
Au terme d’un parcours singulier entamé avec le premier opus de 2019, Joker 2 : Folie à Deux s’impose paradoxalement comme un chapitre à la fois final et déroutant pour l’histoire d’Arthur Fleck, incarné avec intensité par Joaquin Phoenix. Cette suite, attendue par une audience impatiente et fidèle, semble pourtant se heurter à ses propres ambitions. Todd Phillips, réalisateur initialement réticent, se lance dans une tentative audacieuse, voire risquée, en tranchant nettement la question de l’identité du Joker. Ce choix radical et controversé, qui froisse la mythologie originale et le souffle créatif du premier film, installe une onde de choc dans l’univers étendu DC et plus largement dans l’univers du cinéma contemporain. Entre une fin explicite et une narration partagée entre folie et réalité, Joker 2 déstabilise, questionne et déçoit, laissant derrière lui un sillage d’interrogations sur la pérennité d’un personnage légendaire et sur les conséquences pour les productions futures sous la férule de Warner Bros..
L’ultime séquence de Joker 2 voit Arthur Fleck, à nouveau interné à Arkham, brutalement assassiné par un autre détenu dont le sourire sanglant évoque l’essence même du Joker. Cette conclusion amère — mêlant violence et chimère — sonne comme un coup de théâtre qui, loin de clarifier l’héritage d’Arthur, plonge le spectateur dans une énigme nouvelle. La mise à mort quasi symbolique de Fleck, dans un cadre hospitalier censé incarner la limite entre folie et récupération sociale, soulève une multitude de questions. Qui est ce nouveau visage du Joker ? Une réincarnation ? Un rival ? Un parasite de la légende ?
Ce déroulement rompt explicitement avec la ambiguïté soigneusement entretenue par Todd Phillips dans le premier volet. La trajectoire originale, qui nous présentait un Arthur humainement faillible, profondément marqué par ses failles psychologiques et ses rêves brisés, s’efface ici au profit d’un retour à une figure plus classique, voire stéréotypée, du méchant asilaire et imprévisible. À ce titre, cette mise à mort d’Arthur peut se lire comme la mort symbolique d’une vision nouvelle du Joker, au profit du mythe traditionnel issu des comics des années 1940 par DC Comics.
Pour bien comprendre, il faut noter que ces choix scénaristiques ont été perçus comme une trahison du pacte initial scellé avec le public : dépeindre un anti-héros en marge, éclatant la figure du méchant au profit d’un portrait de société. L’imagerie et la violence de cette scène rappellent cependant que, dans le même temps, le film continue de dialoguer avec des films cultes comme The Killing Joke, mais sans jamais vraiment atteindre la complexité de l’œuvre originelle. C’est un point crucial qui alimente l’éloignement de ce second opus de la cohérence narrative voulue initialement.
La collaboration entre Joaquin Phoenix et Lady Gaga, incarnant respectivement Arthur Fleck et Harley Quinn, cristallise autant la force dramatique que la complexité du second volet. La performance intense et déstabilisante de Phoenix — toujours aussi investi dans la peau d’un personnage fracturé — s’accompagne d’un contraste fascinant avec la présence flamboyante de Lady Gaga. Cette dernière apporte une dimension presque théâtrale au rôle d’Harley, oscillant entre folie douce et violence crue.
Néanmoins, malgré ce casting de prestige, le film pèche par un scénario embrouillé et une direction qui peine à concilier le drame psychologique avec une dimension musicale extravagante et presque vaudevillesque. Le mélange des genres, s’il se voulait innovant, se révèle plus déroutant qu’enrichissant, délimitant un territoire instable entre intrigue sérieuse et spectacle outrancier. La conséquence directe est une dispersion de l’attention du spectateur au cœur même des enjeux narratifs vitaux.
Cela se traduit notamment par :
Rappelons que ce mélange de styles traduit une tentative ambitieuse — techniquement réussie par moments — mais qui, au final, déstabilise plus qu’elle ne conquiert. Le poids de l’héritage imposé par la figure complexe du Joker semble laisser une empreinte lourde à gérer pour Todd Phillips, notamment dans un contexte où Warner Bros. espérait prolonger le succès et renouveler le souffle originel.
Le traitement réservé à l’identité et à la destinée d’Arthur Fleck dans Joker 2 soulève un autre défi, majeur, pour l’univers étendu DC et ses adeptes. Depuis toujours, la figure du Joker évolue dans une zone grise, entre mystère, menace diffuse et incarnation du chaos. Ce second film clarifie brutalement que l’interprétation de Phoenix ne prolonge pas l’histoire du Joker traditionnel adopté dans les récits de Batman, incarné notamment par des acteurs comme Heath Ledger ou Barry Keoghan dans des apparitions récentes.
Cette démarche marque un choix audacieux mais risqué : scinder les visions concurrentes du personnage, les isoler dans des univers quasi parallèles sans réelle connexion. Or, cette division a des conséquences lourdes pour la cohérence globale de l’univers, essentiel à un engagement durable des fans et à la construction de ponts narratifs solides entre les différentes productions. Une erreur stratégique que Warner Bros. doit maintenant gérer avec délicatesse.
