
Alerte spoilers : ce texte évoque des éléments majeurs du dernier épisode de Stranger Things. Je le précise d’emblée, parce que le problème n’est pas tant ce qui arrive à Kali que la manière dont la série met en scène ce qui lui arrive — et ce que ce dispositif dit, presque malgré lui, de sa relation au spectateur.
On peut accepter beaucoup de choses d’une grande machine sérielle : des digressions, des fils narratifs lancés puis abandonnés, des personnages qui disparaissent au profit d’autres. Mais il existe une ligne invisible que le public sent immédiatement : celle qui sépare une tragédie assumée d’une instrumentalisation scénaristique. Dans le final, Kali semble franchir cette frontière, et la colère des fans n’a rien d’un caprice : elle signale une rupture de contrat émotionnel.
Dans l’imaginaire de la série, Kali n’est pas un personnage comme les autres. Elle appartient aux marges du récit, à ses zones expérimentales : celles où le fantastique rencontre le politique (l’enfance utilisée, exploitée, transformée en оруж — en arme), et où la question de la survie se confond avec celle de l’identité. Son retour en dernière saison avait donc naturellement valeur de promesse : celle d’un rééquilibrage, d’une réparation possible, ou au minimum d’une trajectoire pleinement assumée.
Or, la série choisit une voie ambiguë : elle réintroduit Kali dans un contexte où son sang aurait servi à relancer des expérimentations visant à créer une nouvelle génération d’enfants aux pouvoirs télékinésiques. L’idée est forte — elle prolonge la logique industrielle de la violence dans l’univers de Hawkins — mais elle installe aussi Kali dans une position délicate : celle d’un personnage qui pourrait être du côté des victimes… ou devenir, par un glissement de mise en scène, une figure inquiétante, presque antagoniste.
Ce glissement, on le sent à travers le regard suspicieux d’Hopper et, plus globalement, à travers l’architecture dramaturgique : le récit fabrique du doute. C’est une mécanique classique — créer une ombre sur un visage connu — mais appliquée à Kali, elle résonne autrement, parce que le personnage porte déjà l’héritage d’un traitement inégal dans la série. En clair : on la ramène, mais on la ramène en la plaçant sous un projecteur qui la rend illisible.
La frustration éclate au moment où le final lui assigne une issue brutale : Kali est abattue dans le laboratoire de Hawkins et s’effondre, vidée de sa force narrative en quelques instants. Sur le papier, l’arc peut se défendre : mourir en acte de courage, refermer une trajectoire dans l’ombre d’un sacrifice. Le problème, c’est la grammaire de la scène. Le cinéma — et a fortiori la série — ne raconte pas seulement avec des événements, il raconte avec le temps accordé, le cadre, la respiration, la place laissée au jeu d’acteur.
Ici, la mort paraît sous-écrite et sur-fonctionnelle. Elle sert à alimenter un dernier mouvement de récit, sans que la mise en scène ne prenne le temps de faire exister ce que Kali perd — et ce que le spectateur est censé perdre avec elle. Ce n’est pas la noirceur qui dérange, c’est l’impression qu’on passe d’un point A à un point B avec une efficacité presque administrative.
Et comme si cela ne suffisait pas, le final ajoute une torsion : l’idée que Kali aurait survécu assez longtemps pour produire une ultime illusion, une sorte de mirage destiné à faire croire qu’Eleven demeure piégée alors qu’elle aurait, en réalité, réussi à s’échapper. Sur le plan conceptuel, c’est séduisant : l’illusion comme dernier geste d’amour, le mensonge comme protection. Sur le plan de la logique interne et du rythme, c’est plus fragile, notamment parce que la temporalité de la scène et l’ampleur de l’effondrement rendent l’hypothèse difficile à soutenir sans fissurer la crédibilité de l’ensemble.
Au-delà du sort de Kali, c’est l’effet domino qui trouble : son ultime action, telle qu’elle est suggérée, viserait à couper Eleven de tous les autres. On termine alors sur une image d’errance — Eleven traversant un paysage, rejoignant une petite ville, comme si l’épopée se refermait sur une vie en exil. Ce choix peut se lire comme un écho à certaines fins mélancoliques du cinéma fantastique : l’héroïne survit, mais ne peut revenir au monde d’avant.
