoniste de film de serial killer davantage que d’un simple animal enragé.
Et c’est là que le film touche un point sensible de l’horreur contemporaine : la tentation du spectacle sadique, celui qui fait basculer la violence vers un numéro. Roberts marche sur une ligne fine. Certaines scènes évoquent une cruauté performative, qui n’est pas sans rappeler la manière dont certains films récents ont transformé le gore en signature. Pour saisir ce débat sur l’escalade et la mise en scène de l’excès, on peut lire cette analyse autour d’un jalon récent du genre : https://www.nrmagazine.com/terrifie-3-conclusion-gore/.
La nuance importante : ici, l’outrance reste arrimée à une logique de suspense et de lieu. Les morceaux de bravoure ne tombent pas du ciel ; ils découlent d’un rapport d’espace, d’un piège, d’un timing. On peut trouver certaines idées “trop”, bien sûr-mais ce “trop” est orchestré, pas jeté par-dessus la table.
Ce que le film raconte malgré lui : famille, héritage, et violence qui contamine
Derrière la mécanique, il y a un point plus intime : Ben n’est pas une entité surgie de nulle part. Il est lié à une cellule familiale, à une histoire d’apprentissage, à une tendresse passée qui rend sa transformation plus dérangeante. Le film évite de psychologiser à outrance, mais il laisse affleurer une question intéressante : qu’est-ce qui, dans notre besoin de domestication (des animaux, de la nature, du danger), finit par se retourner contre nous ?
La rage – qu’elle soit littérale ou métaphorique – devient une contamination narrative. Un petit facteur déclencheur suffit à faire basculer l’équilibre. Et, du point de vue du spectateur, cette bascule est d’autant plus perturbante qu’elle ne se présente pas comme un “grand trauma explicatif” : elle est brutale, presque absurde, comme l’est parfois la violence dans le réel. Le film n’en fait pas un discours, mais il en tire une tension morale souterraine.
Pourquoi certains spectateurs diront “c’est idiot” (et pourquoi ce jugement rate la cible)
Les films de genre ont toujours traîné cette accusation : être “bêtes” dès qu’ils assument une prémisse directe. Or, la simplicité d’un pitch n’empêche pas la sophistication d’une exécution. Ici, l’artisanat se voit dans l’organisation des scènes, la gestion des attentes, la manière de renouveler un lieu unique, et la direction d’une créature qui ne se contente pas d’être “effrayante” mais devient un personnage de cinéma.
On peut discuter certains comportements de personnages, ou la façon dont le film se permet des traits d’humour noir à la limite du confort. Mais ce sont précisément ces frottements qui le rendent intéressant : il ne cherche pas l’unanimité, il cherche une expérience. Et l’expérience repose sur une idée claire : si le monstre est la star, alors il faut lui donner des scènes, une temporalité, une présence. Pas juste des apparitions.
Un monstre “grand public” qui parle pourtant aux cinéphiles
Ce qui me semble le plus stimulant, c’est que le film peut fonctionner sur deux niveaux. D’un côté, il a l’énergie d’un film qu’on pourrait conseiller à des amis pour une soirée nerveuse, parce qu’il est direct, rythmé, et qu’il know-how le plaisir du frisson collectif – dans cet esprit, ceux qui cherchent des idées de séances entre amis peuvent aussi explorer : https://www.nrmagazine.com/films-a-voir-entre-potes/.
De l’autre, il parle aux cinéphiles par son rapport aux formes : le huis clos, la créature pratique, le découpage qui joue avec le hors-champ, et cette conscience de la “performance” du monstre. C’est un cinéma qui n’a pas honte d’être populaire, mais qui ne prend pas non plus son public pour un public passif.
La culture pop comme grammaire : quand le monstre devient une icône
On reconnaît un grand méchant à sa capacité à devenir une silhouette mentale. Pas forcément une mascotte, mais une figure dont on se souvient par des gestes, un rythme, une attitude. Ben a cette qualité étrange : il peut être vu comme un animal tueur, mais aussi comme un personnage “mis en scène” à l’intérieur de la mise en scène. C’est une différence fondamentale entre une créature interchangeable et une icône.
Cette iconicité appartient aussi à la culture sérielle et animée : les grandes figures de menace – même dans des univers très codés – sont celles qui imposent une présence immédiatement lisible. À ce titre, il est intéressant de rapprocher cette efficacité de certaines constructions d’antagonistes dans l’animation, où la clarté de silhouette et l’intelligence de timing font tout. Pour ceux que ça intéresse, un détour par des panoramas culturels aide à comprendre comment se fabrique la mémoire des personnages : le classement des dessins animés des années 2000 (https://www.nrmagazine.com/top-100-des-meilleurs-dessins-animes-des-annees-2000/) ou encore la longévité d’un mythe comme Batman en animation (https://www.nrmagazine.com/eps-batman-anime/) éclairent, en creux, ce que le cinéma d’horreur cherche parfois : créer une figure immédiatement reconnaissable, mais jamais totalement maîtrisable.
Une peur très 2026 : plus proche de la malice que du mystère
Si l’on devait résumer ce qui rend ce méchant “vraiment terrifiant” aujourd’hui, ce ne serait pas l’inconnu ou le surnaturel. Ce serait la malice. Le sentiment que la menace vous comprend. Qu’elle sait ce que vous espérez. Qu’elle est capable de vous laisser croire à une chance, juste assez longtemps pour transformer cette chance en piège. Le film joue sur cette cruauté cognitive : ce n’est pas seulement la chair qui est en danger, c’est la lecture même de la situation.
Et c’est peut-être là que le cinéma d’horreur retrouve une de ses fonctions premières, au-delà des modes : rendre visible une intuition fragile, presque enfantine, mais tenace – l’idée que, dans certains couloirs, certaines pièces, certains silences, quelque chose vous observe non pas pour vous effrayer tout de suite, mais pour choisir le moment exact où votre confiance va céder.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.



