
Dans les adaptations, il y a deux fantasmes opposés : celui d’une fidélité quasi religieuse au texte, et celui d’une réinvention assumée par l’écran. Entre les deux, un terrain plus fragile existe, fait de négociations, de compromis, d’ajustements parfois invisibles. C’est précisément sur ce terrain que se place A Knight of the Seven Kingdoms, avec une information qui change la perception du projet : George R.R. Martin aurait validé personnellement chaque modification apportée à l’adaptation.
Ce détail, en apparence administratif, raconte en réalité une méthode. Il dessine une façon de construire une série à partir d’une œuvre littéraire déjà aimée, dans un univers dont l’ombre portée par Game of Thrones et ses dernières saisons pèse encore très lourd. Pour un cinéphile, ce n’est pas qu’un gage de sérieux : c’est aussi une promesse de cohérence dramaturgique… et une question passionnante sur la place d’un auteur face aux machines industrielles de la série prestige.
Adapter les récits de Dunk et Egg (issus des « Tales of Dunk and Egg ») implique un déplacement de focale. Là où Game of Thrones travaillait l’ampleur chorale, les stratégies multi-fronts et l’architecture politique à grande échelle, A Knight of the Seven Kingdoms repose d’abord sur un duo : un chevalier errant et son écuyer, plus jeune, plus secret qu’il n’y paraît. Cette réduction d’échelle n’est pas une régression : c’est une autre grammaire.
Plus l’histoire devient intime, plus la série doit soigner la mise en scène du lien, la gestion du rythme, l’art de faire exister un monde non plus par accumulation de personnages, mais par modestes signes : une route, une auberge, un tournoi, un silence, un regard. Cinématographiquement, c’est un terrain fertile : le spectaculaire n’est plus un réflexe, il devient un événement. Et cela change le rapport à la moindre altération du texte d’origine. Dans une narration resserrée, la plus petite modification peut faire basculer l’équilibre d’un personnage.
La communication autour de la série suggère un ton plus comique ou, disons, plus léger. Le risque serait de confondre légèreté et désinvolture, ou d’aplatir la rugosité morale de Westeros en la transformant en simple décor d’aventures. Mais l’univers de Martin a toujours contenu une forme d’ironie, parfois tendre, parfois amère. En ce sens, l’humour n’est pas une trahison : c’est une couleur déjà présente, à condition qu’elle reste au service des personnages.
Le défi devient alors un exercice d’équilibriste : comment injecter davantage de levity (pour reprendre l’idée évoquée dans la promotion) tout en conservant la densité d’un monde où chaque geste coûte quelque chose ? Dans les meilleurs récits d’apprentissage, l’humour n’annule pas la violence, il la rend plus aiguë, parce qu’il rappelle ce qui pourrait être simple… dans un univers qui ne l’est jamais. Pour un réalisateur comme pour un monteur, cela se joue dans des détails très concrets : durée des plans, tempo des échanges, choix des respirations, manière de cadrer la maladresse ou la grandeur.
Quand un showrunner affirme que chaque changement a été discuté et approuvé par Martin, il ne s’agit pas seulement d’un tampon symbolique. C’est d’abord un signal de méthode de travail : une adaptation qui se construit par conversation plutôt que par extraction opportuniste d’éléments « adaptables ». Cette logique est importante parce qu’elle touche à la question la plus délicate : qu’est-ce qu’on modifie, et pourquoi ?
Au cinéma comme en série, adapter, c’est traduire. Les dialogues ne se posent pas sur une image comme ils se posent sur une page. La temporalité n’est pas la même, le hors-champ n’a pas le même statut, et l’acteur impose une matière humaine qui transforme parfois le personnage. Dans ce contexte, l’approbation de Martin peut être l’indice que les changements ne sont pas motivés par la recherche du twist ou du buzz, mais par la volonté d’atteindre une équivalence : produire à l’écran la même sensation que dans la nouvelle, même si les moyens diffèrent.
Il faut toutefois garder une nuance : l’approbation d’un auteur ne garantit ni la réussite artistique, ni la pertinence de chaque choix. Un écrivain peut aimer une version qui, en langage de mise en scène, manque de rythme. Inversement, un choix contestable sur le plan de la fidélité peut devenir juste par la précision du jeu ou l’intelligence du découpage. Mais, dans un contexte où les fans ont appris à se méfier, cette validation a au moins une vertu : elle réduit l’idée d’une adaptation faite « contre » son matériau.