Sauf que Stranger Things s’est construite sur un autre moteur : celui d’un collectif, d’une amitié ritualisée, d’une communauté qui résiste. Isoler Eleven, c’est possible, mais cela exige une orchestration émotionnelle d’une grande précision. Ici, l’impression laissée, pour beaucoup, est celle d’une conclusion qui ferme en débranchant, plutôt qu’elle n’achève en transformant. Le spectateur n’est pas invité à contempler une mue ; il assiste à une séparation imposée.
Les réactions en ligne, parfois excessives dans la forme, pointent néanmoins des griefs très précis : l’injustice ressentie (Kali a déjà payé cher), le sentiment d’arbitraire (on la ramène pour l’éteindre), et même des objections de cohérence (peut-elle réellement maintenir une illusion au milieu d’une catastrophe qui engloutit tout ?). Il est facile de balayer cela d’un revers de main en parlant de “fandom”. Pourtant, ces critiques touchent à quelque chose de fondamental : la causalité dramatique.
Dans une fiction, on peut accepter l’improbable si l’enchaînement émotionnel est juste. Mais quand la narration semble demander au spectateur de combler des trous trop larges, l’émotion se change en contestation. La colère vient moins de la mort que de la sensation d’une mort utile : un décès qui sert à déplacer les pièces du puzzle sans honorer la pièce elle-même.
Les créateurs ont évoqué leur désir de redonner à Kali une place importante, de lui offrir un véritable impact sur l’intrigue et sur le parcours d’Eleven. Je veux bien le croire : on sent, çà et là, l’intention de la réinscrire au cœur du mythe. Le paradoxe, c’est que cette “chance” se matérialise sous la forme la plus risquée : la faire revenir pour l’utiliser comme levier dans la trajectoire d’une autre.
Au cinéma, on voit souvent ce type d’opération : ressusciter un personnage secondaire pour lui faire porter un symbole, puis le faire disparaître afin de “nettoyer” le récit avant le plan final. Cela peut fonctionner si la mise en scène transforme le personnage en figure, en présence qui hante la fin. Ici, la série semble hésiter : Kali est à la fois soupçonnée, sacrifiée, utile, puis reléguée. Le montage ne lui offre pas un espace où son énigme pourrait devenir poésie ; il la convertit en mécanisme.
Ce qui rend la réception encore plus électrique, c’est l’impression générale d’un final qui laisse des zones entières dans le flou : des personnages secondaires dont on ne sait plus très bien ce qu’ils deviennent, des situations à forte charge morale (les victimes collatérales, les cobayes) évacuées trop vite, et une sensation que certaines pistes ont été posées pour densifier le monde… sans être résolues au moment où l’on attend justement que la série se rassemble.
Dans une longue narration, il est normal de ne pas tout expliquer. Mais il y a une différence entre laisser au spectateur une marge d’interprétation et lui laisser une liste de questions. Le final donne parfois l’impression de confondre mystère et omission, ce qui n’aide pas à accueillir sereinement le traitement de Kali : sa mort devient alors le symbole d’un geste plus large, celui d’une conclusion qui tranche au lieu de tisser.
Ce qui me frappe, avec Kali, c’est qu’elle portait la possibilité d’un autre ton. Elle est liée à l’illusion, donc à la mise en scène elle-même : manipuler ce que l’on voit, ce que l’on croit voir, faire du cadre un piège et du regard un enjeu. On aurait pu imaginer un final qui exploite cela de manière plus sensorielle, plus cinématographique : des séquences où l’image se dérobe, où le montage épouse la subjectivité, où le spectateur doute non pas de l’intrigue, mais de sa propre perception.
À la place, l’illusion devient un argument de dernier acte. Et c’est dommage, parce que Stranger Things — série très “mise en musique”, très efficace dans l’évocation — s’est souvent montrée plus inspirée lorsqu’elle faisait passer ses grandes idées par des sensations (l’attente, la peur, la perte) plutôt que par des explications.
