Dans Lanterns, une simple réplique sur l’art délicat d’aller aux toilettes en costume suffit à rappeler un vieux problème du cinéma de super-héros : le héros peut sauver la galaxie, mais pas toujours sa dignité.

La série de HBO, lancée dans le nouvel échafaudage du DC Universe, avance ici avec une malice assez réjouissante. Après avoir installé un Hal Jordan fatigué, désabusé, presque allergique à son propre mythe, l’épisode 2 enfonce le clou : le costume n’est plus un emblème, c’est une contrainte. Et franchement, on avait presque oublié à quel point le genre adore fabriquer des armures qui brillent à l’écran et ruinent la vie hors champ. Depuis des années, les acteurs de ces franchises racontent la même histoire, entre zips planqués, couches de latex, attaches impossibles et pauses techniques qui virent au numéro de contorsion. Michael Keaton, Val Kilmer, Christian Bale, Robert Pattinson, David Corenswet : la lignée est longue, et elle dit quelque chose de très simple sur l’industrie. Le super-héros est un demi-dieu, mais sa combinaison, elle, reste conçue par un humain qui n’a visiblement jamais passé huit heures dedans.

Sauf que la petite blague de Lanterns ne sert pas seulement à faire sourire : elle raconte aussi un personnage qui refuse désormais de jouer le jeu.

Le slip, la tirette et la crise existentielle

Dans l’épisode, Hal Jordan et John Stewart enquêtent en 2016, et Jordan laisse son uniforme au placard. Quand Stewart lui demande s’il doit rapporter un costume, la réponse fuse, sèche, presque vulgaire. Ce n’est pas juste une punchline de scénariste qui veut faire un clin d’œil au public. C’est un geste de caractérisation. Jordan ne rejette pas seulement un vêtement ; il rejette tout ce qu’il représente, à savoir la pose, le cérémonial, la petite liturgie du héros qui se remet à enfiler sa panoplie pour rassurer la foule. Le costume devient alors une métaphore bien plus large : celle d’un homme qui a cessé de croire à la performance héroïque. Le latex, ici, c’est le deuil du panache.

La série, au fond, fait ce que les meilleurs récits de super-héros savent faire quand ils ont un peu de nerf : elle transforme un détail logistique en symptôme psychologique. On pourrait rire de la question du pipi, bien sûr. On devrait même. Mais derrière la vanne, Lanterns rappelle que le genre a toujours été traversé par cette tension entre l’icône et le corps, entre le fantasme et la plomberie. Le cinéma adore les silhouettes impeccables ; les acteurs, eux, doivent composer avec des fermetures éclair, des mousses rigides et des pauses-café qui tournent au casse-tête. C’est très glamour, Hollywood. Très Olympe. Très « passe-moi la clé Allen ».

Batman a commencé la guerre des fermetures

Si cette réplique fonctionne, c’est aussi parce qu’elle s’inscrit dans une vieille histoire industrielle. Depuis Batman de Tim Burton en 1989, le costume de super-héros est devenu un sujet à part entière, presque un sous-genre du making-of. Michael Keaton a souvent évoqué l’inconfort de la combinaison, au point d’associer le port du Batsuit à une forme d’angoisse physique. Val Kilmer, dans Batman Forever en 1995, parlait déjà du temps nécessaire pour se déshabiller. Christian Bale a ensuite conseillé à ses successeurs de pouvoir gérer ça sans assistance, ce qui, avouons-le, ressemble à la sagesse la plus utile jamais transmise dans l’histoire du blockbuster. Et Robert Pattinson, pour The Batman en 2022, a lui aussi hérité de cette tradition très noble : sauver Gotham, oui, mais avec un accès sanitaire digne de ce nom.

Affiche de Lanterns
Affiche de Lanterns

Ce que Lanterns pointe du doigt, c’est que cette gêne n’a rien d’anecdotique. Elle dit la manière dont les studios fabriquent des images de puissance sans toujours penser à la réalité des corps qui les portent. On vend des franchises comme des machines à fantasmes, avec leurs budgets de production à neuf chiffres, leurs cascades, leurs effets numériques et leurs campagnes marketing qui tapissent la planète. Mais au bout de la chaîne, il reste un acteur coincé dans un costume qui ne prévoit pas l’évidence la plus triviale. Le super-héros est censé être invincible ; sa tenue, elle, reste souvent un piège à dignité.

Hal Jordan, ou l’art de ne plus faire semblant

Ce qui rend la réplique vraiment intéressante, c’est qu’elle colle au portrait de Hal Jordan dans la série. Le personnage, incarné par Kyle Chandler, n’est plus le jeune idéaliste présenté à ses débuts dans la chronologie du DCU. Il a été introduit comme Green Lantern en 1996, puis on le retrouve vingt ans plus tard, en 2016, usé, désenchanté, presque allergique à l’idée même de se remettre en uniforme. Dans un dîner de bord de route, il compare le costume à une cravate qu’on porte pour être pris au sérieux, avant d’expliquer qu’avec l’âge on comprend que ce genre d’accessoire est surtout une plaie. La série n’est pas en train de se moquer de son héros ; elle lui donne au contraire une forme de lucidité cruelle. Il sait que le costume impressionne, mais il sait aussi qu’il enferme.

Et c’est là que Lanterns trouve son petit supplément d’âme. Le show ne se contente pas de recycler les codes du polar cosmique ou du buddy drama à la sauce DC. Il glisse dans sa mécanique une réflexion sur la vieillesse des symboles, sur la fatigue des figures héroïques, sur ce moment où l’on cesse de croire que la tenue fait l’homme. Le retour de Sinestro, ancien mentor devenu super-vilain, promet d’ailleurs d’épaissir ce désenchantement. On sent bien que la série veut faire de Hal Jordan un type qui a vu trop de choses pour continuer à jouer les vitrines ambulantes. À ce stade, le costume n’est plus une armure : c’est un souvenir embarrassant.

Le genre se regarde dans la glace et grimace

Dans la plus pure tradition des meilleures séries de super-héros, Lanterns se sert donc d’une vanne pour parler de son propre matériau. C’est du méta, mais sans la pose. Pas besoin de sortir la grosse artillerie réflexive ou de faire mine de réinventer le cinéma de genre à coups de sourcil levé. La série sait très bien qu’elle appartient à une époque où le public connaît les ficelles, les coutures, les renoncements, les compromis. Alors elle joue avec ça. Elle rappelle qu’un costume peut être un symbole de puissance, mais aussi un obstacle très concret, presque mesquin, qui ramène le mythe à hauteur d’homme. Et c’est précisément ce frottement qui fait tenir l’ensemble.

On peut d’ailleurs y voir une petite leçon de narration industrielle. Les franchises les plus solides ne sont pas celles qui cachent leurs coutures ; ce sont celles qui les intègrent au récit. Lanterns ne prétend pas que le costume n’existe pas. Elle le montre, le commente, le tord un peu, puis s’en sert pour dire quelque chose du personnage. C’est plus malin qu’un simple clin d’œil de fan service, et moins paresseux qu’un hommage en carton. Le genre ne survit pas en se prenant au sérieux ; il survit quand il accepte de rire de ses propres armures.

Et si, au fond, le vrai luxe des super-héros n’était pas la cape, ni l’anneau, ni le logo sur la poitrine, mais la possibilité d’aller aux toilettes sans lancer une crise diplomatique ? Voilà une question que les studios devraient méditer entre deux suites et trois reboots. Parce qu’entre la grandeur cosmique et la fermeture éclair, il y a parfois juste un très long couloir de production. Et, franchement, il sent un peu le latex chaud.

Bande-annonce VF de Lanterns

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