On ne peut pas parler de A Knight of the Seven Kingdoms sans entendre la rumeur persistante autour de la fin de Game of Thrones. La production d’une série dans Westeros n’est plus seulement une affaire de création : c’est aussi une affaire de mémoire collective, de déception parfois, de débats interminables. On sait que Martin n’a pas toujours été tenu au centre des décisions sur les dernières saisons, et que son rapport à certains choix reste, disons, très contrasté.
Dans ce climat, afficher une collaboration étroite est presque une réponse politique : dire « cette fois, on parle ». Ce n’est pas un geste de communication anodin, surtout quand on connaît la manière dont les séries contemporaines gèrent l’anticipation, les attentes, et la pression des communautés en ligne.
D’ailleurs, cette logique de continuité et de construction à long terme est un sujet qui dépasse Westeros. Les grandes franchises vivent aujourd’hui comme des écosystèmes, un peu comme les univers du jeu vidéo qui doivent gérer à la fois l’excitation, la frustration et l’attente. À ce titre, regarder comment une série se déploie peut dialoguer avec d’autres calendriers de passions collectives : les sélections de meilleures séries 2025 racontent bien à quel point le public navigue entre nouveautés et retours attendus, et comment le récit sériel est devenu une forme de rendez-vous culturel.
Le discours du showrunner (Ira Parker) tel qu’il est rapporté insiste sur un point que je trouve plus intéressant que la simple fidélité : l’idée d’un accord préalable sur qui sont ces personnages et ce qu’est cette histoire. En adaptation, le cœur est là. Tant que la série respecte le moteur intime d’un personnage, elle peut déplacer des scènes, recomposer des enchaînements, condenser des situations. Si elle trahit ce moteur, elle peut recopier le texte mot à mot et rater l’essentiel.
Or Dunk et Egg ne sont pas des figures faciles : l’un est une masse de contradictions, un corps et une morale en construction ; l’autre porte une énigme sociale et politique qui ne doit pas être surlignée. Tout l’art sera de laisser exister leur épaisseur sans la commenter. C’est là qu’on attend une série : dans sa capacité à filmer le non-dit, à faire confiance à la présence, à la durée, au poids du monde autour d’eux.
Cette idée de loyauté aux personnages, plutôt qu’aux événements, me semble une piste saine pour une franchise qui a parfois été accusée de privilégier la mécanique narrative au détriment de l’organique. Et c’est aussi ce qui rend crédible la perspective d’un ton plus accessible : si l’humour naît des caractères et non d’un besoin de « moderniser » à tout prix, il peut enrichir au lieu d’affadir.
Une série centrée sur deux protagonistes impose des choix formels spécifiques. Le cadre ne peut plus se contenter d’exister comme carte postale médiévale ; il doit devenir un partenaire dramatique. Les tournois, par exemple, ne peuvent pas seulement être filmés comme des séquences d’action : ils sont des espaces sociaux, des scènes de théâtre où le statut, l’humiliation, la rumeur et le désir de reconnaissance se jouent autant que les coups d’épée.
Le montage, lui, devra préserver une impression de voyage sans tomber dans la vignette. Le danger, avec un format épisodique, serait de fabriquer une succession de « mini-quêtes ». Si la série veut gagner en densité, elle devra faire sentir une continuité intérieure : que chaque épisode ne soit pas seulement une étape, mais une transformation.
C’est la même exigence que l’on retrouve quand une saga, qu’elle soit télévisuelle ou vidéoludique, doit articuler progression et cohérence. Le public d’aujourd’hui est habitué à des récits au long cours, à des promesses tenues ou trahies sur la durée. À titre de détour culturel, on voit le même type d’attente se cristalliser autour des listes de jeux vidéo attendus ou de sélections comme les meilleurs jeux PlayStation 5 : l’anticipation devient une partie de l’expérience, et l’œuvre doit ensuite répondre à une projection collective déjà très construite.
