La Colombie ne se contente plus de faire de la figuration sur la carte des tournages mondiaux : elle construit un vrai rapport de force. Entre un marché audiovisuel de Bogotá qui attire davantage de professionnels et l’arrivée d’un immense soundstage, le pays veut passer du statut de terrain de jeu exotique à celui de place forte sérieuse.
Le signal est clair, et il ne sort pas d’un communiqué parfumé au marketing. La 17e édition du Bogotá Audiovisual Market, ou BAM pour les intimes, s’est refermée le 10 juillet avec 2 336 participants accrédités, 271 activités professionnelles et 882 rendez-vous d’affaires en tête-à-tête. Ça fait beaucoup de poignées de main, de pitchs, de cartes de visite et de promesses de coproduction. Et, dans la même respiration, la Colombie ajoute à son arsenal un nouveau soundstage massif, histoire de ne pas seulement parler d’attractivité mais de capacité concrète à accueillir des productions lourdes. Autrement dit : le pays ne vend plus seulement du soleil et des décors, il vend de l’infrastructure.
Dans le cinéma et la série télé, ce détail-là change tout. Un marché qui grossit sans outil de tournage solide, c’est un peu la belle affiche sans la salle derrière. À l’inverse, un pays qui aligne un événement de networking, des projets primés et une base technique crédible commence à ressembler à une vraie destination de production, pas à une escale opportuniste. Et la Colombie sait bien ce qu’elle joue ici : capter des budgets, retenir des équipes, fidéliser des producteurs, bref éviter que la machine ne reparte ailleurs au premier coup de vent. Le nerf de la guerre, ce n’est pas le folklore, c’est le béton.
Le BAM, ce n’est pas juste des badges et des petits fours
Pour rappel, le BAM existe depuis 17 éditions et s’est imposé comme l’un des rendez-vous clés de l’audiovisuel en Amérique latine. Les chiffres de cette année disent quelque chose d’assez net : l’événement n’est plus un simple salon local, mais un point de passage où se croisent créateurs, acheteurs, conseillers, producteurs et partenaires internationaux. Les 882 rencontres professionnelles ne sont pas là pour faire joli dans un tableau Excel ; elles matérialisent un marché où les projets circulent, se comparent, se négocient et, parfois, trouvent enfin leur financement.
Ce genre d’écosystème compte d’autant plus que la compétition est féroce. Les pays qui veulent peser dans la production mondiale doivent désormais offrir trois choses à la fois : des talents, des dispositifs d’accueil et des plateaux capables d’absorber des tournages ambitieux. Sans ça, on reste au stade du bon spot pour un clip ou un drame intimiste. Avec ça, on commence à parler séries premium, longs métrages internationaux et coproductions qui ne se contentent pas d’un aller-retour administratif. Le BAM veut clairement faire monter la Colombie d’un cran, et pas seulement sur le papier.
Un soundstage, et tout change de braquet
Le nouveau soundstage annoncé en Colombie dit beaucoup plus qu’une simple extension immobilière. Dans l’économie actuelle des images, un plateau couvert de grande taille, c’est une arme stratégique : on sécurise les tournages, on attire les productions qui ont besoin de contrôle technique, on réduit la dépendance aux aléas climatiques et on rassure les assureurs, ces grands poètes du cinéma industriel. Ce n’est pas glamour, mais c’est comme ça que se gagne une partie du match.

On voit bien la logique : la Colombie ne veut plus être seulement un décor naturel prisé pour ses paysages ou ses villes, elle veut devenir une plateforme de fabrication. Et ça, pour une industrie nationale, c’est autrement plus intéressant qu’une simple hausse de fréquentation sur un marché. Parce qu’un marché attire l’attention une semaine par an, tandis qu’un soundstage peut faire venir du travail toute l’année. Le passage du fantasme à la chaîne de production, voilà le vrai saut qualitatif.
Rookies sort du lot et rappelle que les projets ont besoin d’un visage
Du côté des prix remis aux projets, Rookies a clairement fait la course en tête. La mention du lien avec une star de Narcos n’est pas anodine : dans ce genre de rendez-vous, un nom connu peut faire office de turbo, attirer l’œil des partenaires et donner au projet une visibilité immédiate. C’est la vieille loi du secteur, un peu cruelle mais imparable : les idées circulent mieux quand elles sont portées par des têtes d’affiche, des producteurs identifiables ou des références déjà installées dans l’imaginaire du public.
Mais il ne faut pas réduire ce type de victoire à un simple effet de casting. Si Rookies ressort du lot, c’est aussi parce que le marché colombien semble désormais capable de faire émerger des projets qui parlent aux financeurs internationaux sans renier leur ancrage local. Ce point-là est décisif. Trop souvent, les industries émergentes se retrouvent coincées entre deux pièges : soit elles singent les modèles américains, soit elles s’enferment dans une pure identité de vitrine. Ici, on devine plutôt une tentative de synthèse, et ce n’est pas rien. Quand un projet local commence à parler la langue du marché mondial sans perdre son accent, on tient quelque chose.
Bogotá veut passer du bon plan au réflexe
À ce stade, la vraie question n’est pas de savoir si la Colombie peut organiser un marché fréquenté ou inaugurer un plateau de plus. La vraie question, c’est de savoir si elle peut transformer cet élan en habitude industrielle. Parce que les festivals, les marchés et les annonces d’équipement ont beau faire de jolies photos, l’enjeu reste le même : convertir l’événementiel en continuité, la visibilité en contrats, la curiosité en flux de production.
Et là, le BAM semble avoir compris la leçon. Il ne s’agit plus seulement d’exister dans le calendrier latino-américain, mais de devenir un passage obligé pour ceux qui cherchent des partenaires, des lieux de tournage et des projets à potentiel. Si la Colombie parvient à tenir cette ligne, elle cessera d’être ce pays qu’on cite pour un succès ponctuel ou une série exportée. Elle deviendra un acteur qu’on consulte par réflexe. Et dans ce métier, le réflexe vaut parfois plus cher que la hype.
Reste à voir si cette montée en puissance tiendra la distance, parce qu’entre un marché qui fait le plein et une industrie qui s’installe, il y a encore quelques kilomètres de câbles, de béton et de patience. Mais au moins, cette fois, la Colombie n’avance pas en chaussons. Elle sort les gros moyens, et ça, dans le cinéma comme ailleurs, ça finit toujours par faire du bruit.
Bande-annonce VF de Narcos
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




