On va répondre directement à la question que tout le monde tape sur Google à minuit passé après avoir vu le film : non, La Maman du Bourreau n’est pas l’adaptation d’un fait divers précis. Il n’y a pas eu de Gabrielle de Miremont dans les archives judiciaires, pas de père Pierre-Marie condamné dans la presse régionale. Et pourtant le téléfilm sonne vrai à un point qui dérange, qui gratte, qui reste dans les côtes longtemps après le générique de fin. C’est justement ça, le tour de force.
Pédale Douce, Libertin… et maintenant le Bourreau
Pour comprendre d’où vient ce téléfilm, il faut d’abord comprendre d’où vient l’homme qui l’a réalisé. Gabriel Aghion, né à Alexandrie en 1955, est surtout connu pour ses comédies légères des années 90 et 2000, Pédale douce (1996, plus de 4 millions de spectateurs, pas mal), Belle Maman avec Catherine Deneuve et Vincent Lindon, Absolument fabuleux avec Nathalie Baye et Josiane Balasko. Un cinéaste de la comédie bourgeoise française, habitué à filmer les petits arrangements et les grandes hypocrisies du milieu catho-chic avec tendresse et ironie. Qu’il atterrisse sur ce sujet-là, en 2024, dit quelque chose sur la maturité d’un regard.
C’est lui qui a co-signé le scénario avec Stéphanie Kalfon, en adaptant le roman de David Lelait-Helo, Je suis la maman du bourreau, publié aux éditions Héloïse d’Ormesson en janvier 2022. Le tournage a duré vingt jours seulement, du 3 au 30 mai 2024, entre Angoulême, Cognac et Confolens, en Charente. Pour un film sur l’écroulement d’une vie entière, vingt jours, c’est vertigineux.
La Vérité selon David (et c’est pas l’Évangile)
David Lelait-Helo est journaliste et romancier, pas du genre à fouiller des dossiers de tribunal pour écrire ses livres. Dans plusieurs entretiens autour de la diffusion, il a expliqué sans détour que Je suis la maman du bourreau n’est pas né d’une affaire réelle identifiable, mais d’un projet de scénario qui a changé de forme en route. Le roman est sorti en 2022. Il a d’abord été adapté en pièce de théâtre. Puis France 2 a sauté sur l’occasion. Le parcours classique d’un texte qui touche quelque chose de collectif.
Sauf que « pas de fait divers précis » ne veut pas dire « sorti de nulle part ». En réalité, le roman s’ancre dans un contexte qu’on connaît tous trop bien : les scandales de pédocriminalité dans l’Église catholique française, documentés, judiciaires, massifs. Le rapport Sauvé publié en octobre 2021 estimait à 330 000 le nombre de victimes depuis les années 1950 en France. Lelait-Helo n’a pas inventé un monde. Il a mis en fiction une mécanique psychologique et sociale que des milliers de familles ont vécue dans la réalité. C’est la différence entre la vérité d’une histoire et la véracité d’un fait divers.

Barrault : Grand Prix et Grande Peur
Le casting, sur le papier, a tout du pari risqué. Marie-Christine Barrault, 80 ans, dans le rôle d’une bourgeoise catholique qui voit son fils prêtre mourir après une accusation de pédophilie, c’est le genre de rôle qui peut virer au téléfilm de fin d’après-midi si on n’y prend pas garde. Elle ne l’a pas laissé virer. Elle a remporté le Grand Prix d’interprétation féminine au festival Polar de Cognac 2025, récompense qui valide ce que le public avait déjà senti : il se passe quelque chose d’assez rare dans cette performance.
Face à elle, Laurent Stocker, pensionnaire de la Comédie-Française, dans le rôle du père Pierre-Marie, et Xavier Robic en Hadrien Dumas. Ce que réussit le film, c’est de ne jamais montrer le fils comme un monstre cartoonesque. Il est aimé. Il est mort. Sa mère doit vivre avec les deux en même temps. C’est ça qui est insupportable à regarder, et c’est pour ça que ça marche.
Point de Vue du Bourreau, Point de Vue de la Mère
Ce qui distingue La Maman du Bourreau des dizaines de fictions sur la pédocriminalité cléricale produites depuis le milieu des années 2010, et il y en a eu, de Spotlight (2015, Oscar du meilleur film) à Grâce à Dieu (2019) de François Ozon, c’est le point de vue choisi. Ni l’enquête, ni les victimes, ni le tribunal. La mère. Celle qui a tout aimé, tout construit autour de cet enfant, qui en a fait un prêtre comme on offre un fils à Dieu. Et qui se retrouve à devoir comprendre ce qu’elle a produit.
Aghion a dit avoir voulu rester à distance du fait divers et se concentrer sur le « chemin intérieur » d’une femme dont l’identité de mère explose en vol. C’est une ambition précise, et le film la tient. On ne cherche pas à savoir si le père Pierre-Marie est coupable, on sait très tôt qu’il l’est. La question qui reste suspendue, obscène, presque insoutenable : comment on continue à aimer quelqu’un dont on vient d’apprendre l’indicible ? La réponse du film : difficilement. Douloureusement. Mais on continue quand même, et c’est peut-être le plus dérangeant.
France 2, Terrain Miné, Coup Réussi
La chaîne publique n’en est pas à son coup d’essai sur les sujets qui fâchent le beau monde catholique. Mais diffuser un téléfilm aussi frontal, un prêtre pédophile, une mère complice involontaire, pas de rédemption propre, pas de catharsis rassurante, en prime time un mercredi soir, c’est quand même un geste éditorial à noter. Le téléfilm était disponible en avance sur france.tv depuis le jeudi 12 février 2026, une semaine avant la diffusion hertzienne : France 2 savait qu’il y avait de l’audience à aller chercher.
Et l’audience est venue. Le film a généré des discussions bien au-delà du cercle habituel des téléspectateurs de téléfilms français du mercredi soir. C’est ce qui arrive quand on choisit un angle, une thèse, un point de vue, plutôt que de faire un « film sur un sujet important » (attention euphémisme) avec tout ce que ça implique de précautions éditoriales et de langue de coton. Gabriel Aghion a fait le choix inverse. Et pour une fois, ça se voit à l’écran.
La question que pose finalement ce téléfilm, et qu’aucune fiction sur les scandales de l’Église ne s’était posée aussi directement, ce n’est pas « comment les institutions protègent les bourreaux ». C’est : qu’est-ce qu’on fait de l’amour qu’on a donné à quelqu’un qui ne le méritait pas ? Gabrielle de Miremont n’existe pas dans les archives. Mais elle existe dans chaque famille qui a fermé les yeux un peu trop longtemps.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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