Un personnage peut mourir sans “fin heureuse” et laisser une empreinte magnifique. Le cinéma classique l’a prouvé mille fois : l’important, c’est la forme donnée à cette disparition. Ici, le sentiment de gâchis vient d’une économie narrative trop visible : on perçoit le procédé. C’est un peu comme lorsqu’un montage “rattrape” une émotion au lieu de la construire. On ne pleure pas avec le film ; on constate qu’on devrait.
Ce type de choix rappelle parfois la tentation des grandes sagas contemporaines : privilégier l’architecture globale, l’alignement des dominos, au détriment d’un détail essentiel — la dignité d’un trajet individuel. Or, une série qui a tant investi dans l’attachement aux personnages se doit d’être plus attentive à la valeur de présence : ce que signifie être là, à l’écran, et ce que signifie disparaître.
Il faut aussi regarder le phénomène avec un peu de recul : aujourd’hui, la réception est instantanée, collective, et souvent plus analytique qu’on ne le dit. Les incohérences de temporalité, les choix de montage, les ellipses trop commodes : tout cela se repère, se partage, s’archive. À ce titre, la fureur autour de Kali dit aussi quelque chose de notre rapport aux histoires : on ne se contente plus de “suivre”, on relit en direct.
Et dans un monde où l’on s’inquiète de plus en plus des manipulations — des images comme des données — il n’est pas anodin qu’un personnage associé à l’illusion subisse un traitement perçu comme trompeur. Sur un autre terrain, cette anxiété contemporaine se retrouve dans des sujets plus quotidiens, comme la protection contre les traqueurs en ligne et les stratégies pour préserver son intimité numérique, un thème abordé ici : https://www.nrmagazine.com/protection-contre-les-traqueurs-en-ligne-et-astuces/.
L’histoire des séries est remplie de conclusions qui fracturent le public, surtout quand elles touchent à un personnage perçu comme “mal servi” auparavant. On a vu, dans d’autres franchises, des retours tardifs vécus comme des promesses… puis refermés trop vite, comme si la fiction voulait profiter d’un capital affectif sans en payer le prix dramaturgique.
On pense aussi à une logique de saga, où l’épisode final doit gérer la mythologie, les adieux, les explications, et la nécessité de produire une dernière image — parfois au détriment de l’organique. Certaines conclusions récentes ont été commentées pour des raisons similaires, y compris dans des univers très différents, comme lorsque l’on s’interroge sur le bouclage d’une aventure chorale dans Star Wars : https://www.nrmagazine.com/skeleton-crew-conclusion-star-wars/.
Le problème n’est donc pas propre à Stranger Things : il tient à la difficulté de concilier la satisfaction d’un grand public et une exigence d’écriture qui respecte les personnages jusqu’au bout, sans les transformer en pions.
Si je me place du point de vue de la mise en scène, j’aurais aimé que le final assume davantage la matérialité de Kali : sa fatigue, son histoire, le poids des expériences. Une mort filmée autrement — par la durée, un cadrage plus intime, une gestion du silence — aurait pu la rendre inoubliable, même tragique. À défaut, un choix inverse était possible : la laisser vivre, non pas pour offrir un “happy end”, mais pour signifier qu’une survivante de laboratoire peut exister hors du récit central, dans une vie reconstruite, fragile.
Le cinéma sait faire cela : ouvrir une porte latérale plutôt que refermer la grande porte à clé. Dans un registre très différent, cette idée d’environnement qu’on façonne pour y respirer, pour y reprendre possession de soi, fait écho à d’autres préoccupations narratives : habiter un espace, c’est aussi habiter une identité. Cette réflexion sur l’air, le confort, et la façon dont un lieu devient un refuge se retrouve ici : https://www.nrmagazine.com/lart-de-lair-pour-un-environnement-domestique-a-la-hauteur-de-vos-exigences/.
