
Il arrive qu’un film soit raté, et qu’on puisse malgré tout en lire les intentions, les efforts, voire les accidents heureux. Et puis il y a ces objets plus rares, plus troublants, qui semblent avancer sans autre carburant qu’une suite de décisions mécaniques, comme si la création s’était dissoute en route. Mercy appartient à cette seconde catégorie : une œuvre qui ne trébuche pas, mais qui s’éteint, scène après scène, dans une sorte de neutralité épuisante. Le plus saisissant, c’est que le film prétend interroger l’intelligence artificielle et la délégation de nos choix moraux à des systèmes automatisés… tout en donnant l’impression d’avoir été lui-même fabriqué par une logique de formulaire.
Le point de départ a, sur le papier, ce qu’il faut de simplicité pour accrocher : dans un futur proche, un programme nommé Mercy confie la justice à une IA. Les accusés de crimes capitaux se retrouvent pris dans un procès chronométré, fondé sur une logique toxique — coupable jusqu’à preuve du contraire — et sur une fenêtre de temps serrée pour infléchir une probabilité de culpabilité. Le procédé est clair, anxiogène, et potentiellement fertile : un thriller technologique qui pourrait questionner la foi aveugle dans l’algorithme, la paresse civique, et la tentation contemporaine de réduire le réel à un score.
Le problème, c’est que Mercy confond rapidement dispositif et dramaturgie. Un concept n’est pas une progression dramatique. Une contrainte temporelle n’est pas un rythme. Et une dystopie n’existe pas parce qu’on énonce ses règles dans un flux d’exposition, dès l’ouverture, comme on remplirait un cahier des charges. Très tôt, on comprend que le film ne va pas développer son idée : il va la répéter, la surligner, puis finir par s’y accrocher comme à une béquille.
Le nom de Timur Bekmambetov attise forcément la curiosité. Cinéaste aux marqueurs visuels forts, il a aussi popularisé des formes de narration “écran” (interfaces, fenêtres, dispositifs numériques) qui peuvent, lorsqu’elles sont maîtrisées, créer une tension singulière. Ici, cette approche tourne au carcan. Le film tire presque toute sa mise en scène vers l’interface, les écrans, les reconstitutions virtuelles, avec une insistance qui finit par produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu d’accroître l’immersion, le procédé désincarne.
On sent le scénario lutter pour rester dans cette contrainte tout en devant, malgré tout, raconter des événements “hors champ”. Il en résulte une narration qui se contorsionne, multiplie les artifices, et donne le sentiment de tricher avec ses propres règles. Le montage, censé apporter une pulsation, devient un défilement d’informations. La caméra, elle, semble parfois flotter d’un élément à l’autre sans logique de cadre ni de blocage, comme si l’œil du film était piloté par une main invisible qui clique, zoome, glisse… sans jamais choisir. Et c’est peut-être cela, le plus frustrant : le cinéma, art du choix, ici se comporte comme un système qui n’ose pas décider.
Le film s’appuie sur un compte à rebours omniprésent, censé transformer chaque minute en enjeu. Mais un minuteur ne crée pas du suspense par magie. Le suspense naît de la mise en danger, de la circulation de l’information, de la manière dont un personnage agit et se transforme sous pression. Dans Mercy, le décompte agit surtout comme un rappel agressif du temps qu’il reste… au spectateur.
Ce n’est pas seulement une question d’ennui. C’est une question de dramaturgie : si les scènes n’apportent ni bascule, ni surprise, ni approfondissement, le temps devient un poids au lieu d’un moteur. Le film semble miser sur l’angoisse automatique d’une horloge. Or l’angoisse, au cinéma, se compose. Elle se construit avec des variations, des respirations, des contrepoints. Ici, tout est au même niveau, comme une ligne qui ne connaît ni accélération, ni rupture — une sensation de plat que même une scène d’action aurait du mal à fissurer, tant elle est engluée dans le dispositif.
