
Il y a une étrangeté palpable depuis plusieurs années autour du projet Blade chez Marvel Studios. Annoncé avec éclat en 2019, ce reboot tant attendu du demi-vampire mi-humain, incarné désormais par Mahershala Ali, peine à sortir de son marasme de développement. Quand on jette un regard avisé sur cette saga cinématographique, on constate une suspension du temps qui s’étire sans discernement, perplexe au point de troubler même David S. Goyer, le scénariste emblématique de la trilogie originale. Le paradoxe est là, intensifié par le fait que Marvel n’a jamais hésité à revitaliser ses franchises, parfois à la hâte, et pourtant, Blade reste un mystère mouvant dans l’univers étendu du Marvel Cinematic Universe (MCU). Cette saga n’est pas qu’un simple retard, c’est un enchevêtrement entre désir créatif, stratégie commerciale et enjeux narratifs qui, ensemble, soulèvent plus de questions que de réponses.
Blade, ou Eric Brooks pour les intimes du comics Marvel, est un personnage qui porte en lui une ambivalence fascinante. Né de l’imagination de Marv Wolfman et Gene Colan dans les années 1970, il incarne un vecteur inédit dans le genre vampire : une créature mi-humaine, mi-vampire, décimant ses pairs tout en luttant contre ses propres démons. Cette figure oscille entre la noirceur de ses origines et une force quasi-héroïque, capable d’une violence contenue symbolisée par son long manteau de cuir noir, une silhouette à la fois élégante et guerrière.
Le personnage a franchi une étape essentielle dans les années 1990 avec la trilogie cinématographique qui l’a propulsé dans la culture populaire. Wesley Snipes, avec son charisme et son intensité, a donné vie à cette icône dans Blade (1998), Blade 2 (2002), et Blade: Trinity (2004). Ces films ont su capter l’essence du comics tout en y apportant un ton sombre, parfois gothique, autres fois résolument urbain. Cette incarnation a contribué à l’essor des adaptations de comics Marvel au cinéma, bien avant que la machine Marvel Studios ne devienne l’incontournable empire que l’on connaît aujourd’hui.
Blade se trouve ainsi à un carrefour où la littérature graphique rencontre le cinéma de genre, faisant émerger un style qui, bien que classique, n’en demeure pas moins riche et influent. Pourtant, même avec un socle si solide, la transposition vers l’univers Marvel Studios et le MCU pose une série de défis complexes — notamment en ce qui concerne le ton, la cohérence narrative et la position stratégique du personnage parmi les autres héros surmédiatisés.
À la surprise générale, après l’annonce de 2019, le projet Blade incarné par Mahershala Ali n’a guère avancé aussi rapidement que les spectateurs l’auraient espéré. Le développement hell, ce gouffre où nombre de projets hollywoodiens s’enlisent, semble avoir saisi cette adaptation avec une poigne tenace. Depuis plus de cinq ans, les fans et observateurs restent dans l’expectative, se demandant quelles forces obscures freinent l’émergence de ce film.
Le retard intervient dans un contexte où Marvel Studios est particulièrement prolifique et efficace, piloté par Kevin Feige, architecte en chef du MCU. On pourrait s’interroger sur les raisons d’un tel blocage alors que d’autres franchises comme Spider-Man, Doctor Strange ou les Gardiens de la Galaxie mènent la danse à un rythme soutenu. Plusieurs hypothèses se dessinent :
L’incertitude grandit également autour de la stratégie de Marvel sur la place de Blade dans le MCU. Intrigant jusque dans son apparente simplicité, ce cas rappelle que derrière chaque scénario se cache un entrelacs de décisions marketing, dynamiques industrielles et enjeux créatifs. Le paradoxe est que, pour un personnage qui semblait taillé pour le cinéma de genre — avec ses combats, ses scènes d’action, et son ambiance noire — la lenteur de ce reboot n’a fait que renforcer le mystère, voire amplifier la frustration.
David S. Goyer, le scénariste derrière la trilogie Blade originale et réalisateur du troisième volet, ne cache pas sa perplexité face aux atermoiements répétés de Marvel. Pour lui, la recette semble limpide, aussi simple que l’ombre et la lumière qui définissent Eric Brooks :
“Dans mon esprit, Blade, c’est une histoire assez simple. Ça n’a rien de compliqué. Je me dis toujours que, quand on s’embarque dans ce genre de film, il faut réussir à cerner quelle est la promesse du film. La promesse d’un nouveau Blade, c’est d’offrir des bastons épiques, pas mal de frissons, peut-être une interdiction aux mineurs, et surtout rien de compliqué.”
Il pointe ainsi du doigt ces détours laborieux qui, selon lui, ne trouvent pas de justification tangible. Son parcours, témoignant d’un équilibre entre respect du matériau source et efficacité narrative, contraste avec ce que Marvel semble démontrer dans la gestion actuelle du reboot.