Kali n’a jamais été un personnage simple. Elle est abrasive, méfiante, parfois radicale. Ce type de figure — surtout quand elle est une femme, et qu’elle n’entre pas dans un schéma de rédemption lisible — est souvent traité comme un problème à résoudre plutôt que comme une complexité à accueillir. Le final semble hésiter : veut-il la présenter comme une alliée, une menace, une sœur, une faute narrative à corriger ? En ne tranchant pas vraiment, il la condamne à être lue comme un outil.
Et paradoxalement, c’est peut-être ce qui la rend si discutée : Kali est un personnage qui oblige la série à regarder ses propres choix. Elle est une ligne de fuite, un rappel que l’univers de Hawkins ne parle pas seulement de monstres, mais de systèmes — scientifiques, militaires, masculins — qui fabriquent des monstres et prétendent ensuite les “contrôler”.
On oppose souvent les critiques “émotionnelles” des fans aux critiques “rationnelles” de cohérence. Dans ce cas précis, les deux se rejoignent. Quand des spectateurs soulignent qu’une illusion aurait dû cesser plus tôt, ou qu’une blessure paraît incompatible avec la suite des événements, ils ne jouent pas aux comptables : ils disent que le filmage du temps et des corps ne tient plus, donc que l’émotion ne peut plus s’appuyer sur un sol stable.
C’est là que la mise en scène rejoint la dramaturgie : si l’espace, la durée, et l’impact des actions ne sont plus clairs, le spectateur se sent moins pris par la main que poussé vers la sortie. Une fin ouverte peut être magnifique ; une fin floue par précipitation crée surtout un sentiment d’abandon.
Le final propose une image d’après, mais il la réduit à une silhouette qui marche vers un ailleurs. C’est un motif classique — le personnage qui quitte le champ, emportant avec lui la suite de sa vie — sauf qu’ici, cet ailleurs est bâti sur un empilement d’incertitudes : qui a survécu, qui a disparu avec l’autre monde, qu’est devenu l’appareil institutionnel qui a orchestré tant de violences ?
Dans une culture saturée d’histoires, l’ellipse n’est pas un défaut ; elle est parfois un respect. On le voit aussi dans notre rapport à la mémoire et aux archives : ce que l’on choisit de conserver, ce que l’on laisse hors champ, ce qui demeure comme trace. Cette question de la mémoire “sauvegardée” et de ses chemins inattendus résonne avec notre époque, comme l’évoque ce dossier : https://www.nrmagazine.com/archives-du-futur-quand-lia-sauve-la-memoire-et-ouvre-des-chemins-inattendus/.
Mais pour que l’ellipse fonctionne, il faut que le film — ou la série — ait donné le sentiment d’une forme d’achèvement intérieur. Or, le traitement de Kali, combiné aux questions laissées en suspens, produit l’effet inverse : une fermeture émotionnelle qui n’est pas une ouverture poétique, plutôt une porte claquée.
Dans les grands récits populaires, il existe toujours un risque : faire d’un personnage une idée, puis faire de cette idée un simple service rendu à l’intrigue. Kali, dans ce final, semble coincée entre deux statuts : celui de figure tragique et celui d’outil narratif. Les fans réclament une justice, mais derrière ce mot, il y a surtout une exigence de cinéma : que l’on sente, à l’écran, qu’un personnage n’existe pas seulement pour provoquer une émotion chez un autre personnage.
Dans la vie comme dans la fiction, certaines relations ont ce parfum de danger et d’asymétrie : on s’approche, on se méfie, on projette, on espère. C’est presque un autre genre, celui où l’affect est une prise de risque — un thème qui, curieusement, éclaire aussi la façon dont une série “utilise” ses personnages, comme on “tente” une intrigue sentimentale à haut risque. À ce titre, cette lecture sur les histoires pas impossibles mais périlleuses fait un écho lointain : https://www.nrmagazine.com/tomber-amoureuse-de-son-patron-une-histoire-risquee-mais-pas-impossible/.
La question qui reste, au fond, est simple et vertigineuse : que vaut un personnage qu’on rappelle au souvenir collectif pour lui offrir une sortie rapide, et que dit ce choix de la manière dont Stranger Things imagine — ou n’imagine plus — la survie de ses figures secondaires, celles qui portent pourtant les zones les plus sombres et les plus humaines de son monde ?