Le casting promettait une tension efficace, notamment avec Chris Pratt dans un rôle de flic pris au piège d’un système qu’il a, d’une certaine manière, cautionné. Sauf que l’interprète est ici ramené à une posture quil lisse tout : celle du héros d’action générique, plus fonctionnel qu’incarné. Le film l’enferme littéralement (et narrativement) dans une situation statique, et cette immobilité finit par contaminer son jeu. Ce n’est pas tant une question de “mauvaise performance” qu’une absence d’espace laissé au personnage pour exister autrement que comme point d’ancrage d’un mécanisme.
Le scénario lui attribue même une mission paradoxale : enquêter sur sa propre accusation, sans que le film ne tire vraiment de ce conflit une tension morale crédible. On aurait pu imaginer un vertige : l’homme de loi confronté à la faillite de sa croyance dans le système. À la place, l’écriture glisse sur l’idée, comme si la complexité était un risque à éviter plutôt qu’un trésor à creuser.
La présence de Rebecca Ferguson devrait, en théorie, offrir un contrepoint : une densité, une ambiguïté, quelque chose qui résiste. Mais le film la traite comme une fonction. Son personnage est cantonné à une représentation quasi immobile, souvent réduite à délivrer des consignes, verbaliser des informations et accompagner le héros comme un assistant numérique. On ne lui donne ni mystère, ni évolution, ni véritable interaction dramatique. C’est d’autant plus dommage que le film, justement, parle d’un monde où l’humain est remplacé par la procédure : et il applique ce principe à ses propres acteurs, transformant des présences en modules.
Mercy veut parler d’IA, mais il évite soigneusement ce qui rend un récit de science-fiction politique : la mise en question des structures, la responsabilité humaine, l’épaisseur du monde. Le film se contente souvent d’énoncer des idées de façon frontale, comme si le fait de les dire équivalait à les penser. Or une dystopie persuasive ne se résume pas à un slogan technologique : elle construit un quotidien, une culture, des contradictions. Elle montre comment une société s’habitue à l’inacceptable, comment elle rationalise l’inhumain.
Les grandes œuvres du genre — sans qu’il soit nécessaire d’en faire des étalons écrasants — savent que la science-fiction est un miroir déformant, pas une vitrine. Dans RoboCop, la violence est un langage satirique. Dans Minority Report, la prédiction n’est pas une idée chic : c’est une machine à produire des dilemmes. Ici, le film effleure la question du jugement automatisé, mais se replie sur une intrigue de type “mystère” qui oublie trop souvent ce que le futur change réellement, et pourquoi cela devrait nous atteindre au présent.
La forme, au lieu de porter le fond, l’agresse parfois. L’organisation visuelle multiplie les déplacements sans nécessité, les transitions qui cherchent l’effet, les coupes abruptes qui donnent la sensation d’un fil constamment interrompu. Plutôt que de guider le regard, la mise en scène le sollicite comme un utilisateur : “regarde ici, maintenant là”. Mais le cinéma n’est pas une navigation ; c’est une écriture.
La musique, elle aussi, a du mal à trouver sa place. Au lieu d’installer une identité sonore, elle semble plaquée, parfois insistante, comme si elle cherchait à injecter une émotion que l’image ne fabrique pas. Et l’option de diffusion en formats 3D, difficile à justifier pour un film largement construit sur des surfaces d’écrans, achève de donner l’impression d’une surcouche marketing plutôt qu’un choix de mise en scène.
Le paradoxe de Mercy, c’est qu’il a un sujet contemporain — la délégation morale, l’automatisation, la bureaucratie algorithmique — mais qu’il le traite avec une imagination étonnamment limitée. Au lieu d’explorer les conséquences humaines et sociales, il reste pris dans son mécanisme de procès-minuteur. Au lieu de construire une critique de système, il préfère une suite de péripéties qui donnent rarement l’impression de découler d’un monde cohérent. Au lieu de se confronter à l’ambivalence de l’IA (outil, miroir, arme, alibi), il se contente d’un message tiède : l’erreur est possible partout, humain ou machine. C’est vrai, mais c’est le point de départ d’un débat, pas son aboutissement.