Les fans historiques de DC voient dans cette fragmentation :
Face à cette situation, plusieurs questions se posent sur l’avenir des personnages emblématiques de DC Comics, sur la manière dont Warner Bros. souhaite bâtir ou reconstruire son univers après ces déconvenues. La nécessité d’unifier ou au contraire d’accepter une multiplicité d’interprétations pourrait conditionner la survie ou l’éclatement définitif des récits connectés.
Au-delà des choix artistiques, Joker 2 cristallise des enjeux économiques et de réputation sensibles pour Warner Bros. et l’ensemble du marché du cinéma en 2025. Le premier chapitre avait défié les attentes avec un succès inattendu, économique et critique, devenant un phénomène. À l’inverse, sa suite, malgré la présence des mêmes talents, a été perçue comme décevante voire cacophonique, impactant directement la performance au box-office et la réception critique.
Les pertes enregistrées s’inscrivent dans une tendance plus large de prudence quant aux suites produites à la hâte, même lorsque les personnages sont populaires. Les montants engagés pour la production et la promotion n’ont pas trouvé leur contrepartie en termes de retours financiers. Cette déconvenue, du point de vue des studios, est particulièrement préoccupante devant le poids grandissant des franchises et des univers partagés pour maintenir l’attractivité des sorties.
Les défis rencontrés par Joker 2 doivent être lus aussi à la lumière du climat concurrentiel intense auquel fait face Warner Bros., notamment alors que le studio doit simultanément jongler avec d’autres productions majeures comme Furyosa ou encore des projets mystérieux annoncés sans cesse comme le futur de l’univers DC.
Le lien entre le film de Todd Phillips et les univers imaginés par DC Comics au fil des décennies est indéniable, mais aussi problématique. Joker 2 semble avoir tenté de s’extraire de certaines contraintes pour offrir un récit plus psychologique et décalé. Paradoxalement, c’est cette même liberté qui, dans le contexte d’une franchise étendue, provoque un décalage profond.
Le personnage du Joker est profondément ancré dans une tradition lourde de codes, de mystère et d’ambiguïtés. Les comics ont su, au fil des ans, maintenir une aura de mystère autour de ses origines — jamais figées, souvent multiples. Cette incertitude est une richesse narrative essentielle, que le premier Joker avait respectée avec finesse. Le second film, en choisissant une conclusion ferme et définitive, déstructure cette incertitude fondamentale.
Une liste des points saillants issus des comics dans la tonalité du film :
Ce déséquilibre entre fidélité au matériau source et liberté créative questionne les choix de Todd Phillips, notamment à une période où l’engagement du public envers des franchises massives est conditionné par des attentes fortes tant sur la cohérence que sur l’authenticité des personnages.
Harley Quinn, incarnée par Lady Gaga, devient dans Joker 2 une pièce maîtresse de la narration, offrant un contrepoint et une complicité dérangeante à Arthur Fleck. Son rôle va bien au-delà d’un simple accompagnement ; elle catalyse une double folie qui embrasse et amplifie le chaos inhérent à l’histoire. Cette dualité offre au film une couleur nouvelle souvent absente des récits DC standards.
Son inclusion, malgré les débats, constitue un apport indéniable en termes d’énergie et de profondeur psychologique. Voici quelques implications de cette présence :
Paradoxalement, cette surabondance de notes musicales et théâtrales accentue la dissonance dans le récit principal, laissant au spectateur le soin de naviguer entre des registres émotionnels divergents. Cela met en exergue la difficulté à maintenir un équilibre satisfaisant dans un film qui oscille sans cesse entre styles différents. Un défi pour le réalisateur qui souhaite à la fois célébrer la relation entre ces deux figures iconiques et contenir le chaos inhérent à leurs univers respectifs.
Todd Phillips, après un premier opus salué pour son audace et son traitement novateur, semble avoir perdu une partie de sa maîtrise dans ce second volet. L’ambition de mêler thriller psychologique, comédie musicale et drame humain se confronte ici à des choix de montage et de mise en scène parfois maladroits, qui desservent l’impact émotionnel. Le spectateur est invité à suivre un récit haché par des séquences musicales qui interrompt l’immersion.
Parmi les limites apparentes :
Ces failles ont certainement contribué à la réception mitigée du film, malgré l’expérience manifeste du réalisateur sur des terrains plus conventionnels. Décidément, même un réalisateur aguerri peut se heurter aux pièges du récit fragmenté et du mélange des genres. Reste à savoir si la carrière de Phillips dans le domaine du cinéma de genre sortira renforcée ou si cette expérience amènera un recentrage.
Face à la déception provoquée par Joker : Folie à Deux, Warner Bros. doit envisager avec prudence la continuation ou la redéfinition de ses projets liés à Gotham et à l’univers DC. L’absence d’un Joker unifié complique les scénarios futurs, notamment les confrontations attendues avec Batman, tout en imposant la menace d’un éclatement narratif.
Pour rebondir, quelques pistes pourraient être explorées :
Il s’agit d’un moment crucial où, à l’image d’autres univers étendus, comme ceux observés en parallèle avec Marvel, la cohérence transversale devient indispensable pour fédérer et maintenir une base fidèle de spectateurs et collectionneurs. En 2025, l’impact des échecs comme celui de Joker 2 ne se limite plus au simple phénomène cinématographique : il engage désormais toute la stratégie d’un studio aussi puissant que Warner Bros..
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