Dans la pratique, les modifications d’une adaptation viennent rarement d’un mépris du texte. Elles viennent plus souvent de contraintes et de nécessités : donner un arc plus lisible à un personnage secondaire, externaliser une pensée intérieure en action, redistribuer une information pour que le spectateur la comprenne au bon moment, ou encore créer une scène-pont qui n’existe pas dans la nouvelle mais évite une ellipse trop brutale.
La question n’est donc pas « a-t-on changé ? », mais « a-t-on changé avec une idée claire de l’effet recherché ? ». Et, si Martin a réellement approuvé chaque ajout, chaque retrait, chaque déplacement, cela signifie que les transformations ont été pensées comme des variations contrôlées, pas comme des réécritures opportunistes. Reste à voir comment cette discipline se traduira à l’écran : une adaptation peut être très encadrée sur le papier et perdre de sa vitalité dans la fabrication.
Il est tentant de mettre en concurrence les séries situées dans le même univers. Mais ce serait une erreur critique : House of the Dragon et A Knight of the Seven Kingdoms n’emploient pas les mêmes outils. L’une s’appuie sur la tragédie dynastique, l’autre semble se rapprocher du récit de route et du duo. Pourtant, elles partagent une contrainte : faire exister une histoire dont on connaît parfois la destination, et maintenir la tension non par le secret, mais par l’exécution.
À ce titre, suivre les échos autour de la franchise, y compris via des dossiers tels que celui consacré à House of the Dragon saison 3, permet de comprendre un phénomène : Westeros est désormais un terrain d’attentes multiples, où chaque série est jugée à la fois pour elle-même et comme correction (ou prolongation) des précédentes.
Un élément, souvent sous-estimé, transparaît dans ce que laisse entendre l’équipe : l’idée que le résultat sera forcément imparfait, comme le héros lui-même. C’est intéressant, parce que la série prestige a parfois une obsession de la maîtrise, du contrôle, du « tout est calculé ». Or l’attachement naît aussi des aspérités : un personnage qui se trompe, une scène qui laisse de l’air, un épisode qui privilégie la nuance au choc.
Si Dunk est filmé comme un homme en devenir, pas comme une icône, la série peut trouver une tonalité singulière dans un univers saturé de mythologie. Et si Egg conserve son mystère sans se transformer en machine à exposition, on pourrait obtenir ce que la fantasy télévisuelle réussit rarement : une sensation de proximité, presque tactile, avec un monde pourtant immense.
Il faut le rappeler avec prudence : l’approbation de Martin est une étape, pas un aboutissement. Le cinéma et la série sont des arts d’exécution : un bon scénario peut être affaibli par une direction d’acteurs trop illustrative ; une scène parfaitement écrite peut tomber à plat si le rythme n’est pas trouvé au tournage ; un personnage peut se révéler grâce à une présence inattendue, ce qui oblige parfois à rééquilibrer tout un épisode au montage.
Et puis, il y a l’épreuve la plus simple et la plus cruelle : le spectateur. Parker semble d’ailleurs l’admettre implicitement : tout le monde n’aimera pas. C’est une vérité saine. Une œuvre qui tente une tonalité légèrement différente, plus humaine, plus souriante parfois, peut dérouter ceux qui attendent la saturation politique et la surenchère de drame. Mais elle peut aussi séduire un public qui veut retrouver Westeros par un autre chemin, plus proche du conte moral que de la fresque impériale.
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si Martin a dit oui à chaque modification, mais ce que ce oui signifie : une tentative de reconstruire une confiance entre l’auteur, les artisans de la série et le public. Une confiance non pas aveugle, mais fondée sur une idée simple : adapter, ce n’est pas posséder une œuvre, c’est dialoguer avec elle.
Reste une interrogation que j’aime garder en tête avant toute sortie : comment cette série filmera-t-elle le passage du mythe au quotidien ? Comment montrera-t-elle la grandeur dans le banal, la politique dans un geste, la violence dans une plaisanterie, l’émotion dans un plan qui dure un peu plus longtemps que prévu ? Pour une adaptation qui revendique l’accord de son auteur, l’épreuve sera là : dans la précision des images, et dans la manière dont elles nous feront croire, à nouveau, que Westeros peut être un lieu de récits vivants, pas seulement un souvenir de télévision.