Un autre point de la réflexion de Goyer concerne l’apparition récente de Wesley Snipes, le Blade des années 1990, dans Deadpool & Wolverine en 2024. Cette intégration a donné à voir une version antérieure du personnage, à l’heure où un reboot version Mahershala Ali est censé émerger :
“J’ai trouvé ça cool, mais aussi assez déroutant, étant donné qu’ils essayent de faire un nouveau Blade. Peut-être que c’était une manière de dire ‘On admet qu’on ne sait pas comment s’y prendre, pour le moment’.”
Cette dichotomie temporelle dans le MCU soulève une question : Marvel est-il en train de naviguer à vue, ou bien s’agit-il d’une stratégie délibérée visant à tester les eaux avant de réintroduire Eric Brooks sous un nouveau jour ? Une interrogation qui exacerbe le dilemme autour du film.
Kevin Feige, président de Marvel Studios et figure de proue dans la mise en place du MCU, exerce un contrôle quasi absolu sur l’élaboration des films. Sa vision a su associer la diversité des personnages avec une stratégie cohérente qui fait la renommée de Marvel Studios à travers le monde. Cependant, cette centralisation des décisions peut parfois ralentir certains projets sensibles, comme le reboot de Blade.
La complexité réside dans la nécessité d’intégrer Blade de façon harmonieuse sans perturber l’équilibre déjà fragile de la phase actuelle du MCU, notamment après les événements tumultueux des dernières sagas Avengers et la montée en puissance des séries télévisées associées. Cette intégration doit jongler avec :
Feige est bien conscient du poids historique et émotionnel que représente Blade pour de nombreux fans. Toutefois, manoeuvrer entre attentes, fan service et exigences commerciales produit souvent un effet de balancier qui retarde la concrétisation.
Pour approfondir l’impact d’une gestion centralisée sur le destin des films Marvel, vous pouvez lire notre article sur les difficultés rencontrées dans le développement de certaines franchises Marvel.
Mahershala Ali représente bien plus qu’un acteur pour Marvel dans ce projet. Depuis son engagement, alliant prestige et talent, il incarne une promesse qui transcende la simple adaptation. Sa présence dans le MCU – marquée notamment par son apparition vocale dans Les Éternels (2021) – impose un poids certain. Pourtant, ce poids se révèle aussi être une source de pression, pesant sur l’évolution du film.
L’acteur, dont la filmographie oscille entre drame et blockbuster, symbolise une ambition qualitative pour Blade. Son implication témoigne d’une volonté de lier univers Marvel et crédibilité artistique. Le prochain défi est donc de produire un film qui sied tant au personnage qu’à l’acteur :
Dans ce contexte, l’annonce récente qu’Ali participera à Jurassic World : Renaissance, prévue pour juillet 2025, est un coup de projecteur supplémentaire sur son talent, avant que Blade ne puisse véritablement éclore.
Un des éléments qui complexifie l’arrivée de Blade dans le MCU est la coexistence entre l’ancien et le nouveau. Wesley Snipes, véritable visage du personnage pour les nostalgiques, se retrouve aujourd’hui intégré à la dynamique actuelle, souvent via des caméos ou des apparitions limitées, tandis que Mahershala Ali doit incarner la nouvelle incarnation.
Un exemple significatif est sa présence récente dans Deadpool & Wolverine, un film où Blade de Snipes fait une apparition surprenante, alors qu’un reboot avec Ali est censé déboucher bientôt. Ce double positionnement crée naturellement du trouble parmi les spectateurs et questionne le choix narratif de Marvel :
Cette double présence souligne une tendance plus générale dans les adaptations Marvel, où la mémoire du public est à la fois respectée et utilisée stratégiquement, parfois au détriment d’une clarté narrative.
David S. Goyer évoque la simplicité initiale qui devrait accompagner Blade : une histoire axée sur l’action pure, l’ambiance noire et une atmosphère sans fioritures inutiles. Pourtant, le MCU impose parfois une complexité croissante, nourrie par un univers partagé en expansion :
Ce paradoxe entre époque indépendante et continuité étendue crée un double défi : comment préserver l’âme du personnage, avec son esthétique gothique et ses bastons sanguinolentes, tout en l’inscrivant dans une trame dense englobant plusieurs univers ?
Le scénario du film de Blade pourrait bien être un exemple frappant de ce conflit entre liberté créative et contrainte industrielle, où chaque choix stylistique devient stratégique. L’ambition n’est plus seulement de raconter une légende, mais d’inscrire celle-ci dans une mécanique qui ne tolère ni approximations ni incohérences. Le spectateur d’aujourd’hui s’attend aussi à une certaine fluidité, comme on l’a vu avec d’autres productions récentes de Marvel Studios.
Alors que l’horizon reste incertain, plusieurs éléments laissent entrevoir des scénarios possibles pour le reboot Blade :
Il est tout aussi possible que le projet continue à évoluer dans l’entrelacs hésitant des studios, forcé par des impératifs financiers et marketing. Néanmoins, dans un univers où chaque détail compte, le public reste attentif aux moindres indices. La patience sera requise, mais Blade concentre toutes les attentions d’une manière qui pourrait bien lui offrir un jour la renaissance qu’il mérite.
Pour un éclairage complémentaire sur les revivals cinématographiques, nous vous recommandons notre analyse approfondie des retours et remakes à l’écran.
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