La tribune, le festival, le séisme
À quelques jours de l’ouverture du Festival de Cannes 2026, 600 signataires, acteurs, réalisateurs, producteurs, techniciens, exploitants de salles, publient dans Libération un texte sans ambiguïté : l’« emprise grandissante de l’extrême droite » sur le cinéma français, orchestrée selon eux par le milliardaire Vincent Bolloré via ses chaînes, ses maisons d’édition et désormais ses salles. La liste des noms parle d’elle-même : Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Jean-Pascal Zadi, Damien Bonnard, Raymond Depardon, et donc Anna Mouglalis, dont l’engagement politique n’est une surprise pour personne depuis au moins l’été 2024.
Le texte pointe notamment l’acquisition par Canal+ de 34 % des parts d’UGC, troisième réseau de cinémas en France,, avec l’intention affichée de monter à 100 % d’ici 2028. « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », écrivent les signataires. Fort, assumé, et manifestement pas prévu pour rester sans réponse.
La liste noire la plus chic de l’année
Le dimanche 17 mai, depuis la Croisette, Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+, lâche une déclaration qui va résonner comme un coup de tonnerre sur le palais des festivals : « Je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec ceux qui ont signé cette pétition. » Motif invoqué : « Si certains en viennent à qualifier Canal+ de ‘crypto-fasciste’, alors je ne peux pas accepter de collaborer avec eux. » Traduction : signez une tribune d’opinion, perdez votre accès au premier financeur du cinéma français.
La mécanique est immédiatement lisible pour quiconque connaît le secteur. Canal+ représente un pilier structurel du financement du septième art hexagonal, un accord signé en janvier 2025 prévoit 220 millions d’euros d’investissement annuel dans le cinéma français d’ici 2027. Brandir la menace d’une exclusion collective, c’est donc moins une question de susceptibilité blessée qu’un signal adressé à toute la profession : voici le prix du dissensus. Le collectif Zapper Bolloré a d’ailleurs rappelé immédiatement que les équipes de Canal+ n’avaient jamais été visées dans le texte. (Précision d’importance, soigneusement ignorée dans la com’ de crise.)
Mouglalis, habituée du front
Pour Anna Mouglalis, ce n’est pas une première sortie de route. L’actrice, révélée au grand public dans Les Liaisons dangereuses de Laclos adapté au théâtre et consacrée au cinéma notamment aux côtés de Bruno Dumont, traîne depuis plusieurs années une réputation d’engagée qui ne s’embarrasse pas des précautions d’usage. En juin 2024, elle était place de la République pour le rassemblement des médias contre l’extrême droite. En juin 2025, elle cosignait avec Virginie Despentes et Ian Brossat, dans Le Monde, une tribune contre la participation du groupuscule d’extrême droite Eros à la Foire du livre de Bruxelles. En décembre 2024, elle s’exprimait dans Libération contre les coupes budgétaires dans la culture imposées par la présidente des Pays de la Loire, allant jusqu’à évoquer les Folles Journées de Nantes.
Le fil directeur est constant : la culture publique est politique, et le silence face à sa privatisation idéologique est une forme de complicité. C’est exactement la thèse de sa déclaration à L’Humanité : « Le silence ne sauvera personne. » Formule courte, sans fioriture, et, au regard de la réaction de Maxime Saada, difficile de lui donner tort sur le calendrier.
Quand la com’ de Canal+ valide la tribune
Là où ça devient intéressant, c’est que la réponse de Canal+ a produit exactement l’effet inverse de celui recherché. Les signataires, selon Le Monde, oscillent entre « sidération et révolte », mais plusieurs ont souligné publiquement que la déclaration de Saada « vient plutôt confirmer ce qui est dénoncé dans la tribune ». En créant de facto une liste noire sur des bases politiques, Canal+ a transformé une tribune d’opinion, qui aurait pu rester dans les marges du débat d’idées, en scandale documenté à ciel ouvert.
Pour rappel, une liste noire établie par le principal financeur d’une industrie culturelle, à Cannes, sous les projecteurs de la presse internationale : c’est le genre de beau cadeau qu’aucun attaché de presse ne peut gérer à froid. La machine médiatique s’est emballée en quelques heures, depuis Deadline jusqu’aux colonnes du Figaro, du Monde et d’Ouest-France. La tribune dénonçait une menace ; la réaction de Canal+ en a fait une démonstration grandeur nature.
Et maintenant, on fait quoi ?
Anna Mouglalis ne pose pas la question, elle y répond. Signer, parler, documenter, refuser le confort du silence professionnel. À ce stade, la vraie interrogation n’est pas de savoir si Canal+ mettra à exécution sa menace de manière systématique, un accord à 220 millions par an avec toute une industrie n’est pas soluble dans une brouille d’ego, aussi spectaculaire soit-elle. La vraie question, c’est celle que posent implicitement les 600 signataires : combien de professionnels du secteur, précisément parce qu’ils ont lu la liste de Saada, décideront de se taire la prochaine fois ?
« Le silence ne sauvera personne », dit Mouglalis. La réponse de Canal+, en plein festival, a au moins eu le mérite de rendre la phrase inutile à expliquer.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.