Si l’on veut prolonger la réflexion sur ce que le cinéma fait à nos peurs contemporaines — et comment il peut les transformer en récits — on peut aussi circuler vers d’autres propositions, plus inspirées ou plus cohérentes dans leur relation au spectateur. Pour élargir l’horizon, un détour par une sélection d’œuvres marquantes aide à remettre en perspective les attentes actuelles autour du cinéma de genre : https://www.nrmagazine.com/incontournables-cinema-2025/. Et si l’on cherche du côté des plateformes, où la logique algorithmique influence aussi les formes, cette ressource peut servir de repère : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-films-netflix/.
Il y a, dans l’échec de Mercy, quelque chose d’un peu plus inquiétant que la simple ratade. Le film donne parfois l’impression d’être pensé pour des seuils d’attention, des “moments” isolables, des stimuli réguliers — comme si la mise en scène craignait le vide, le silence, la vraie durée. Or le cinéma, même populaire, a besoin de confiance : confiance dans une scène qui s’installe, dans un regard qui se pose, dans une émotion qui ne se commande pas.
C’est là que le titre involontairement devient ironique. Car le spectateur finit par espérer, non pas une révélation, mais une forme de délivrance : que le film se termine enfin, que le compte à rebours arrive au bout. Et l’on se surprend à penser à cette idée troublante : un monde où l’on ne demanderait plus aux films d’être bons, mais d’être consommables, calibrés, “suffisants” pour occuper le temps. Si Mercy est un symptôme, ce n’est pas celui d’une IA créatrice : c’est celui d’une création qui se comporte comme si elle devait imiter une machine.
Pour reprendre souffle, il est parfois utile de se rappeler que le cinéma sait encore surprendre quand il accepte la singularité, le risque, la mise en scène comme écriture. On peut ainsi opposer au fonctionnement mécanique de Mercy des œuvres qui, elles, s’autorisent une vraie proposition de ton, de structure ou de jeu. La critique d’une série comme Adolescence (dans un autre registre) rappelle aussi comment une narration peut trouver sa justesse quand elle travaille la temporalité et l’empathie plutôt que la seule contrainte : https://www.nrmagazine.com/critique-adolescence-netflix/.
Et pour mesurer ce que signifie “incarner” une œuvre — lui donner une âme, un corps, une mémoire — il n’est pas interdit de se souvenir des figures qui ont structuré notre imaginaire collectif, et dont la présence continue d’éclairer ce que l’écran peut produire d’irréductiblement humain : https://www.nrmagazine.com/brigitte-bardot-icone-mondiale-du-cinema-et-muse-intemporelle-de-la-culture-pop-seteint-a-lage-de-91-ans/.
Enfin, si l’on veut éprouver ce que peut être une mise en scène qui assume pleinement la forme (musical, chorégraphie, découpage, souffle) plutôt que d’y voir un simple emballage, l’exemple d’un autre film récent permet de remettre la notion de “spectacle” à sa place : non pas la surenchère, mais une organisation sensible du temps et de l’espace. À ce titre : https://www.nrmagazine.com/critique-de-the-testament-of-ann-lee-amanda-seyfried-brille-de-mille-feux-dans-ce-musical-epoustouflant/.
On peut regarder Mercy comme une simple série de mauvais choix : un concept réduit à un gimmick, une mise en scène prisonnière de son interface, des acteurs sous-employés, une pensée sur l’IA qui n’ose pas se salir les mains. Mais on peut aussi y voir un avertissement involontaire : si l’on accepte des récits qui ressemblent à des procédures, on finit par confondre information et cinéma. Et la vraie question, au fond, n’est peut-être pas de savoir si une IA pourrait créer un film aussi catastrophique — mais de comprendre pourquoi certains films semblent déjà se faire comme si l’humain n’était plus tout à fait aux commandes.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.